DE LA REINE HENRIETTE-MARIE. 1Y
intrigues, en promettait le succès, l'exigeait du Roi, voulait même que, pour riionorer, disait-elle, aux yeux du peuple, il la consultât en toute occasion et ne fît rien sans son aveu. Si le Roi se refusait à ses désirs, elle l'accusait avec emportement de ne savoir ni l'aimer ni régner ; et Charles alors ne songeait plus qu'à dissiper sa tristesse ou sa colère, heureux de la trouver inquiète pour son pouvoir ou sur son amour.
Les plus serviles conseillers auraient eu quelque peine à subir sans résistance ce capricieux empire. Charles en avait deux qui ne manquaient ni de lumières ni d'indépendance, et qui, dévoués à son pouvoir, voulaient cependant le servir autrement qu'il ne convenait aux fantaisies d'une femme et aux prétentions d'une cour.
En abandonnant son parti pour s'attacher au Roi, Strafford ' n'avait point eu à sacrifier des principes bien déterminés, ni à trahir lâchement sa conscience. Ambitieux et passionné, il avait été patriote par haine de Ruckingliam, par désir de la gloire, pour déployer avec éclat son talentct sa force, plutôt que par une conviction vertueuse et profonde. Agir, s'élever, dominer, tel était f on but, ou plutôt le besoin de sa nature. Entré au service de la couronne, il prit son pouvoir à cœur, comme il avait fait naguère les libertés du pays, mais sérieusemont, fièrement, en ministre habile et rude, non en courtisan frivole et obséquieux. D'un esprit trop étendu
1 II s'appelait encore à cette époque lorJ Wcnlv.orth, et no fui créé conito de StralTord que le ]2 janvier IGIO.
pour s'enfermer dans les intrigues domestiques, et d'un orgueil trop emporté pour se plier aux convenances du palais, il s'adonnait aux affaires avec passion, bravant toutes les rivalités, comme il brisait toutes les résistances, ardent à étendre et affermir l'autorité royale, devenue la sienne, mais appliqué en même temps à rétablir l'ordre, à réprimer les abus, à dompter les inlérêts privés qu'il jugeait illégitimes, à servir les intérêts généraux qu'il ne redoutait pas. Despote fougueux, tout amour de la patrie, de sa prospérité, de sa gloire, n'était pourtant pas éteint dans son cœur, et il comprenait à quelles conditions, par quels moyens le pouvoir absolu veut être acheté. Une administration arbitraire mais forte, conséquente, laborieuse, dédaignant les droits du peuple, mais s'occupant du bien-être public, étrangère aux abus journaliers, aux dérèglements inutiles, subordonnant à ses volontés et à ses vues les grands comme les petits, la cour comme la nation, c'était là son vœu, le caractère de sa conduite, et celui qu'il s'effoiçait d'imprimer au gouvernement du Roi.
Ami de Strafïord, l'archevêque Laud^, avec des passions moins mondaines et une ardeur plus désintéressée, portait dans le Conseil les mêmes dispositions, les mêmes desseins. Sévère dans ses mœurs, simple dans sa vie, le pouvoir lui inspirait, soit qu'il le servît ou l'exerçât lui-même, un dévouement fanatique. Prescrire «t punir, c'était à ses yeux établir l'ordre, et l'ordre lui
* Nommé archevêque de Cantorbéry en août 1C33.
semblait toujours la justice. Son activité était infatigable, mais étroite, violente et dure. Également incal^able de ménager des intérêts et de respecter des droits, il i)Oursuivait, tête baissée, les libertés et les abus, opposant aux uns une probité rigide, aux autres une aveugle animosité; brusque et colère avec les courtisans comme avec les citoyens, ne rechercbant nulle amitié, ne prévoyant et ne supportant nulle résistance, persuadé enfin que le pouvoir suffit à tout en des mains pures, et constamment en proie à quelque idée fixe qui le dominait avec l'emportement de la passion et rautorilé du devoir.
De tels conseillers convenaient assez à la nouvelle situation de Charles. Étrangers à la cour, ils s'inquiétaient moins de lui plaire que de servir leur maître, et n'avaient ni la fastueuse insolence, ni les oisives prétentions des favoris. Ils étaient persévérants, hardis, capables de travail et de dévouement. A peine le gouvernement de l'Irlande fut confié à Stra(Tord,que ce royaume, qui jusque-là n'avait été pour la couronne qu'un embarras et une charge, lui devint une source de richesse et de force. Les dettes publiiiues y furent payées ; le revenu, naguère peryu sans règle et dilapidé sans pudeur, fut administré régulièrement et s'éleva bientôt au-dessus des dépenses; les grands seigneurs cessèrent de vexer impunément le peuple, et les factions aristocratiques ou religieuses de se déchirer en toiite liberté. L'armée, que Strallord avait trouvée faible, sans habits, sans discipline, fut recrutée, bien disciplinée, bien
payée, et cessa de piller les liahiîanls. A la faveur de l'ordre, le commerce prospéra, des manufactures s'établirent, l'agriculture fit des progrès. Enfin l'Irlande fui gouvernée arbitrairement, durement, souvent même avec une odieuse violence, mais dans l'intérêt de la civilisation commune et du pouvoir royal, au lieu d'être, comme jadis, en proie à l'avidité des employés du fisc et à la domination d'une aristocratie égoïste et ignorante '.
Investi en Angleterre, quant aux affaires civiles, d'une autorité moins étendue et moins concentrée que celle de Stralîord en Irlande, moins habile d'ailleurs que son ami, Laud ne laissa pas de tenir une conduite analogue. Commissaire de la trésorerie, non-seulement il réprima les dilapidations, mais il s'appliqua à bien connaître les diverses branches du revenu public, et à rechercher quels moyens en pouvaient rendre la perception moins onéreuse aux sujets. D'odieuses gênes, de graves abus avaient été introduits dans l'administration des douanes, au profit d'intérêts [)articuliers; Laud accueillit les réclamations des négociants, employa ses loisirs à s'entretenir avec eux, s'éclaira sur les intérêts généraux du commerce, et l'affranchit de vexations sans avantage pour le trésor *. Plus tard ^, la charge de grand tréso-
1 Voyez dans les Éclaircissements et pièces Tiistoriques, n° III, une lettre de Strafford lui-même, où est empreint le caractère de son administration.
2 Mémoires de Clarendon , t. I, p. 28-39, d3.ns ma. Collection, * En mars HJ'àQ.
rier fut donnée, par son conseil, à Juxon *, évêque de Londres, homme laborieux, modéré, et qui fit cesser des désordres dont la couronne avait à souffrir comme les citoyens. Pour servir, à ce qu'il croyait, le Roi et l'Église, Laud pouvait opprimer le peuple et donner les plus iniques conseils; mais quand le Roi ni l'Église n'étaient en question, il voulait le bien, cherchait la vérité, et les soutenait sans aucune crainte pour lui-même, sans aucun égard pour tout autre intérêt.
C'était trop peu pour le pays que ce gouvernement probe, apphqué, mais arbitraire, tyrannique au besoin, et se refusant à toute responsabilité; c'était beaucoup trop pour la cour. Des favoris y peuvent réussir ; s'ils y rencontrent des ennemis , ils s'y font aussi des partisans, et, dans ce conflit d'intérêts personnels, un intrigant adroit peut opposer avec succès ceux qu'il sert à ceux qu'il offense. Tel avait été Buckingham. Mais quiconque veut gouverner soit par le despotisme, soit par les lois, dans l'intérêt général du prince ou du peuple, doit s'attendre à la haine des courtisans. Elle s'éleva contre Strafford et Laud, aussi violente et plui tracassière que celle de la nation. Déjà, à la première apparition de Strafford à Wliilehall, un sourire moqueur avait accueilli l'élévation subite et les manières un peu rudes d'un gentilhomme de province, connu surtout par son opposition dans le Parlement *. Les mœurs austères, la
1 Né à Cbicheslcr, dans le comté de Susses , en 1582, mort archevêque de Cantorbéry, le 4juin 1663. • HowelVs Letters, n" 34, édit. de 1650; Straford's Leiter$,t.J,
I Charles i"'. Il
pédanterie théologique et la brusquerie inaltcntive de Laud n'y déplaisaient pas moins. Ces deux hommes étaient hautains, peu soigneux, peu complaisants, méprisaient les intrigues, conseillaient l'économie, parlaient d'aflfaires et de nécessités dont une cour ne se soucie point. La Reine les prit en aversion, car ils gênaient son influence auprès du Roi; la haute aristocratie s'offensa de leur pouvoir, et bientôt la cour tout entière s'unit au peuple pour les attaquer, se récriant, comme lui, contre leur tyrannie.
Charles ne les abandonna point; il avait confiance dans leur dévouement et leur habileté ; leurs maximes lui convenaient, et il portait à la profonde piété de Laud un respect mêlé même de quelque affection. Mais en les gardant à son service malgré la cour, Charles étaii hors d'état de soumettre la cour à leur gouvernement. Sérieux dans ses sentiments et sa vie extérieure, il était au fond trop léger et trop peu habile pour comprendre les difficultés du pouvoir absolu et la nécessité d'y tout sacrifier. Tels étaient, à ses yeux, les droits de la royauté, qu'il lui semblait que rien ne lui dût coûter un effort. Dans le Conseil, il s'occupait régulièrement et avec attention des affaires publiques; mais, ce devoir rempli, elles n agitaient pas fortement sa pensée, et le besoin de gou- "verner avait sur lui moins d'empire que le plaisir de régner. La bonne ou la mauvaise humeur de la Reine,
p. 79. (Biographia hritannica< t. VI, p- 4178, note K, art. Wbnt-
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