DANS LE PARLEMENT. 29S
En Ecosse, et soit qu'il s'agît de l'Église ou de la couronne, il se proposait de tout céder, de gagner ainsi la faveur du peuple , et de combler de grâces les grands seigneurs. Dans l'armée, son passage et ses paroles ne pouvaient manquer d'accroître le nombre de ses partisans. Quant au continent, ses vues étaient moins précises; cependant, sans méditer ni prévoir même la guerre, il cherchait déjà de l'argent et des alliés. Les Communes n'exprimèrent point leurs soupçons ; mais elles demandèrent que la Reine ne quittât point Londres, et qu'il plût au Roi de retarder son départ*. Charles laissa voir quelque humeur, affectant de regarder ce vœu comme un caprice sans motif. Pour faire croire qu'il n'attachait à sa réponse nulle importance, il renvoya les Communes aux commissaires écossais qui le solHcitaient, dit-il, de hâter son voyage, et à la Reine elle-même. Les Écossais se prêtèrent volontiers à un délai ; la Reine promit de bonne grâce qu'elle ne s'éloignerait point -. Un moment rassurées, les Communes pressèrent vivement le licenciement de l'armée, jusque-
* Le 26 juin 1641.
Les chefs du Parlement ne se trompaient pas en croyant que, dès cette époque, le Roi cherchait de l'appui sur le continent, et que la Reine se proposait de se rendre en France dans ce des» •ein ; les instructions et la correspondance de Jean de Montreuil, tlors ministre résident de France en Ecosse et en Angleterre, n& laissent aucun doute à cet égard. (Voir dans les Documents historiques, n° VI, quelques-unes des dépêches écrites à cette époquOf et tirées des Archives des affaires étrangères de France.)
2 Parliam. Ilist., t. Il, col. 84G, 851-852, 885, 890.
là retardé à dessein. Des lettres de la Chambre garanlircnl aux troupes le prompt payement de leur solde. Pour y suffire, de zélés citoyens firent fondre leur vais» seUe; de nombreux emprunts furent ordonnés, de nouveaux impôts établis '. Cependant le licenciement s'opérait avec lenteur, faute d'argent, et aussi par la mauvaise volonté de beaucoup d'officiers *. Le Roi s'en applaudissait en secret : les Communes retombaient dans leur angoisse. Le délai convenu expira. La Chambre en sollicita un second, mais sans succès '; le Roi annonça qu'il allait partir. On essaya de demander la nomination d'un gouverneur du royaume, pour que les affaires ne fussent pas suspendues; mais cette idée n'eut aucune suite \ Le Roi se contenta de nommer le comte d'Essex capitaine général au sud de la Trent , et partit le 10 août, a\ec des espérances que laissait percer son langage , mais dont on cherchait en vain à pénétrer les motifs.
La Chambre tarda peu à voir qu'elle perdait son temps à siéger, en son absence, incertaine et oisive. Il lui importait bien davantage de surveiller de près ses adversaires, et de réchauffer dans les provinces le zèle de ses partisans. Après quinze jours de séances insigni-
1 May, Hist. duLong Pari., t. I, p. 206. — Parliam. Hist., t. II, col. 841-843. Le taux de l'intérêt de l'emprunt ouvert à cettô époque fut fixé à 10 pour 100.
2 Clarendon,H!sf. of the rehell., t. Il, p. 209.
8 Le 8 août 1641. Parliam. Hist., t. Il, 897-899. » Ihid., co\. 892.
EN ECOSSE (aoct-novbmbbe 1641). 2^8
fiantes, elle résolut de s'ajourner'. Beaucoup de membres voulaient vaquer à leurs affaires et prendre quelque repos; mais les chefs ne s'en donnèrent point. Un comité, dirigé par Hampden, fut envoyé en Ecosse I)Our y demeurer auprès du Roi, et veiller aux intérêts du Parlement*. Un autre comité, nombreux et investi de grands pouvoirs, siégea à Westminster, dans l'intervalle des deux sessions; Pym le présidait. La Chambre haute prit les mêmes mesures*. Une foule de membres se répandirent dans les comtés, ardents à propager leurs sentiments et leurs craintes. Les deux partis, sous l'apparence dune trêve, cherchaient au loin de nouvelles forces, méditant l'un et l'autre de nouveaux combats.
En traversant l'armée anglaise, qu'on licenciait, et l'armée écossaise, qui rentrait dans son pays, le Roi n'osa s'arrêier longtemps. Cependant ses tentatives auprès des troupes, surtout des officiers, furent assez publiques pour que lord llolland, qui présidait au licenciement, en écrivît avec inquiétude au comte d'Essex*, ajoutant qu'à son retour à Londres, il lui en dirait davantage. Arrivé à Edimbourg, Charles fit au Parlement et à l'Église d'Ecosse toutes les concessions qu'ils demandèrent : Parlements triennaux, abandon des anciennes
t Le 27 août 1641. L'ajournement devait durer du 8 septembre au '20 octobre, parliam. Hist., t. II, col. 904.
' Ibid., t. II, col. 902 Ce comité fut composé de six membres: le comte de Bedford , lord Howard, sir William Amiyn, sir Philippe Stapletcn, Nathaniel Fiennes et Ilampden.
•» Ibid., t. II, col. 910.
» Le 16 août 1641. C\a.Tendon, IlUt. of Ihe rebell., t. II, p. 310.
prérogatives de la couronne, poursuites contre les principaux adversaires du covenant, intervention même du Parlement dans la nomination du conseil privé, rien ne fut refusé. Le Roi se prêtait, avec une gravité qui n'avait pas l'air de la complaisance, au culte des presbytériens, assidu à leurs fréquentes prières, attentif à leurs longs sermons : laïques ou ecclésiastiques, nobles ou bourgeois, les chefs covenantaires étaient traités avec une faveur empressée; on leur prodiguait les titres, les charges, les promesses, les pensions.
Tout à coup le bruit se répandit dans la ville * que les deux grands seigneurs les plus accrédités dans le Parlement, Hamilton et Argyle, en étaient sortis suivis de leurs amis, et s'étaient retirés au château de Kinneil, résidence du comte de Lanerk, frère de Hamilton, pour ge soustraire au danger d'une arrestation, et même d'un assassinat. La surprise fut extrême : on se demandait, sans que personne sût répondre, quels motifs avaient porté les fugitifs à de telles craintes, ou le Roi à de tels desseins. Des conjectures étranges se propagèrent; Charles s'en plaignit avec hauteur, comme d'un outrage, et réclama du Parlement Texclusion de Hamilton, jusqu'à ce que son honneur fût vengé. Le Parlement, ferme et circonspect, se refusa à toute brusque décision, et ordonna une enquête. De nombreux témoins entendus, le comité fit son rapport : on déclara, sans détails, qu'il n'y avait lieu pour le Roi à aucune réparation,
i Au commencement d'octobre 1641,
EN ECOSSE (aodt-novkmbrb 1641). Wi
|>our les fugitifs à aucune crainte. Ils rentrèrent dans le Parlement, gardèrent le silence, comme Charles, sur ce qui s'était passé, et le public n'apprit rien de plus.
Ni l'un ni l'autre parti ne voulait l'instruire ; mais tout était éclairci pour eux. Au moment même où le Roi, pour gagner l'Ecosse contre l'Angleterre, se décidait à tant de concessions, il avait médité, dans les deux royaumes, la ruine de ses ennemis. Persuadé que les juges ne pourraient se défendre de condamner, comme trahison, cette correspondance des mécontents anglais avec les covenantaires d'Ecosse, qui avait précédé et déterminé peut-être la dernière invasion, il était venu en chercher lui-même les preuves, se promettant d'intenter, à son retour, contre les chefs des Communes, l'accusation que Strafford, prévenu par eux, n'avait pu même annoncer. Un jeune et hardi gentilhomme, dévoué d'abord au covenant, mais rentré depuis dans la faveur du Roi, le comte de Montrose ', s'était engagé à lui procurer ces documents tant désirés. Sur sa parole , Charles était parti; mais, avant son arrivée, une lettre en chiffres, interceptée par Argyle, excita les soupçons des Écossais, et le Roi trouva Montrose en prison. Animé par le péril, et brûlant de se venger, le comte lui lit dire que, s'il pouvait le voir, il lui ferait connaître ses vrais ennemis et leurs trames passées. Par l'entremise de quelques affidés, Montrose sortit secrètement de sa prison, se rendit de nuit dans la chambre du Roi, l'informa de
' Jacques Graliam, comte de Montrose ^Mountross), né ùÉJimtourb' en 1612.
tout ce qu'il savait, accusa Hamilton d'avoir concouru aussi bien qu'ArgylC;, aux menées des mécontents, assura le Roi que leurs papiers en fourniraient les preuves, l'engagea enfin à s'assurer brusquement de ces deux chefs, à s'en défaire même s'ils résistaient. Prompt à accueillir les résolutions téméraires, et sans songer à l'effet qu'un acte si violent ne pouvait manquer de produire sur l'esprit du peuple qu'il s'efforçait de gagner, Charles consentit à tout ; le complot s'ourdit à l'ombre des concessions, et tout était prêt pour l'exécution lorsque les deux lords, avertis à temps, tirent tout échouer en quittant la ville avec éclat ^
Sagement conseillé , le Parlement d'Ecosse étouffa l'affaire; il ne craignait plus le péril, et ne voulut pas compromettre, en poussant jusqu'au bout la lutte, les biens qu'il venait d'acquérir. Le Roi lui-même, pour cacher res desseins et leur mauvais succès, éleva Hanùlton au titre de duc, Argyle à celui de marquis; Lesley fut nommé comte de Leven : mais Hampden et le comité anglais, bien instruits de tout, se hâtèrent de tout mander à Londres, où l'ajournement des Chambres était près d'expirer. L'effroi fut grand dans le parti *;
"^ Hardwickc's State-papers, t. II, p. 299. — Clarendon . ffis<. of (kerehelL, t. II, p. 224 et suiv. — Burnet, Memoirs of the HamUtons, jv 148-171. — BailUe's Letters, t. I , p. 320, 327, 330, 332. — Malcolm Laing, Hist. of Scotland, t. III, p. 228 et suiv., et note 8, p. 547-555. — Brodie,Jîi.s<. oftheBrilish Empire^ etc., t. III, p. 142-156.
* Evelyn's Memoirs, t. II, Appendice, p. 40^ 46. — Parliam, UUt.^t. Il, col. 914-915.
EN ECOSSE (aodt-novbmbrb 1641). 299
malgré ses méfiances, il n'avait pas encore prévii de tels dangers, et les chefs croyaient leurs anciennes relations avec les insurgés d'Ecosse i»lei uement amnistiées, comme la rébellion même , par le dernier traité de paix. A ce symptôme des intentions obstinément vindicatives du Roi, des hommes d'ailleurs modérés se jugèrent compromis sans retour. M. Hyde, rencontrant les lords Essex etlIoUand qui, d'un air soucieux, s'entretenaient de la nouvelle, se moqua de leurs craintes et leur rappela ce qu'ils pensaient eux-mêmes d'Argyle et de Hamilton , un an auparavant : « Tout est bien changé depuis lors, « lui dirent-ils, la cour et le i)ays *. » Le jour même de sa réunion ', la Chambre des Communes fit demander au comte d'Essex une garde, devenue indispensable, dit-on, pour la sûreté du Parlement. Elle l'obtint aussitôt. Dans des conférences tenues chez lord Holland, à Kensington, les chefs des deux Chambres se communiquaient leurs renseignements, leurs soupçons, cherchant ensemble ce qu'ils avaient à faire, tous inquiets et poussés par l'inquiétude à tout oser : a Si le Roi, dit « lord Newport, trame contre nous de tels complols, sa « femme et ses enfants sont ici '. » Et leurs alarmes étaient d'autant plus vives qu'ils n'osaient s'en servir pour émouvoir le peuple, ciir rien n'ayant éclaté en Ecosse, à Londres on ne pouvait rien dévoiler.
t Clarendon, Hist. of tlicrchelL, t. II, p. 226. • Le 20 octobre 1641.
» Parliam. Hist., t. II, col. 981.— Clarendon, Hist. oftherehell., i.11, p. 220-221.