LE ROI S'ÉLOIGNE
sait à leur passage, fier de posséder et de garder seul ses représentants. Au milieu de sayictoire, d'iiabiles menées, pour échauffer encore son zèle, entretenaient son effroi. Chaque jour, la Chambre et la cité contractaient une plus étroite alliance, et s'enhardissaient réciproquement '. Enfin, de sa seule autorité, dit -on, et comme s'il eût été la Chambre même, le comité publia une déclaration contenant le résultat de son enquête-; et le conseil commun adressa au Roi une pétition pour se plaindre des mauvais conseillers, des Cavahers, des papistes, du gouverneur de la Tour, embrasser hautement la cause des cinq membres, et demander toutes les réformes que les Communes avaient laissé entrevoir ^.
Le Roi était seul, enfermé dans Whitehall, désavoué de ses plus honnêtes partisans. Les Cavaliers mômes, intimidés, se dispersaient ou gardaient le silence. Il essaya de répondre à la pétition du conseil commun et d'ordonner de nouveau l'arrestation des prévenus *. Mais ses réponses étaient sans crédit et ses ordres sans elîet. 11 apprit que, sous deux jours, la Chambre reprendrait ses séances, et que les cinq membres seraient ramenés en pompe à Westminster par les milices, le peuple, même les mariniers de la Tamise, dont jusquelà il avait cru posséder l'affection : « Quoi donc! dit-il « avec humeur, ces rats d'eau mêmes m'abandonnent ! »
1 Rushworth, part. III, 1. 1, p. 483.
« Clarendon, Hist. oftherelell, t. III, p. 10.
» Le 7 janvier 1642. Rushworth, part. III, t. I, p. 480.
»Le 8 janvier 164:2. Ibid., p. 481-482.
DE LONDRES {10 janvier 1642). 333
Et ce propos, bientôt répandu parmi les mariniers, en fut reçu comme une insuKe à veni^cr *. Délaissé, humilié, irrité de ce cri général qui chaque jour venait l'assaillir sans qu'aucune voix s'élevât pour le repousser, Charles ne put se résoudre à voir passer devant son palais le triomphe de ses ennemis. La Reine, tour à tour furieuse et tremblante, le conjurait de s'éloigner. Des royalistes, des messagers envoyés sur divers points du royaume, promettaient ailleurs force et sûreté; les Cavaliers, vaincus à Londres, vantaient leur crédit dans leurs comtés; loin du Parlement, le Roi serait libre; sans le Roi, que poiuTait le Parlement? La résolution fut adoptée ; on convint de se retirer d'abord à Hamptoncourt, ensuite plus loin, s'il le fallait; des ordres secrets furent expédiés aux gouverneurs de quelques places, dont le dévouement semblait assuré; le comte de Newcastle partit pour le nord, où dominait son influence; et le 10 janvier, veille de la rentrée des Communes, suivi seulement de sa femme, de ses enfants et de quelques serviteurs, Charles (juitta Londres et ce palais de Whitehall ([u'il ne devait plus traverser que pour se rendre à l'éciiafaud -.
1 Observations on the Ufe and death of king Charles, par William Lilly, dans la collection intitulée : Select 'l'racts rclating to the civil icars m Englandj etc., publiée par M. Mazères (Londres, LS15), t. I, p. 173.
« Clarendon, Hist. of the rebdl, t. III, p. 13. — Rushwortb, part. III, t. I, p. 5(54. — Jourvah of the ]{ouse ofCovimo'iSj 11 jaii« vier lGl-2. et les jours suivants. — Whifclocke, p. 52.
Le lendemain de son départ^ \crs deux heures de l'après-midi, la Tamise fut couverte de bateaux armés en guerre, qui ramenaient à Westminster les cinq membres; une foule de barques les suivaient, brillamment pavoisées et remplies de citoyens; le long du rivage marchaient parallèlement les miliciens de Londres, portant au bout de leurs piques les dernières déclarations du Parlement * ; un officier formé dans les camps de Gustave-Adolphe, le capitaine Skippon, avait été nommé la veille pour les commander; c'était un homme rude et sans lettres, mais simple, hardi, de mœurs austères, et très-populaire dans la cité. Un peuple immense se pressait sur les pas de ce cortège; en passant devant Whitehall désert, il s'arrêta, et ces cris se firent entendre : « Où sont maintenant le Roi et ses « Cavaliers? que sont-ils devenus^?» Arrivés à Westminster, les cinq membres s'empressèrent de célébrer le dévouement de la cité à la cause publique, et les shéritîs, introduits dans la salle, reçurent les remercîmeuts de l'orateur. Comme ils sortaient, un autre cortège se présente : quatre mille chevaliers, gentilshommes, francs-tenanciers, etc., venus à cheval du comté de Buckingham, patrie de Hampden, voulaient remettre à la Chambre une pétition contre les lords
1 May, }jist. du Long Pari., t. I , p. 300, dans ma Collection.— Rushworth, part. III, t. I, p. 481. — Clarendon, Hist. ofthe rebtlL, t. III, p. 15-17.
* Clarendon, ibid.
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pa|iîstcs, les mauvais conseillers, et en faveur de leur dij^nic représentant ; ils avaient aussi une pétition pour la Chambre haute, une troisième pour le Roi, et portaient attachés à leurs chapeaux le serment de vivre et de mourir avec le Parlement, quels que fussent ses ennemis'. De toutes parts éclatait cet enthousiasme fier et joyeux qui permet et commande aux chefs du peuple les plus hardies résolutions : les Communes s'y livrèrent avec un emportement habile, comme le pilote à un vent violent mais propice ; en quelques heures, elles votèrent que nul membre, sous aucun prétexte, ne pourrait être arrêté sans leur aveu ; un bill fut adopté qui donnait aux Cliambres le droit de s'ajourner, au besoin, en tel lieu quelles voudraient choisir; on rédigea une adresse pour demander au Roi qu'il lui plût de retirer à sir John Byron le gouvernement de la Tour; et en attendant sa réponse, Skippon fut chargé de placer des gardes autour de ce fort, et d'en surveiller soigneusement les approches; des lettres expédiées à Goring, gouverneur de Portsmouth, lui défendirent de recevoir dans sa ville quoi que ce fût, troupes ou munitions, sans l'autorisation du Parlement; sir John Holham, riche et influent dans le comté d'York, eut ordre de partir siir-le-champ pour aller prendre le conunandement de Hull, place importante, la clef du nord de l'Angleterre, et où se trouvaient de grands arsenaux. Le surlendemain en-
* C'iarendon, Hist. of the rehelL, t. III, p. 16-20. — Rushworth, part. III, t. I, p. 48C-4ta.
fin Ma Chambre vota que le royaume menacé serait mrs sans retard en état de défense; les Lords refusèrent d'adhérer à cette déclaration; mais peu importait, elle n'atteignit pas moins son but : le peuple fut partout averti ^
La Chambre avait raison de prévoir la guerre ; le Roi ne songeait plus qu'à s'y préparer. A Londres, il vivait dans l'impuissance et l'humiliation; à peine sorti, il ne fut plus entouré que de ses partisans, ne fit plus chaque jour, à chaque heure, l'épreuve de sa faiblesse, et put se livrer librement à l'espoir de vaincre, à main armée, l'ennemi qu'il venait de fuir sans combat. Les Cavaliers aussi avaient retrouvé leur présomption; déjà ils semblaient croire la guerre déclarée et se pressaient de la commencer. Dès le lendemain de leur départ, la Chambre apprit que deux cents d'entre eux, commandés par Lunsford, s'étaient portés sur Kingston, dépôt des magasins du comté, à cinq lieues de Londres, comme pour s'en emparer et s'y établir ; on «ut aussi que lord Digby était allé les trouver de la part du Roi, pour les remercier de leur zèle et s'entendre avec eux, à coup sûr dans quelque fatal dessein. Le Parlement prit soudain des mesures, et ces tentatives furent déjouées; lord Digby, vivement dénoncé, s'enfuit et passa la mer\ Se
1 Le 13 janvier 1642.
• Parliam. Eist., t. II, coL 1023-1033.— Rushwortb, part. III, 1. 1, p. 469.— Clarendon, Eist. oftherelell, t. III, p. 20-23.
3 Rusbwortb, part. III , t. I, p. 469. — Nalson , t. II, p. 845 et •uiv.— PûriJain. Eist., t. II, coL 1036.— Whitelocke, \). 52.
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jugeant encore trop près de Londres, le Roi quitta Ilainptoncourt pour Windsor ' ; Limsford et ses Cavaliers l'y suivirent. Là, dans un conseil secret, il fut résolu que la Reine, emportant les joyaux de la couronne, se rendrait en Hollande pour acheter des munitions, des armes, et solliciter le secours des Rois du continent ; on donnerait pour prétexte à ce voyage la nécessité de conduire au prince dOrange la princesse Henriette-Marie, encore enfant, qu'il avait épousée six mois auparavant -. De son côté le Roi, négociant toujours avec les Chambres, devait se retirer par degrés vers les comtés du nord, où ses partisans étaient plus nombreux, fixer à York sa résidence, et attendre là l'occasion et les moyens d'agir. Tout ainsi convenu, la Reine fit avec grand mystère ses préparatifs de départ; et le Roi invita les Chambres à résumer leurs griefs et à les lui présenter tous ensemble, promettant d'y faire droit en un jour, et de mettre ainsi un terme à leurs débats \
La Chambre haute accueillit avec joie ce message; les amis du Roi y étaient nombreux; beaucoup d'autres, effrayés ou lassés, n'aspiraient qu'à cesser la lutte sans s'inquiéter de l'avenir. Mais les Communes, plus prévoyantes et plus résolues, ne pouvaient croire que le
I Le 12 janvier 1642,
» Clarendon, Hist. of the rebeJl, t. III, p. S3.—Hist. des Rivthitions d'Angleterre, par le P. d'Orléans, liv. IX, p. 87, édii. de
» Le 20 janvier 1G4-2. Parliam. Hist., t. II. col. lOiôctsui?.
Roi accordât ce qu'elles lui demanderaient, ni qu'il tînt ce qu'il aurait promis. Sa proposition ne fut, à leurs yeux, qu'une ruse pour en finir d'un seul coup avec elles, les congédier et ressaisir son pouvoir. Elles refusèrent d'accéder aux remercîments empressés desLords^ à moins que le Roi ne fût supplié de remettre d'abord le commandement de la Tour, des places fortes et de la milice, à des hommes investis de la confiance du Parlement'. La Chambre haute repoussa cet amendement; mais trente-deux lords protestèrent contre ce rejet*; et les Communes, fortes de l'appui d'une telle minorité, adressèrent seules au Roi leur pétition. 11 y répondit* par un refus formel quant aux places et à la Tour, en termes vagues et évasifs quant à la milice, évidemment préoccupé du seul dessein de ne plus rien céder et de gagner du temps. Les Communes n'en voulaient point perdre; bien servies à Windsor comme à Londres, car on croyait partout à leur force, elles avaient partout des espions, des amis, et n'ignoraient rien des projets du Roi, ni du voyage de la Reine, ni des menées de la cour dans le nord du royaume et sur le continent *. Le péril pressait : il pouvait arriver que le Roi fût prêt à la guerre avant que la question de la mihce fût décidée, et alors quel moyen de lui résister? Des craintes plus
» ParUam. Hist., t. II, col. 1048.
• Ibid., coL 1019.
» I.e 28 janvier 1642. Rushworth, part. III, t. I, p. 517.
» Ciarendon, Hist. oftherebell., t. IV, p. 117.
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nvcn£ïlcs et plus prochaines agitaient le peuple; on parlait de munitions enlevées de la Tour, de complots contre la vie des chefs du parti ; on s'indignait de vaincre sans cesse et toujours sans fruit. Une nouvelle et vive explosion du vœu public pouvait seule, pensa-t-on, surmonter CCS nouveaux obstacles, armer les zélés, entraîner les tièdes, frapper d'impuissance les malveillants. Les pétitions affluèrent; il en vint de tous les comtés, de toutes les classes de citoyens; les apprentis, les petits marchands, les pauvres ouvriers, les portiers de Londres, les femmes même se pressaient autour de Westminster pour présenter les leurs. A la première apparition de celles-ci, Skippon, qui commandait la garde, s'étonna : « Qu'on nous écoute, criaient-elles; où il n'y 0 a qu'une femme aujourd'hui, demain il en viendra a cinq cents. » 11 alla prendre les ordres de la Chambre, et à son retour les engagea doucement à se retirer. Mais elles revinrent le surlendemain, ayant pris pour orateur Anne Stagg, femme d'un riche brasseur, et portant une pétition au bas de laquelle elles avaient eu soin d'exphquer leurs motifs : «Une telle démarche, disaienta elles, n'est point inconvenante pour notre sexe : « Christ nous a rachetées aussi cher que les hommes; a nous souffrons conmie eux des calamités publiques; « nous avons comme eux une vie à soutenir et une 0 âme à sauver : nous ne faisons point ceci par vanité K ou orgueil de cœur, ni pour nous égaler aux hommes <r en autorité ou en sagesse, mais pour acquitter, aiilaut « qu'il est en nous, ce que nous devons à Dieu, à scn