PROCES DE LAUD ET
depuis longtemps commencés, mais qu'on avait laissés languir, furent repris et poussés sans relâche : celui de lord Macguire, comme complice de l'insurrection d'Irlande; des deux Hotham, père et fils, pour avoir voulu livrer au Roi la place de Hull ; de sir Alexandre Carew pour une tentative pareille dans 1 île de Saint-Nicolas, dont il était gouverneur; de Laud enfin, déjà pris, quitté et repris plusieurs fois. Macguire, les Hotliam et Carew étaient coupables de délits récents, légalement avérés, et qui pouvaient trouver des imitateurs. Mais Laud, en prison depuis quatre ans, vieux, malade, n'avait à répondre que de son concours à une tyrannie depuis quatre ans vaincue. Comme dans le procès de Strafford, il fut imp'^ssible de prouver contre lai la haute trahison selon la loi. Pour le condamner, comme Strafford, par un bill d'attainder, le consentement du Roi était nécessaire; mais les haines théologiques sont aussi subtiles qu'implacables. A la tête de la poursuite était ce même Prynne que jadis Laud avait fait si odieusement mutiler, avide d'humilier et d'écraser à son tour son ennemi. Après de longs débats, où l'archevêque déploya plus d'habileté et de prudence qu'on n'en devait attendre, une simple ordonnance des deux Chambres, votée seulement par sept lords, et illégale même seloa les traditions de la tyrannie parlementaire, prononça sa condamnation *. 11 mourut avec un pieux courage.
t Selon les journaux de la Chambre haute, vingt lords siégeaient le jour où Laud fut condamné; mais probablement plu»
AUTRES ROYALISTES (pécembre 1014— jawier KM,-.). 81
iiniqucincnt préoccupé de son mépris poiir ses adver- Faires et de ses craintes pour l'avenir du Roi. Les autres procès eurent la même issue ; et, en six semaines, l'échafaud fut dressé cinq fois sur Tower-Hill ', plus souvent qu'il n'était encore arrivé depuis loriginc de la révolution *. Les mesures d'ordre général étaient dirigées dans le même sens. Huit jours avant l'exécution de Laud % h. liturgie de l'Église anglicane, jusque-là tolérée, fut définitivement al)olie ; et, sur la proposition de l'assemblée des théologiens, un livre intitulé : Directions pour le culte public, reçut à sa place la sanction du Parlement*. Les chefs du parti n'ignoraient pas que cette innovation rencontrerait de vives résistances, et s'inquiétaient peu de son succès; mais, pour retenir le pouvoir près de leur échapper, ils avaient besoin de tout l'appui des presbytériens fanatiques , et ne leur refusaient plus rien. Les indépendants, de leur côté, mettaient tout en œuvre pour faire adopter dans la Cliambre haute l'ordonnance décisive; les pétitions rccommen-
gieurs sortirent avant le vote ; car il résulte de documents certains que la majorité qui le condamna était composée seulement des comtes de Kent, Pembroko, Salisbury, Bolingbroke, et des lords North , Grey de Warke et Bruce. (Somer's Tracts, t. II, p. 287.) Plus tard même, lord Bruce ria qu'il eût voté.
' Sir Alexandre Carew fut exi'cut« le 23 décembre KM-l; John Ilolhain le lils, le 1" janvier )64.t; sir John Hotliam le père, lo 2 janvier; Laud, le lU janvier; et lord Macguire, le 20 février.
« Slate-Triah, t. IV, col. 315-C26, Gj3-7ôl. —ParUam. Hist.. t. III, col. 315, 329-332.— Whitelocke, p. G8. 109.
» Le 3 janvier Uil5.
• Neal, llist. of thePurit., t. III, p. 127.
çaient, quelques-unes même menaçantes, etdemandant que les Lords et les Communes siégeassent dans une seule assemblée *. Un jeûne solennel fut ordonné * pour appeler sur une délibération si grave les lumières du Seigneur; les deux Chambres assistèrent seules aux sermons prêches ce jour-là dans Westminster, sans doute ponr laisser aux prédicateurs une plus libre carrière; et Vane et Cromwell avaient eu soin de les choisir ', Enfin, après des messages et des conférences répétés, les Communes se rendirent en cor[)S à la Chambre haute pour réclamer l'adoption de l'ordonnance*; mais la résolution des Lords était prise, et le jour même de cette éclatante démarche, l'ordonnance fut rejetée.
La victoire semblait grande et le moment propice pour en profiter. Les négociations d'Uxbridge approchaient. Sur les instances des membres réfugiés qui venaient d'ouvrir obscurément à Oxford leur seconde session, Charles avait enfin consenti ^ à donner aux Chambres de Westminster le nom de Parlement. « Si « j'avais eu dans mon Conseil, écrivait-il à la Reine, « seulement deux personnes de mon avis, je n'aurais « jamais cédé «. » Il avait en même temps désigné ses
1 Rushworth, part. IV, t. I, p. 5. — Lingard , Hist. ofEngland, t. X, p. 282. — Whitelocke, p. 114.
- Pour le 18 décembre.
s Clarendon , Hist. of the rebell. , t. VII, p. 258 et suiv. — Whitelocke, p. 114.
» Le 13 janvier 1645. Parliam. Hist., t. III, col. 333-337. — Kushworth, part. IV, t. I, p. 7. — W^hitelocke, p. 118-
8 Vers lî fin de décembre 1644.
• Lettre du Roi à la Reine, du 2 janvier 1645. Dans les Éclair'
A UXBRIDGE (janvier 1645). M.
commissaires < : presque tous souliailaient la paix. Parmi ceux du Parlement *, Vane, Saint-John et Prideaux formaient seuls d'autres desseins. Le 29 janvier, les négociateurs arrivèrent à Uxbridge, pleins de bonne volonté et d'espérance.
Ils s'accueillirent des deux parts avec empressement et courtoisie. Tous se connaissaient depuis longtemps; plusieurs, avant ces funestes dissensions, étaient liés d'amitié. Le soir même de leur arrivée, Hydc, Colepep- \)er, Palmer, Whitelocke, Hollis, Pierpoint, se visitèrent librement, se félicitant de travailler ensemble à la paix (le leur pays. On remarquait pourtant, dans les commissaires deWestminster, pins d'embarras et de réserve, car ils portaient le joug d'un maître plus rude et plus méfiant. Les négociations devaient durer vingt jours, et
cissements et Pièces historiques joints aux Mémoires de Ludlow, t. I, p. 394, dans ma Collection.
1 Le duc de Richemond, le marquis de Hertford, les comtet de Southampton, de Kingston et de Chichester; les lords Capel, Seymour, Hatton et Colepepper; le secrétaire d'État Nicholas, sir Edouard Hyde, sir Edouard Lane, sir Orlando BriJgeman, sir Thomas Gardiner, M. John Ashburnham, M. Geoffroi Palmer, le D. Stewart, et leur suite, en tout cent huit personnes.
2 Les comtes de Northumberland, de Pembroke, do Salisbury etdeDenbigh, lord Wenman, MM. Denzil Hollis, William Fierpoint, Olivier Saint-John, Whitelocke, John Crew, Edmond Prideaux et sir Henri Vane, pour le Parlement d'Angleterre; le comte de Lowden, le marquis d'Argyle, les lords Maitland et Balmerino, sir Archibald Johnston, sir Charles Erskine, sir John Smith, MM. George Dundas, Hugh Kennedy, Robert Berkicj et Alexandre Henderson pour le Parlement d'Ecosse, avec leur suite; en tout cent huit personnes.
avoir surtout pour objet la religion, la milice et l'Irlande. Il fut convenu que chacune de ces questions serait débattue pendant trois jours, sauf à les reprendre alternativement. Tant qu'il ne s'agit que de ces arrangements préliminnires, tout fut facile; la confiance était entière et la politesse recherchée. Mais quand la discussion officielle commença enfin ^ autour de la table carrée où s'asseyaient les négociateurs, toutes les difficultés reparurent. Chacune des factions parlementaires avait son intérêt fondamental dont elle ne voulait rien céder, les presbytériens l'établissement privilégié Se leur Église, les pohtiques le commandement de la milice, les indépendants la liberté de conscience; et le Roi, obligé de céder à toutes, n'obtenait de chacune d'elles que des sacrifices auxquels les autres se refusaient absolument. L'un et l'autre parti d'ailleurs se demandait toujours si, la paix faite, le pouvoir serait dans ses mains, car ni l'un ni l'autre ne voulait traiter qu'à ce prix. Ouvert d'abord sur l'affaire de la religion, le débat prit bientôt le caractère d'une controverse théologique; on argumenta au lieu de négocier; on eut plus à cœur d'avoir raison que de faire la paix. Peu à peu l'aigreur s'établit dans ces relations naguère si bienveillantes ; elle se gUssa même dans ces conversa tions familières où quelques-uns des négociateurs essayaient quelquefois de lever les obstacles qui les avaient arrêtés. Parmi les connnissaires dOxford, Hyde
* Le 3û janvier 1645.
A UXBRIDGE 'jANviHR IGlr,). 85
surtout était recherché jiar ceux de Westminster qui le savaient homme sage et eu erétht auprès du Koi. I.ord Lowden, chanceher d'Ecosse, et les comtes de Peml)roke et de Denbigh s'entretinrent longuement avec lui, et à cœur ouvert, des dangers de l'avenir, des sinistres desseins qui fermentaient dans le Parlement, de la nécessité que le Roi cédât beaucoup pour tout sauver. Hyde se prêtait volontiers à ces communications; mais la susceptibilité de son amour-propre, la roideur hautaine de sa raison, son ton sec et moqueur, sa dédaigneuse probité, ofTensaient et rebutaient pres([ue toujours ceux qui avaient voulu se rapitrocher de lui. Le moindre incident faisait éclater tous ces embarras de la situation et l'impuissance des désirs pacifiques des négociateurs. Un jour de marciié, dans l'église d'Uxbridge, en présence d'un peuple nombreux, un nommé Love, prédicateur fanatique, naguère arrivé de Lonch'es, prêcha contre les royalistes et le traité avec la plus injurieuse violence : « Il n'en faut, dit-il, rien attendre « de bon; ces gens-là sont venus d'OxIord le cœur plein « de sang ; ils ne veulent qu'amuser le peuple, en at- « tendant qu'ils puissent lui faire (pielque grand mal: « il y a aussi loin entre ce traité et la paix qu'entre le « ciel et l'enfer. » Les connnissaires du lloi demandèrent le châtiment de cet homme, mais ceux de Westminster n'osèrent rien de jibis cpie le renvoyer d'LIxbridge '. De mauvais bruits couraient sur les véritables
« CUrendon ,7Jù(. of the rebell., t. VII, jp. i-O-aiG. — u:ish-
intentions du Roi. Tout en cédant, disait-on, aux vœux de son Conseil, il ne Yoiilait point de la paix, promettait toujours à la Pieine de ne rien conclure sans son aveu, et s'appliquait bien plus à fomenter les dissensions intérieures des Chambres qu'à s'entendre vraiment avec elles. On le soupçonnait même de traiter sous main avec les papistes d'Irlande pour s'en faire une armée; el les plus solennelles protestations de ses commissaires ne parvenaient pas à dissiper sur ce point les méfiances de la cité.
Cependant le terme fixé aux négociations approchait : le Parlement se montrait peu enchn à les prolonger. Désolés de se voir si près de se séparer sans résultat, les amis de la paix concertèrent un dernier elTort '. Il leur sembla que quelque concession du Pioi au sujet de la milice, par exemple l'offre d'en remettre pour quelques années le commandement à des chefs dont les Chambres nommeraient la moitié, ne serait pas sans efficacité. Lord Southampton se rendit en toute hâte à Oxford pour l'obtenir du Roi. Charles refusa d'abord ; le comte insista; d'autres se joignirent à lui, supphant à genoux le Roi, au nom de sa couronne et de son peuple, de ne pas repousser ce moyen de négocier encore. Charles céda enfin; et le désir de la paix était si vif parmi ses conseillers que, dans leur joie, toutes les
worth, part. III. t. II, p. 818-926. — Whitelocke, Memoriah, etc., p. 123 et suiv.
' Vers le milieu de février 1645.
A UXBRIDGE (janvier-févrifr 1645). Ï7
difnciillcs leur parurent aplanies. Faiifax et Cromwell étaient au nombre des cominii^saires à qui le Roi dt.'vait proposer lui-même que le commandement de la milice fût remis. Le soir, au souper, la gaieté régnait à la talde royale : le Roi se plaignit que son vin n'était pas bon : « J'espère, dit en riant un des conYives, que dans peu « de jours Votre Majesté en boira de meilleur àGuild- « hall avec le lord maire. » Le lendemain matin, lord Soutliampton, repartant pour Uxbridge, se présenta chez le Roi pour recevoir par écrit les instructions convenues; mais, à son extrême surprise, Charles retira sa promesse, et se refusa définitivement à la concession'. Une lettre de Montrose, arrivée dans la nuit du fond de rÉcosse, avec une rapidité presque sans exemple, avait décidé ce brusque changement. Quinze jours auparavant*, à Inverlochy, dans le comté d'Argyle, Montrose avait remporté sur les troupes écossaises, commandées par Argyle lui-même, une éclatante victoire. Après en avoir rendu compte au Roi : « Sire, ajoutait-il, « que Votre Majesté sacrée me permette maintenant de « lui exprimer mon humble opinion sur ce que me a mandent mes amis du midi, savoir que Votre Majesté a est en négociation avec son rebelle Parlement. Autant a le succès de vos armes en Ecosse m'a\ait réjoui le « cœur, autant cette nouvelle d'Angleterre est venue le
i Clarendon. Hht. oftherehell, t. VIT, p. 310-319.— Welwoo^l, Memoirs, p. 62, 63, édit. de 1718. — Banks, A cntical Review of tht life of Oliver Cromu-ell. (Londres, 1709, p. 108-112.)
* Le 2 février 1015. La lettre est du 3 fcvrier.
8é RUPTURE DES NÉGOCIATIONS
« briser. La dernière fois que j'eus l'iionneur de voir « Votre Majesté, je lui exposai tout au long ce ([ue je sais « si bien des desseins de ses rebelles sujets dans les « deux royaumes; et Votre Majesté peut se souvenir « combien elle était alors convaincue que j'avais raison. « Je suis sûr que depuis lors il n'est rien arrivé qui ail « pu faire cbanger à ce sujet le jugement de Votre « Majesté. Plus elle accordera, plus on lui demandera , « et je n'ai que trop de motifs de tenir pour certain « qu'ils ne se contenteront pas à moins que de faire « de Votre Majesté un Roi de i)aille. Pardonnez-moi, « mon auguste et sacré souverain, si j'ose dire à « Votre Majesté que, dans mon Inunble opinion, il est « indigne d'un Roi de traiter avec des sujets rebelles « tant qu'il© ont l'épée à la main. A Dieu ne plaise que « je veuille retenir les miséricordes de Votre Majesté; « mais je frémis d'iiorreur quand je pense qu'il s'agit « d'un traité pendant que Votre Majesté et ces gens-là a sont en campagne avec deux armées. Permettez-moi « d'assurer en toute humilité Votre Majesté qu'avec les « bénédictions de Dieu je suis en bon chemin pour « faire rentrer ce royaume sous son pouvoir; et si les « mesures que j'ai concertées avec vos autres loyaux « sujets ne manquent pas, ce qui n'est guère à sup- « poser, avant la fin de cet été je serai en état d'aller « au secours de Votre Majesté avec une brave armée; « et, soutenue par la justice de votre cause, elle fera « tomber sur ces rebelles, en Angleterre comme en « Ecosse, le juste châtiment de leur rébellion. Soulfrez
D'UXBRIDGE (février 1645). 89
c seulement, sire, qu'après avoir réduit ce pays sous
0 votre obéissance, et conquis de Dan à Beersebah, je
1 dise à Votre Majesté, comme le lieutenant du Roi « David disait à son maître : — Viens toi-même, de peur « que ce pays ne soit appelé par mon nom ;— car, dans « toutes mes actions, je n'ai rien à cœur que la gloire « et l'intérêt de Votre Majesté ', »
Cette lettre avait rendu an Roi ses plus bautes espérances; moins confiant, lord Southampton cessa pour» tant d'insister, et rapporta à Uxbridge un refus, sans en expliquer la cause. Les conférences furent rompues*, et les chefs presbytériens rentrèrent à Westminster, le cœur navré d'un échec qui les replongeait dans tous les périls de leur situation ^.
En leur absence, elle s'était fort aggravée. Contraints d'abandonner, pour le moment du moins, l'ordonnance du renoncement à soi-même, les indépendants avaient tout à coup reporté sur la mesure qui devait raccompagner, la réorganisation de l'armée, leurs plus ardents efforts. En peu de jours, tout avait été préparé, concerté, arrêté : le plan, la forme, la dépense, les moyens d'y pourvoir*. Une seule armée devait être sur pied désormais, forte de vingt et un mille hommes, et commandée
I Welwood, Memoirs, etc., Appendice, p. 302-308.
• Le 22 février 1G45.
» Whitelocke, p. 128.
♦ La nouvelle arnu'e devait coûter par mois 5C,l.'i5 livres sterling, environ 1,303,375 francs imposes sur dix-neuf comtés. (Uushwortli, part. IV, t. I, p. 8-13.)