LA GUERRE RECOMMENCE
Fairfax, en route vers rouesi pour délivrer l'importante place de Taunton, que serrait de près le prince de Galles^ ne pouvait s'opposer à ses progrès. On rappela Fairfax *; mais en attendant, Cromwell seul était en mesure de surveiller les mouvements du Roi, Il eut ordre, malgré l'ordonnance, de continuer son ser^'ice pendant quarante jours*. Sir William Brereton, sir Thomas Middleton et sir John Price, officiers distingués et membres des Communes, reçurent des ordres semblables % soit par des motifs de même nature, soit pour que Cromwell ne parût pas seul excepté.
Fairfax se hâta de revenir; le Roi avait continué sa marche vers le nord : à Londres, sans qu'on sût bien pourquoi, les craintes s'étaient un peu calmées; aucune armée royaliste ne couvrait plus Oxford, toujours le foyer de la guerre au centre du royaume ; le Parlement se croyait dans la place des intelligences assurées; Fairfax eut ordre de l'investir *. S'il s'en emparait, c'était un succès immense; si le siège tramait en longueur, iJ pouvait de là se porter sans obstacle sur tous les points que menacerait le Roi. Cromwell le rejoignit devant Oxford.
Ils étaient à peine réunis que les alarmes recommen-
Le 6 mai.
* Le 10 mai. Parliam. Hist., t. III, col. 3G1. — Mémoires de Hollis, p. 51.— Whitelocke.p. 140.
» Whitelocke, p. 140.
* Le 17 mai ; le siège commença le 22. Rusliwortli, part. IV, t. I, p. 33.— Parliam. Hist., t. III, col. 304, 3G9-373. —Journah ofthcHouse of Lords,
SUCCÈS DU ROI (JUIN 1645). lOi
cèrcnt dans Londres^ et bien plus vives. Chaque jour de mauvaises nouvel/es arrivaient du nord ; l'armée écossaise, au lieu de marclier à la rencontre du Roi pour le contenir ou le combattre, s'était repliée vers les frontières d'Ecosse, par nécessité, selon les uns, et pour être en mesure de s'opposer aux progrès toujours croissants de Montrose dans ce royaume; par humeur, disaient les autres, et parce que les Chambres se refusaient à subir le joug des presbytériens et des étrangers ^ Quoi qu'il en fût, à la faveur de cette retraite, le Roi n'avait pas même eu besoin, pour débloquer Chestcr, d'arriver jusque sons les murs ; traïKiiiillc sur cette place, son moyen de communication avec l'Irlande, il se dirigeait vers les comtés confédérésde l'est, jusque-là le rempart et la force du Parlement. A tout prix, il fallait les sauver de cette invasion. Nul n'y pouvait réussir aussi bien que Crom-svcU, car là surtout s'exerçait son influence; là avaient commencé son corps de troupes et ses exploits. Il reçut Tordre de se porter sur-lechamp du côté de Cambridge, et de prendre en main la défense de la confédération *.
Un péril plus pressant le fit bientôt rappeler. Huit jours après son départ, on apprit que le Roi venait d'emporter d'assaut la riche ville de Leicester % et que, dans l'ouest , Taunton, un moment déhvré par un dé-
* OldPadiam. JIist.,i. XIII, p. 474, 488.
« Rushwonb, part. IV^ t. I, p. 35.— May, Hitt. diiLong PaiU t. II, p. 305. — Mémoireê de Hollis, p. 51 » Le l"juiu]045
lOS FAIRFAX MARCHE A LA
tachement de l'armée de Fairfax, était de nouveau étroitement assiégé*. La consternation fut profonde: les presbytériens triomphaient: o Voilà, disaient-ils, le 0 fruit de cette réorganisation tant vantée; depuis « qu'elle est accomplie, qu'a-t-on vu? des tâtonnements « et des revers. Le Roi emporte en un jour nos meil- « leures places, et votre général reste immobile devant « Oxford, attendant sans doute que les femmes de la « cour aient peur et lui ouvrent les portes"-. » Pour toute réponse, une pétition du Conseil commun fut présentée à la Chambre haute ^ ; elle imputait tout le mal à l'inertie des Écossais, aux retards qu'éprouvait encore le recrutement de Tarmée, à la prétention qu'avaient les Chambres de gouverner de loin les opérations de la guerre, et demandait qu'on donnât au général plus de liberté, aux Écossais de plus fermes avis, à Cromwell son ancien commandement. En même temps Fairfax eut ordre * de quitter le siège d'Oxford, de chercher le Roi, et de le combattre à tout prix. En partant il écrivit aux Chambres pour redemander à son tour Cromwell, indispensable, dit-il, au commandement de la cavalerie, et seize colonels avaient signé la lettre \ Les Lords ajournèrent leur réponse, mais l'autorisation des Communes ut prompte et jugée suffisante. Fairfax en informa
« Whitelocke. p. 144.
■ Clarendon,Hw<. oftherebeïï.^i. VIII, p. 50.
« Le 5 juin 1645. Parliam. Hisl., t. III, col. 365.
* Le 5juin.
» Parliam. nist.,i. III, col. 368.
RENCONTRE DU ROI (jfis 1645). 103
aussitôt Cromwell ' : tous les corps pressèrent leur marche; et le 12 juin, un peu à l'ouest de Northampton, quelques cavaliers parlementaires envoyés en reconnaissance donnèrent tout à coup sur un détachement de larmée du lîoi.
Il était loin de s'attendre à leur approche : instruit du blocus d'Oxford, et cédant à l'efTroi de la cour assiégée qui le conjurait de revenir -, il avait renoncé à son expédition dans les comtés du nord et de .'est, pour aller débloquer son quartier général. Mais sa confiance n'était point ébranlée; une nouvelle victoire de Montrose avait même exalté récemm.ent ses esprits ' : « Depuis la ré- « bellion, écrivait-il à la Reine ^ mes affaires n'ont ja- « mais été en si bon état. » Aussi suivait-ii lentement sa route, s'arrêtant aux lieux qui lui plaisaient, passant ses journées à la chasse, et laissant à ses Cavaliers, encore plus confiants que lui, presque autant de liberté \ Au premier bruit de l'apparition des parlementaires, il se replia du côté de Leicester, pour y raUier ses troupes et attendre celles qui devaient lui arriver sous peu, soit du pays de Galles, soit des comtés de l'ouest. Le lendemain®, à l'heure du souper, sa sécurilé était la même,
1 Le 11 juin. Rushworlh, part. IV, t. I, p. 39.
• Mémoires du Roi Jacques II, t. I, p. 37, dans ma Collection,
' Remportée à Auldearn, dans le comté de Nairn, au nord de l'Ecosse, le 4 mai 1G45.
• Le 9 juin 1015. Mém. de Ludlow, t. I, p. 410, dans ma Collect.
• Rushworth , part. IV, t. I, p. 40. — Clarendon , Hist. of tht Tchdl., t. VIII. p. 51.
• Le 13 juin 1G45.
104 BATAILLE DE NASEBY
et il ne songeait point à iivrer bataille '. Mais on vint lui dire que des escadrons parlementaires inquiétaient son arrière-garde. Depuis quelques heures Cromwell était à l'armée-. Un conseil de guerre fat aussitôt convoqué; et vers minuit, malgré la résistance de plusieurs olficiers qui demandaient qu'on attendît les renforts, le prince Robert fit décider qu'à l'instant même on rebrousserait chemin pour aller au-devant de l'ennemi '\ La rencontre eut lieu le lendemain matin'', sur le plateau de Naseby, au nord-ouest de Northampton. A l'aube du jour, l'armée du Roi était en bataille sur une petite hauteur, dans une position avantageuse. Des éclaireurs, envoyés pour reconnaître les parlementaires, revinrent au bout de deux heures, disant qti'ils ne les voyaient point. Robert, impatienté, alla lui-même à la découverte avec quelques escadrons; il fut convenu que l'armée resterait immobile jusqu'à son retour. A peine avait-il fait une demi-lieue que 1 avant-garde ennemie parut, en marche elle-même vers les Cavaliers. Dans son emportement, le prince crut voir qu'elle se retirait, et continua d'a-vancer, en faisant dire au Roi de venir le joindre en toute hâte de peur que l'ennemi ne leur échappât. Vers dix heures, les royahstes arrivèrent, un
* Memoirs de sir John Evehjn, t. II, Appendice, p. 97, dans une lettre du Roi au secrétaire d'Etat Nicholas, en date du 13 juin.
2 Rushworth, part. IV, t. I, p. 41. — May, Hist. du Long Pari., t. II, p. 307.
» Clarendon, Hlst. ofthe reteH., t. VIII, p. 53.
» Le 14 juin IG45.
(14 JDiN 1645). 105
peu troublés de la précipitation de leur mou rement; et Robert, à la tête de la cavalerie de l'aile droite, se lança aussitôt sur l'aile gauche des parlementaires, commandée par Ireton, qui devint peu après gendre de Crom- Avell*. Presque au même moment, Cromwcll, dont les escadrons occupaient l'aile droite, attaqua l'aile gauche du Roi, que formaient les Cavaliers des comtés du nord, sous le commandement de sir Marmaduke Langdale; et peu d'instants après, les deux infanteries placées au centre, l'une sous les ordres de Fairfax et Skippon, l'autre sous ceux du Roi lui-même, en vinrent pareillement aux mains. Nulle action n'avait encore été si rapidement générale ni si passionnément acharnée. Les deux armées étaient de force à peu près égale; les Cavaliers, ivres de confiance, avaient pour mot de ralliement la reine Marie; les parlementaires, fermes dans leur foi, marchaient en chantant : Dieu est avec 7ious. Le prince Robert fit sa première charge avec son bonheur accoutumé; après une vive mêlée, les escadrons d'ireton se rompirent; Ireton lui-même, l'épaule meurtrie, la •",uissc percée d'un coup de lance, tomba un moment aux mains des Cavaliers. Mais pendant que Robert, toujours emporté dans la même faute, poursuivait l'ennemi jusqu'aux bagages du camp, bien défendus par des artilleurs, et perdait le temps à les attaquer dans l'espoir du butin, Cromwell, maître de lui-même et des siens comme à Marston-Moor, avait rompu de son côté les
• Le 15 janvier 1G47.
105 BATAILLE DE NASEBT
escadrons de Langdale; et, laissant à deux de ses officiers le soin d'empêcher qu'ils ne se ralliassent, se liâlail de revenir sur le champ de bataille, oii les deux infanterie étaient aux prises. Le combat était là plus vif et plus meurtrier que partout ailleurs. Les parlementaires, chargés par le Roi en personne, avaient été mis d'abord en grand désordre; Skippon était grièvement blessé; Fairfax le pressa de se retirer. « Non, dit-il, tant qu'un « homme tiendra, je resterai ici; » et il donna à sa réserve l'ordre d'avancer. Un coup de sabre abattit le casque de Fairfax; Charles Doyley, colonel de ses gardes, le voyant parcourir tête nue le champ de bataille, s'empressa de lui offrir le sien. « C'est bien comme « cela, Cliarles, lui dit Fairfax; je n'en ai pas besoin; » et lui montrant un corps d'infanterie royale que rieu n'avait pu entamer : « Ces gens-là sont donc inabor- « dables? les avez-vous chargés?— Deux fois, général, et « sans succès. — Eh bien ! prenez-les en tête, je les pren- « drai en queue, et nous nous retrouverons au milieu. » Et ils se rejoignirent en effet à travers les rangs enfoncés. Fairfax tua de sa main le porte-étendard, et remit le drapeau à l'un des siens; celui-ci s'en vantait comme d'un exploit de son propre courage : Doyley s'en aperçut et se fâcha. « Laissez-le faire, dit Fairfax en passant; j'ai a de l'honneur assez; qu'il prenne celui-là pour lui. » H leur tour les royahsles phaient déjà de toutes parts, quand Cromwell parut avec ses escadrons victorieux. A cette vue, Charles désolé se mit en tête du régiment des gardes, seule réserve qui lui restât, pour aller charger