‹ Histoire de Charles IerChapitre 68 sur 151 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

Inquiétude et menées des indépendants. — Séjour du Roi k Nevrcastle.— Il repousse les proposititions du Parlement. — Le Parlement négocie avec les Ecossais pour qu'ils lui remettent le Roi et se retirent du royaume.— Ils y consentent.— Le Roi est conduit à Holmby. — La discorde éclate entre le Parlement et l'armée. — Conduite de Cromwell- — Il fait enlever le Roi de Holmby. — L'armée marche sur Londres et accuse onze chefs presbytériens. — Ils quittent le Parlement. — Séjour du Roi à Ilamptoncourt. — Négocia, tions de l'armée avec lui.— Emeute de la cité en faveur de la pai.x. — Un grand nombre de membres des deux Chambres se retirent à l'armée. — Elle le» ramène à Londres. — Défaite des presbytériens.— Explosion des républicains et des niveleurs. — Cromwell devient suspect aux soldats. — Ils se soulèvent contre les officiers— Habileté de Cromwell.— Terreur du Roi.— IJ i'enfuit à l'île de Wight.

On sut bientôt à Londres ' que le Roi était sorti d'Oxford, mais sans que rien indi(juât où il était, où il voulait aller. Le bruit courut qu'il se cachait dans la cilé^ et quiconque le recevrait fut de nouveau menacé de mort, sans merci. Fairfa\ manda qu'il s'était dirigé vers les comtés de l'est, et deux officiers d'un dévouement sûr, les colonels Russel et Wiiarton, y furent envoyés aussitôt avec ordre de le cherclicr partout et à hnit prix *. Parlementaires et royalistes^ tous plongés

1 Le 2 mai IG16.

« Ru»bworlli,part. IV, t. I, p. -^CT.— Wliiiclocke, p. 209.

dans la même incertitude, supportaient, avec une égale impatience, ceux-ci leurs espérances, ceux-là leurs terreurs. •

Le 6 mai au soir, arriva enfin la nouvelle que le Roi était au camp des Écossais. Dès le lendemain les Communes votèrent qu'aux deux Chambres seules il appartenait de disposer de sa personne, et qu'il serait conduit sans retard au château de Warwick. Les Lords refusèrent d'adhérer à ce vote; mais ils approuvèrent que Poyntz, cantonné près de Newark, eût ordre de surveiller tous les mouvements de l'armée écossaise, et Fairfax lui-même fut averti de se tenir prêt à marcher au besoin *.

Les Écossais, de leur côté, pressés de s'éloigner, obtinrent du Roi, le jour même de son arrivée, qu'il ordonnât à lord Rellasis, gouverneur de Newark, de leur ouvrir ses portes, livrèrent la ville aux troupes de Poyntz, et quelques heures après, plaçant le Ptoi à leur avant-garde, ils se mirent en marche vers Newcaslle, frontière de leur pays *.

Le parti indépendant était en proie à une anxiété pleine de colère. Depuis un an tout lui prospérait; maître de l'armée, il avait partout vaincu, et fortemciît frappé, par ses victoires, l'imagination du peuple; sous sa bannière accouraient tous les esprits hardis, les am-

i Parliam. Hist t. HT, col. 4G5-46G.

« Parliam. IIist.,i. III, col. 4C7.— May, J/wf. duLongPail, t. II, p. 329, dans ma Collection. — Ruslnvorth. part. IV, t. I, p. 2(i9-271.

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bitions énergiques, les espérances exaltées, quiconque avait sa fortune à faire, ou formait des vœux sans mesure, ou mcdilait quelque grand dessein. Le génie même ne tiouvait de place et de liberté que dans ses rangs : Milton*, jeune encore, mais déjà remarqué pour l'élégance et l'étendue de son savoir, venait de réclamer, avec une noblesse de langage jusque-là inconnue, la liberté de conscience, la liberté de la presse, la faculté du divorce -; et le clergé presbytérien, indigné de son audace, l'avait sans succès dénoncé aux Chambres, plaçant au nombre de leurs péchés la tolérance de pareils écrits ^ Un autre, déjà connu par sa résistance passionnée à la tyrannie, John Lilburne, commençait contre les lords, les juges, les jurisconsultes, son infatigable guerre, et déjà la plus bruyante popularité s'attachait à son nom*. Le nombre et la confiance des congrégations •

• Né ù Londres, le 9 décembre 1608.

• Dans cinq pamphlets contre le gouvernement épiscopal et sur la rcfonno do l'Église, publiés en 1G41 et 1612; dans un pam- ]>hlet intitulé: The Doctrine and Discipline of divorce, publié en 1(111; et dans un pamphlet intitulé : Speech for Ihe Uberlrj of unlicenscdpnnling, j>uh]i6 a.\iasi en IGii. (Milton's Prose Works, t. I, p. XX, XXII, XXIII, XXV, p. 1-213; édit. in-fol. 2 vol. Londres, 1738.)

3 Milton's Prose Works, t. I, p. xxiir. » OJdParUam. Ilist., t. XV, p. 19-28.

• Le nombre dos congrégations anabaptistes, par exemple, étal déjîi de cinquantc-^quatre en 1618. Thomas Edwards, ministre presbytérien, publia en 1645, sous le titre de Gangrxna, un catalogue de ces sectes, pour appeler sur elles les rigueurs du Parlement : il en comptait seize principales, et en avait omis plusieurs. (Neal, Ilist. ofthcPuritans, t. III. p. 310-313.)

dissidentes, toutes ralliées aux indépendants, croissaient de jour en jour. Vainement les presbytériens avaient enfin obtenu des Chambres rétablissement exclusif et officiel de leur Église ^; aidés des jurisconsultes et des libertins, les indépendants avaient réussi à maintenir la suprématie du Parlement en matière religieuse % et la mesure ainsi énervée ne s'exécutait qu'avec lenteur ®. En même temps la fortune personnelle des chefs du parti;, de Cromwell surtout , grandissait à vue d'œil. Venaient-ils de l'armée à Westminster, les Cliambres les accueillaient avec des hommages solennels '* : repartaient-ils pour l'armée , les dons d'argent et de terres^ les gratifications et les emplois prodigués à leurs créatures attestaient et accroissaient leur crédit ^ Partout

* Par plusieurs ordonnances ou votes des 23 août, 20 octobre et 8 novembre 1645, et des 20 février et 14 mars 1G40. (Rushworth, part. IV, t. I, p. 205, 210, 224.)

i 'Nea.],Hist. «fthePurit., t. III, p. ^31-210. — Journals of ths House of Covimons, 25 septembre, 10 octobre 1645, 5 et 23 mars, 22 avril 1646. Baillie , Letters, t. II , p. 194 , 196, 198. — Parliam. Eist., t. III, col. 459.

3 L'Eglise presbytérienne ne fut jamais complètement établie qu'à Londres et dans le comté de Lancaster. (Malcolm Laing, Hist.ofScotl., t. III, p. 347.)

* Parliam. Hist., t. III, col. 463, 529.

5 Les Chambres donnèrent : 1° à Cromwell (7 février 1616) 2500 liv. st. de rente en terres prises sur les biens du marquis de Worcester (Parliam. Ilist.j t. III, col. 439) ; 2° à Fairfax, quelques mois plus tard, 5000 liv. st. de rente (Whitelocke, p. 228, 239) ; 3" à sir William Brereton (en octobre 1046) une gralilîcation de 5000 iiv. st.; 4° à sir Peter Killigrew (en décembre 1046) una gratification de 2000 liv. st. (t7)ic/.,p. 228, 235), etc.

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enfin, à Londres comme dans les comtés, et soit qu'il s'agît de politique ou de religion, des intérêts ou des idées, c'était en faveur du parti indépendant que se prononçait de plus en plus le mouvement social. Et au milieu de tant de prospérités, quand il touchait à la puissance, il se voyait menacé de tout perdre; car il perdait tout en cfTet si le Roi et les presbytériens s'alliaient contre lui.

Il mit tout en œuvre pour parer ce coup : libre de suivre sa passion, il eût peut-être fait marcher sur-lechamp l'armée contre les Écossais et repris le Roi de vive force; mais, malgré ses succès dans les nouvelles élections, il était contraint à plus de réserve; en minorité dans la Chambre haute, il ne possédait dans les Communes mêmes qu'un ascendant précaire, dû plutôt à l'inexpérience des membres naguère élus qu'à leurs véritables sentiments. Il eut recours à des voies détournées; il essaya par toutes sortes de moyens, audacieux ou artificieux, secrets ou apparents, d olfenser les Écossais ou dirriter contre eux le peuple, dans l'espoir d'amener une rupture; tantôt leurs courriers étaient arrêtes et leurs dépèches interceptées aux portes mêmes de Londres, par des subalternes dont ils deuiamiaiont vainement justice *; tantôt les pétitions alfluaient contre eux des comtés du nord, racontant leurs exactions, leurs désordres et tout ce que le pays avait à soull'rir de

• Le 9 mai 1C16. PaïUam. Ilist., t. III, col. 400. — Whitclocke, p. 2uy.

leur séjour *. L'alderman Foot en présenta une ' au nom de la cité, qui leur était favorable, et demandait au contraire la répression des sectaires nouveaux, fauteurs de troubles dans l'Église et dans l'État; les Lords en remercièrent le Conseil commun, mais à peine obtint-elle des Communes une courte et sèche réponse. Quelques régiments restaient encore , dernier débris de l'armée d'Essex, où les sentiments presbytériens prévalaient, entre autres une brigade cantonnée dans le Wiltshire, sous les ordres du major général Massey, le vaillant défenseur de Glocester : on fit arriver contre elle des plaintes de tout genre ', et l''on réussit à en obtenir le licenciement. Dans les Chambres, dans les journaux, dans tous les lieux publics, à l'armée surtout, les indépendants ne parlaient des Écossais qu'avec insulte, tantôt s'indignant de leur avidité, tantôt se moquant de leur parcimonie, s'adressant, avec une ruse grossière mais efficace, aux préventions nationales, aux méfiances populaires, habiles à ne perdre aucune occasion d'exciter contre leurs ennemis le mépris ou le courroux *. Enfin les Communes votèrent qu'on n'avait plus besoin de l'armée écossaise, et qu'en lui donnant d 00,000 livres sterling, et en lui demandant pour le reste ses

I Whitelocke, p. 212, 213, 221,222,233.

* Le 26 mai 1646. Parliam. Hist., t. III, col. ni-i80.—Mémoirei de Ludlow, t. I, p. 202.

» Whitelocke, p. 214, 215,229.

» Mémnirei do Ilollis, p. 67-71.

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jomptes, on la prierait de retourner dans son pays*. Ces menées n'eurent point l'effet qu'on en attendait; les Éeossais ne laissèrent percer ni humeur ni colère; mais leur conduite fut plate et incertaine, ce qui convenait encore mieux à leurs ennemis. L'embarras des chefs enclins à servir le Roi était extrême. Incurable dans sa duplicité, parce qu'envers des sujets rebelles il ne se croyait tenu à rien, Charles méditait leur ruine en implorant leur appui : a Je ne désespère point, » écrivait-il à Digby quelques jours avant son départ d'Ox-' ford, « d'eni^ager les presbytériens ou les indépendants « à se joindre à moi pour s'exterminer les uns les « autres, et alors je redeviendrai vraiment Roi\ » De son côté le peuple presbytérien, écossais ou anglais, toujours gouverné par ses ministres, toujours passionné pour le covenant et le triomphe de son Église, ne voulait entendre parler d'aucun accommodement, d'aucun secours prêté au Roi, si ce n'est à ce prix; en sorte que les plus modérés, les plus inquiets de l'avenir ne pouvaient ni se fier à lui ni rien rabattre avec lui de leurs prétentions. Dans celle perplexilé, assaillis à la fois des accusations de leurs adversaires et des exigences de leur parti, leurs paroles se démentaient, leurs démarches se détruisaient l'une l'autre; ils voulaient la paix, la promcUaient au Roi, entretenaient sans cesse ses amis de l'effroi que leur inspiraient les indépendants; et

« Le 11 juin 1646. Porliam. IItst.,t. III, col. 484.

» Le 26 mars 1610. Carte, Ormotids Life t. III, p. 452.

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