‹ Histoire de Charles IerChapitre 79 sur 151 · NÉGOCIATIONS ENTRE LE ROI · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS ENTRE LE ROI

en Angleterre ne pouvait jouir avec sécurité de sa vie ni de ses biens ; et bientôt de leur part une démarche décisive ne laisserait à Sa Majesté aucun doute sur leurs sentiments. Berkley ravi se fit dès le lendemain jjrésenter au Roi, et lui rendit compte de cette entrevue. Charles l'accueillit avec froideur, en homme qui déjà avait souvent reçu de telles ouvertures, et ne s'y fiait point, ou voulait, parsa réserve, faire acheter cher sa satisfacîion. Berkley se retira confondu, mais pensant, non sans dépit, que le Roi, qui le connaissait peu, avait peut-être contre lui quelque prévention, et qu'Ashburnham, qui devait bientôt arriver, réussirait mieux à le persuader. En attendant il continua ses démarches dans l'armiée : les officiers affluaient vers lui, môme de simples agitateurs, les uns amis et instruments de Cromwell, les autres se méfiant de lui et engageant Berkley à se tenir sur ses gardes; « car, disaient-ils, c"est un homme sur qui « personne ne peut compter, et qui, chaque jour, avec « chacun, change de conduite et de langage, unique- « ment préoccupé du désir d'être en tout cas le chef des « vainqueurs. » Ireton cependant, le plus intime confident de Crom-svell, parut à Berkley traiter avec francliise, lui communiqua les propositions que préparait le conseil général des officiers, accepta même de lui quelques changements. Rien de si modéré n'avait encore été ofl'ert au Roi : ou exigeait qu'il abandonnât pour dix ans le commandement de la milice et la nomination aux grandes charges ; que sept de ses principaux conseillers demeurassent bannis du royaume ; que tout pouvoir civil

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et coercitif fût retiré au clergé, évoques ou ministres pres!)ytéricns; que nul pair créé depuis l'explosion de la guerre ne fût admis à siéger; que nul Cavalier ne piit être élu au prochain Parlement : a II faut bien, dit Ire- « ion à Berkley, que quelque différence subsiste et pa- « raisse entre les vainqueurs et les vaincus. » Mais à ces conditions, déjà moins rigoureuses que celles des Cliambres, ne s'ajoutait point l'obligation d'abolir l'Église épiscopale, ni celle de ruiner la plupart des royalistes par d'énormes amendes, ni l'interdiction légale, pour ainsi dire, du Roi et de son parti, tant qu'il plairait au Parlement. L'armée, il est vrai, demandait en revanche des réformes nouvelles et au fond plus graves; une distribution plus égale des droits électoraux et des taxes publiques, le changement de la procédure civile, la destruction d'une foule de privilèges i)olitiques, judiciaires, commerciaux; l'introduction enfin, dans l'ordre social et les lois, de quelques principes d'égalité jusquelà inconnus '. Mais, dans la pensée même de leurs auteurs, ce n'était point contre le Roi, sa dignité ni son pouvoir, que ces demandes étaient dirigées; et nul ne croyait la prérogative intéressée au maintien des bourgs pourris, des profits scandaleux des jurisconsultes ou des fraudes de quelques débiteurs. Aussi Berkley jugea-t-il ces conditions d'une douceur ines])érée, et telles qu'à son avis jamais couronne, si près d'être perdue, n'avait

I Voir les Èclairctxsancnli et Pivcci historiques joints aux Uéioires de Hollis, p. 205-27G, dans ma Collection.

été recouvrée à si bon mardié. Il sollicita et obtint la permission de les conimuniquer en secret au Roi '^ avant que l'armée les lui présentât officiellement. Sa surprise fut plus grande encore qu'à leur première entrevue; Charles trouva les conditions très-dures, et s'en exprima avec beaucoup d'humeur : « Si on voulait vraiment « conclure avec moi, dit-il, on me proposerait des « choses que je pusse accepter. » Berkley hasarda quel' ques observations, insista même sur les périls d'un refus : « Non, dit le Roi en rompant brusquement l'entretien, « sans moi, ces gens-là ne peuvent se tirer d'affaire ; 0 vous les verrez bientôt trop heureux d'accepter eux- « mêmes des conditions plus égales '. »

Berkley cherchait, sans le découvrir, un motif à tant de confiance, quand arriva au quartier général la nouvelle que le plus violent soulèvement régnait dans la cité, que des bandes de bourgeois et d'apprentis assiégeaient incessamment Westminster, que d'heure en heure le Parlement pouvait se voir contraint à voter le retour du Roi, la rentrée des onze membres, les résolutions les plus fatales à l'armée et à son parti. Depuis quinze jours, surtout depuis qu'un congé de six mois, envoyé aux onze membres % avait fait perdre à leurs partisans tout prochain espoir, des symptômes de plus en plus menaçants, des rassemblements, des pétitions,

* Vers le 55 juillet.

2 Mémoires de Berkley, p. 163-183.

» Le 20 juillet 1G4'. Parliam. J/is<., t. III, col. 7]2.—RuBb\vorth, part. IV, t. I, p. G28.

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des cris tumiiltuoiix annonçaient celte cxp]o?ion : nno mesure, que do part et d'autre on regardait comme décisive, la fit éclater. Le comité presbytérien, investi depuis deux mois du gouvernement de la milice de Londres, fut dissous, et les indépendants reprirent possession de cet important pouvoir '. La cité ne put se résoudre à se voir ainsi représentée et commandée par ses ennemis : en quelques heures la fermentation devint générale; un papier affiché dans Skinners' hall, cl portant rengagement de tout faire pour que le Roi pût revenir à Londres avec honneur et liberté, fut couvert à l'instant d'un nombre immense de signatures; au départ du messager i)Our le (jiiartier général, ou en expédiait des copies dans tout le royaume; on dressait luie pétition pour en demander l'approbation aux Cliambres; les officiers réformés s'unissaient partout au peuple; tout annonçait un mouvement aussi étendu que passionné-.

L'armée se mit sur-le-champ en marche vers Londres'; Fairfax écrivit en son nom des lettres menaçantes; dans les Chambres, le parti indépendant, fort de cet appui, fit déclarer traître quiconque souscrirait rengagement de 1q cité*. Mais, pour comp:imer l'élan

« Le 23 juillet.

* Parham. Tlist., i. III, col. 712 et suiv. — Rushwortb, part. IV, t. I, p. 635 et suiv. — "Wliitelocko , p. -SCI et suiv. — Mcmoires de llollis, p. 187.

« Le 2;! juillet.

* Le 24 juillet.

public, la menace arrivait trop tard : le surlendemain de cette déclaration, de très-bonne heure, des groupes nombreux d'apprentis, d'officiers réformés, de mariniers, se pressaient autour de Westminster, bruyants, injurieux, venus évidemment dans quelque audacieux dessein. En entrant en séance*, les Communes alarmées firent fermer leurs portes, et défendirent qu'aucun membre sortît sans permission. Une pétition arriva do la part du Conseil commun, modérée et respectueuse, demandant que la milice fût rendue aux chefs qu"on venait d'en éloigner, informant les Chambres de lïmpatience du peuple, mais sans les braver. Comme on déhbérait sur cette pétition, Torateur fut averti que la multitude assemblée en avait une autre à présenter; deux membres sortirent pour la recevoir; on la lut à l'instant : elle exprimait les mêmes vœux que celle du Conseil, moins rudement même qu'on n'eût pu le craindre. Mais le débat se prolongeait; la réponse se faisait attendre; le jour commençait à tomber; la multitude, au lieu de s'en lasser, s'irritait de son ennui : elle envahit toutes les avenues ; déjà le tumulte des pas et des voix retentissait dans la salle. On entendit crier: a Entrons ! entrons ! « et des coups violents ébranlaient la porte. Plusieurs membres mirent Tépée à la main, et repoussèrent un moment Tattaque. La Chambre haute n'était pas moins menacée; quelques apprentis avaient escaladé les fenêtres et jetaient de là des pierres, prêts à

* Le 26 juillet

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faire pis s'ils n'étaient (îcoutds. On résistait encore : enlin la porte des Communes fut forcée; les plus furieux entrèrent, au nombre de quarante à cinquante; et le chapeau sur la tête, avec les gestes les plus menaçants, soutenus par la foule entassée derrière eux : « Votez ! « votez ! » criaient-ils. Les Chambres cédèrent ; la déclaration de lavant-veille fut révoquée, la milice rendue au comité presbytérien. Le désordre semblait à son terme; les membres se levaient pour sortir; l'orateur avait (juitté son fauteuil; un groupe de furieux le saisit, le ramena de force : « Que voulez-vous donc? deman- « dait-il. — Le retour du Roi; qu'on vote le retour du « Roi. » La proposition fut à l'instant mise aux voix et adoptée. Lndlow seul la repoussa par un non hautement prononcé '.

A ces nouvelles, une fermentation presque aussi vive éclata dans l'armée, surtout dans les rangs inférieurs, parmi les agitateurs et les soldats : de toutes parts on accusait le Roi de complicité et de perfidie. Lord Lauderdale, venu de Londres pour s'entretenir avec lui de la i)art des commissaires écossais, excita tant de m(> fiance, (pi'un matin, avant qu'il fût levé, des soldats cuîrèrent brus(iuement dans sa chambre, et le contraignirent à partir sur-le-champ, sans revoir le Roi*. Asliburnham, arrivé depuis trois jours, redoublait par sa

' Parliam. Ilist., t. III, col. 717 et suiv. — Rusluvorlh, part. IV, 1. 1, p. 640-C41. — Whifelocke, p. ^63.— Mémoires de HoUis, p. ISa — Mémoires àc Lndlow, t. I, p. 232.

« Uusbwortii, part. IV, t. H, p. 737.

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dédaigneuse insolence l'humeur et les soupçons : il s« refusait à toute relation avec les agitateurs : « J'ai toii- « jours vécu en bonne compagnie, dit-il à Berkley; je a ne puis avoir rien de commun avec ces animaux-là ; « il faut s'assurer des officiers; par eux nous aurons « toute l'armée; » et les généraux étaient presque les seuls dont il recherchât l'entretien*. Mais parmi les officiers mêmes qui s'étaient rapprochés du lloi, quelquesuns commençaient à s'en éloigner : « Sire, lui dit Ire- « ton, vous prétendez vous porter arbitre entre le « Parlement et nous; c'est nous qui voulons être « arbitres entre vous et le Parlement*. » Inquiets cependant de ce qui se passait à Londres, ils résolurent de lui présenter officiellement leurs propositions*. Ashburnham et Berkley assistaient à la conférence. Charles y fut sec et hautain, écoutant avec un sourire ironique la lecture des propositions, les repoussant presque toutes en peu de mots et d'un ton amer, comme sûr de sa force, et bien aise de marquer son mécontentement. Ireton les soutint avec rudesse, disant que l'armée ne céderait rien de plus. Charles l'interrompit brusquement : « Vous ne pouvez vous passer de moi; « vous êtes perdus si je ne vous soutiens. » Les officiers regardaient Ashburnliflm et Berkley avec surprise, comme pour leur demander raison d'un tel accueil;

1 Mémoires de Berkley, p. 184.

« Ihid.,j). 170.

» Le 1" août ltU7.

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n(M-kloy à son tour essayait, par des regards inquiets, d'avertir le Roi de son imprudence, mais sans succès. S'approcliant enfin de lui : « Sire, lui dit-il à l'oreille, « Votre Majesté parle comme si elle avait des moyens <t de force et de puissance que je ne connais pas; puisce qu'elle me les a cachés, j'aurais désiré qu'elle les ca- « cliàt également à ces gens-ci. » Charles s'aperçut qu'il en avait trop dit, et se hâta d'adoucir son langage; mais les officiers, la plupart du moins, avaient déjà pris leur résolution. Rainshorough même, plus opposé que tout autre à l'accommodement, était sorti sans bruit pour aller répandre dans l'armée qu'il n'y avait pas moyen de se fier au Roi; et la conférence finit sèchement, languissamment, comme entre gens qui ne peuvent plus ni s'entendre ni se tromper*.

A peine les officiers étaient de retour au quartier général, on y vit arriver de Londres plusieurs voitures; et, au grand étonnement de la foule, plus de soixante membres des deux Chambres en sortirent ', ayant à leur tète les deux orateurs, lord Manchester et Lenthall, naguère échappés, dirent-ils, aux fureurs de la populace,

* Mémoires de Berkley, p. 185-186.

» Ce nombre est fort incertain. Hollis compte positivement huit lords et cinquante-huit membres des Communes (p. 190), Rushworth{part. IV, t. II, p. 750) parle de quatorze lords et environ cent membres des Communes; c'est aussi le rapport de Whitelocke (p. 205). L'appel nominal fait dans la Chambre haute, la yOjuillet, constate l'absence de vingtlords {ParJiam. Ilist.. t. III, col. 727). Tous les fugitifs ne quitf rent pas Londres ensemble et le premier jour.

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et venant chercher auprès de l'armée sûreté et liberté. La joie fut égale à la surprise : on redoutait de rompre ■violemment avec le Parlement, et maintenant c'était le Parlement lui-même, ses chefs légaux, ses membres fidèles, qu'on avait à proléger. Officiers et soldats entouraient les fugitifs; on écoutait avec indignation le récit de leurs dangers, de leurs injures; on les comblait de remercîments, d'hommages; on louait le Seigneur de leur patriotique résolution. Pour Cromv^ell et ses amis seuls, la surprise était feinte; depuis cinq jours, par leurs correspondances à Londres, surtout par l'entremise de Saint-John, Vane, Haslerig et Ludlow, ils travaillaient à opérer dans les Chambres cette scission ^ Berkley se hûta d'en porter au Roi la triste nouvelle, le conjurant d'adresser sur-le-champ aux chefs de l'armée une lettre qui fît espérer à leurs propositions un meilleur accueil, qui repoussât du moins les méfiances, et atténuât le fâcheux effet du dernier entretien. C'était, dit-il, l'avis de Cromwell et d'ireton qui, à ce prix, répondaient encore des dispositions de l'armée. Mais Charles aussi avait des nouvelles de Londres : l'émeute n'avait éclaté que de son aveu ; on lui mandait que, le jour même du départ des membres fugitifs, les membres restants, bien plus nombreux, avaient élu deux nouveaux orateurs, les Communes M. Pelham, les Pairs

1 Parham. HisL, t. III, col. 723-731. — Rusliworth. part. IV, i. I, p. 64G et suiv. — Mémoires de HoUis, p. 190 et suiv. — Mémoires de Ludlow, t, I, p- 234 et suiv.

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lord AVilloughby de Parliam; que les onze membres proscrils étaient venus reprendre leurs sièges; que les Chaînbres ainsi reeonsliluées avaient à l'instantordonné à l'armée de s'arrêter, a la cité de préparer tous ses moyens de défense, à Massey, Brown, Walleret Poyntz de foi'mer en liàte des régiments. L'ardeur, dit-on, était extrême : à une séance du Conseil connnun, des milliers d'apprentis s'étaient présentés, jurant de toulfaire pour sa cause , quel que fût le péril et l'ennemi. Les seuls habitants du faubourg de Southwark avaient manifesté des senti uients contraires; mais au moment où ils apportaient à Guildliall leur pétition, Poyntz, suivi de quelques officiers, les avait chassés si rudement qu'à coup sûr ils ne se hasarderaient pas à recommencer. On levait de Targent; on plaçait des canons sur le rempart. Enfin, le Roi était formellement invité à revenir à Londres; et ce vole, proclamé à son de trompe dans toutes les rues, devait lui arriver sous peu d'heures, au plus tard le lendemain '.

«J'attendrai, dit le Roi à Berkley; il sera toujours « temps d'écrire cette lettre. >> Cependant un messager arriva du quartier général; de nouveaux fugitifs de Westminster étaient venus rejoindre leurs collègues; d'autres avaient écrit (ju'ils se retiraient dans leurs comtés et désavouaient un préU'ndu Parlement. A Londres même le parti indépendant, peu nombreux mais

» Rushworth , part. IV, 1. 1, p. 65-2-Cr)6. —Parliam. Hist., t. III, col. TÀH.^Mcvioires de Uollia, p. 197-2ai.— Whitclocke. p.2G5.

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