‹ Histoire de Charles IerChapitre 81 sur 151 · L'ARMEE ENTRE DANS LONDRES · texte numérisé non relu

L'ARMEE ENTRE DANS LONDRES

reçut le plus léger affront '; les chefs voulaient rassurer la cité et lui imposer en même temps. Leur dessein ne manqua point son effet : à l'aspect de ces soldats si exacts et si fiers, dociles et menaçants, les presbytériens se renfermèrent dans leurs maisons, les indépendants reprirent partout possession du pouvoir, les lâches s'empressèrent avec confiance autour des vainqueurs. Le Conseil commun pria Fairfax et ses officiers d'accepter un dîner public; Fairfax refusa; on n'en fit que plus promptement ciseler , pour la lui offrir , une aiguière d'or *. Il se trouva même un certain nombre d'apprentis qui vinrent lui présenter leurs félicitations, et il les reçut en audience solennelle, charmé de donner à croire que, dans cette jeunesse redoutée, l'armée aussi avait un parti ^ Les Chambres, de leur côté, les Lords surtout, étalaient leur scrvile reconnaissance; ils volèrent que tout ce qui s'était fait en l'absence des membres réfugiés à l'armée était nul de plein droit, sans qu'il fût besoin de le révoquer * : ce vote inquiéta les Communes; elles consentaient à tout rapporter, à poursuivre partout les auteurs de l'émeute qui avait amené la scission ; mais la plupart des membres restés à Westminster avaient concouru à ces actes dont on leur demandait de déclarer

1 Mémoires de Ludlow, t, I, p. 258. — Clarendon, Hist. ofthe r*bell, t. VIII, p.335.— Wliitelocke, p. 267.

^ Rushworth, part. IV, t. II, p. 761-764. — Mémoires de Hollia, p. 220.

» B»shworth, part. IV, 1. II, p. 778.

♦ Le 6 août. ParUam. Hist., t. III, coL 745.

la nullité absolue; trois fois ils refusèrent do so livrera ce point '. Dès le lendemain', un parti de cavalerie vint camper dans Hyde-Park ; des postes furent placés autour de la Chambre des Communes, à toutes les avenues; au dedans Cromwell et Ireton soutinrent avec menacerla résolution des Lords ' ; on radoi)fa enfin , et rien ne manqua plus au triomphe de l'armée, car ceux-là mêmes qui l'avaient subi en proclamaient la légitimité. A ce grand et facile succès, le mouvement révolutionnaire jusque-là contenu ou réglé, même parmi les indépendants, par les besoins de la lutte, prit en liberté son essor; toutes les passions, toutes les espérances, tous les rêves s'enhardirent et se déployèrent. Dans les rangs élevés du parti, au sein des Communes, dans le Conseil général des officiers, les projets républicains devinrent clairs et positifs : depuis longtemps déjà Vane, Ludlow, Haslerig, Martyn, Scott, Ilutcliinson, répondaient à peine quand on les accusait d'en vouloir à la monarchie; ils n'en parlèrent plus qu'avec mépris; le principe de la souveraineté du peuple, et, en son nom, d'une assemblée unique, \^ar lui déléguée, présida seul à leurs actions, à leurs discours; et dans leurs entretiens, toute

• Les 10 et 19 août, la proposition fut écartée par quatre-vingt- ■eize voix contre quatre-vingt-treize, quatre-vingt-cinq contre quatre-vingt-trois, et quatre-vingt-sept contre quatre-vingtquatre. {ParUam. Ilist., t. III, col. 756, 773.)

2 Le 20 août.

8 3/emoiVcsdeHollis, p. 215-219.— Parham. Hist., t. III, col. 758. 773. — - Whitelocke, p. 2p8.

220 TRrO-MPHE DES INDÉPENDANTS

idée d'accommodement avec le Roi, n'importe à quels termes, fut traitée de trahison. Au-dessous d'eux, dans le peuple comme dans l'armée, éclatait en tout sens le bouillonnement des esprits; sur toutes choses, des réformes jusque-là inouïes étaient invoquées; de toutes parts s'é^e\aient des réformateurs; à leurs fougueux désirs aucune loi n'imposait de respect, aucun fait ne semblait un obstacle; d'autant plus confiants et impérieux que leur ignorance et leur obscurité étaient plus profondes, leurs pétitions, leurs pamphlets chaque jour renaissants portaient partout la menace. Cités devant les juges , ils mettaient en question les juges euxmêmes, et les sommaient de quitter un siège usurpé; attaqués dans les églises par les ministres presbytériens, ils s'élançaient tout à coup vers la chaire, en arrachaient le prédicateur et prêchaient à leur tour, sincères dans leurs extases, quoique habiles à les employer au profit de leurs passions. Aucune doctrine forte et complète, aucune intention précise et générale ne présidait à ce mouvement : tous républicains, ces champions populaires poussaient bien au delà d'une révolution dans le gouvernement leurs pensées et leurs vœux; ils aspiraient à changer la société même, les relations, les mœurs, les sentim.ents mutuels des citoyens. Mais en ceci leurs vues étaient courtes et confuses; les uns épuisaient leur audace à poursuite bruyamment quelque innovation importante mais partielle, comm.e la destruction des privilèges des lords ou des jurisconsultes; aux autres il suffisait de quelque pieuse rêverie.

DANS LE PARLEMENT (âoui 1647). 221

comme l'attente du règne prodiain du Seigneur : quelques-uns, sous le nom de ralionalislcs, réclamaient, pour la raison de chaque individu, une souveraineté absolue*; quelques autres parlaient d'introduire entre les hommes une rigoureuse égalité de droits et de biens, et leurs ennemis en profitèrent pour leur imposer à tous le nom de niveleurs. Mais ni ce nom décrié, et qu'ils repoussèrent constamment, ni aucun autre ne Iciu' convenait, car ils ne formaient ni une secte dévouée à une croyance systématique, ni une faction ardente à marcher vers un but déterminé. Bourgeois ou soldats, visionnaires ou démagogues, un besoin d'innovation plus passionné qu'étendu, de vagues instincts d'égalité, surtout le plus rude esprit d'indépendance, tels étaient leurs commun? caractères; et possédés d'une ambition aveugle, mais pure, intraitables à quiconque leur semblait faible ou intéressé, ils faisaient tour à tour la force et la terreur des partis divers, tous successivement con-

aintsde s'en servir et de les tromper.

Nul n'avait réussi aussi bien que Cromwell dans l'un et l'autre dessein; nul ne vivait, avec ces obscurs mais puissants enthousiastes, dans une intimité si confiante. Tout en lui leur avait plu d'abord : les élans désordonnés de son imagination, son empressement à se faire l'égal et le compagnon des plus grossiers amis, ce langage mysticpie et familier, ces manières tour à tour Iriviales et exaltées qui lui donnaient l'air, tantôt de

* Clarcndon jSlale-Pafers, t. II, Aiiiicnilicc, p. XL.

222 CROMWELL ET LILBURNE

l'inspiralion, tantôt de la franchise, même ce libre et sonpie génie qui semblait mettre au ser\ice d'une cause sain le toutes les ressources de l'habileté mondaine. Aussi avait-il cherché et trouvé parmi eux ses plus utiles agents, Ayres, Evanson, Berry, Sexby, Sheppard. ^Yildman, tous membres principaux du conseil des agitateurs, toujours prêts, sur un mot du lieutenant général, à ameuter l'armée, tantôt contre le Roi, tantôt contre le Parlement. Lilburne lui-même, le plus indomptable et le moins crédule de ces hommes, sorti naguère de son régiment parce qu'il ne pouvait obéir, portait à Croniwell une grande confiance : « Je vous ai « regardé, lui écrivait-il, entre les puissants de l'Angle- « terre, comme le cœur le plus parfaitement pur, le a plus dégagé de toute vue personnelle ' ; » et Cromwell plus d'une fois avait mis, contre les presbytériens, le courage de Lilburne à profit ^ Mais quand la ruine des presbytériens parut consommée, quand les indépendants tinrent en leur pouvoir le Roi, les Chambres, la cité , quand toutes les passions, toutes les prétentions révolutionnaires éclatèrent enfin, insatiables, aveugles, déréglées, la situation des chefs du parti, de Cromwell surtout, déjà le but de tous les regards, tarda peu à s'en ressentir. A leur tour ils encoururent la méfiance et connurent la crainte. Beaucoup des leurs avaient vu de

1 La lettre est du 25 mars 1647.

• Voyez les Éclaircissements et Pièces historiques à la suite dea Mémoires de Hollis, p. 277-303, dans ma Collection.

(AOTiT 1647). 223

mauvais œil les négociations entamées avec le I\oi; la nécessifo seule, le danj^er de tomber soiisl'emiiire des presbytériens, surmontaient les répugnances et contenaient les soupçons. Maintenant toute nécessité avait disparu; le Seigneur avait livré, aux mains de ses serviteurs tous ses ennemis. Cependant, au lieu d'assurer, de consommer le triomi)he de sa cause, on continuait de vivre en amitié et de traiter avec les délinquants. Le premier, le pins coupable de tous, celui sur la tèle duquel, depuis deux ans déjà, quelques voix fidèles apiJclaicnt la vengeance publique *, et qui naguère, dans son fol orgueil, avait repoussé des propositions que peut-être on n'eût jamais dû lui présenter, le Roi, loin de rien perdre aux derniers événements, en avait vu presque relever sa force et sa splendeur. De l'aveu des généraux, il était rentré dans sou château de Ilamptoncourt*; et là il résidait servi avec une pompe idolâtre, entouré d'une cour plus que jamais arrogante. Ses anciens conseillers lUcbmond, lIerfford,Capcl, Southampton, s'étaient hâtés de le rejoindra; connue s'il eùléié près de reprendre et d'exercer le pouvoir souverain \ Ormond lui-même, le chef le plus dangereux des royalistes d'Irlande, lui (jui naguère luttait encore dans ce

1 Dès le mois de mai IGIG, oa voit quelques indépendant» demander le jugement du Koi comme du plus grand délinquant. (Baillie, LeUcrs, t. II, p. 209, 21:3, 2-'ô.) '

» Le 24 août.

s Mémoires de Herbert, p. 33. — Mcmoircs de mistriss Hutchia« «ou, t. II, p. 130.

224 CROMWELL ET LILBURNE

royaume contre le Parlement^ et ne s'était qu'à grand « peine rcsiyné à rendre enfin la place de Dublin, Ormond, de retour en Angleterre, avait été reçu par le général, le lieutenant général, presque tous les grands de Tarmée, avec une complaisance empressée ' j et voyait librement le Roi, méditant sans doute avec lui en Irlande quelque nouvelle insurrection. En même temps, les plus actifs confidents du Roi, Bcrkley, Ashburnham, Ford, Apsley, allaient et venaient sans cesse de la cour au quartier général, du quartier général à la cour; la porte de Cromwell et d'Irelon leur était toujours ouverte, tandis qu'une foule de gens de bien n'y pouvaient pénétrer *. A leur tour, Ireton et Cromwell, soit en personne, soil par leurs messagers, entretenaient avec le Roi des relations assidues; on les avait vus se promener seuls avec lui dans le parc et s'enfermer dans son cabinet. Leurs femmes mêmes, mistriss Cromwell, mistriss Ireton et mistriss Whalley, s'étaient fait présenter à Hamptoncourt, et le Roi les avait reçues avec les plus grands honneurs ^ Tant de familiarité était un scandale; tant de pourparlers préparaient quelque trahison. Chaque jour, parmi les républicains et les enthousiastes, surtout dans les réunions de soldats, se propageait ce langage. Du fond même des prisons de la Tour où la Chambre haute l'avait fait enfermer pour étouffer, s'il était pos-

» Whitelocke, p. 209.

2 Mémoires de Berkley, p. 190.

» Clarentlon, Slalc Papevs, t. II, Appendice, p. xl.

sil)lo, SCS propos et ses pamplilets, Lilbnrne adressa à CroniAvell de \iolents reproches, et sa lettre finissait par ces mots : « Si \onft dédaignez, comme vous l'avez « fait jusqu'ici, mes avertissements, sachez bien que je a déploierai contre vous tout ce que j'ai de force et « d'influence, et de manière à produire dans votre for- « tune des changements qui vous plairont fort peu'. » Cromwell faisait peu de cas des conseils de Lilburne, et même de ses menaces, mais non quand l'humeur de tant d'hommes, jusque-là si dévoués, leur prêtait son appui. Prompt à se jeter, souvent même avec témérité, dans lïntrigue et l'espérance, il n'en avait pas moins un sentiment vif et sûr des périls ou des obstacles, et savait, quel que fût son l)ut ou sa passion, regarder partout, prêter à tout l'oreille, et agir en tous sens. 11 pria Berkley et Ashburnham de venir le voir moins souvent, et le Roi de trouver bon qu'il mît dans leurs rapports plus de réserve : « Si je suis honnête homme, dit-il, j'en « ai assez fait pour convaincre Sa Majesté de la sincérité « de mes intentions; sinon, rien ne sera jamais assez*.» En même temps il alla à la Tour, fit à Lilburne une longue visite, l'entretint avec effusion de son zèle pour leur cause commune, insista passionnément sur le danger de la moindre désunion, lui demanda ce qu'il comi)« tait faire (luand sa mise en liberté serait prononcée, promit enfin, en le (piiltant, de s'employer dans le co-

i La IcUre est d- 13 août 1047. * Mànoircs de J :Tk\ey, p. 191,

mile chargé de sa plainte, pour en bâter le moment*. Lilburne ne fut point mis en liberté ; le comité, que présidait Henri Martyn, ajourna même son rapport*; et les relations de Cromwell avec le Roi, plus réservées, n'en furent pas moins actives. Étranger à laveugle présomption de son parti, dévoré d'ambition et d'incertitude, les combinaisons, les prévoyances les plus diverses tourmentaient sa pensée, et avec aucune il ne voulait rompre ni s'engager sans retour. Le succès des républicains lui semblait douteux, les désirs des enthousiastes chimériques; l'indiscipline raisonneuse et passionnée des soldats menaçait son pouvoir; son génie s'Indignait du désordre, même en le fomentant; le nom du Roi était encore une force, son alliance un moyen, son rétablissement une chance; il la ménageait comme tant d'autres, prêt à l'abandonner pour une meilleure, poussant sa fortune dans toutes les voies, et chaque jour dans celle où le succès se promettait à lui plus grand ou plus prompt. Le Roi, de son côté, bien instruit de l'état des esprits dans les Chambres et dans l'armée, donna à ses négociations un nouveau tour : elles s'adressèrent moins au parti qu a ses chefs, et laissèrent entrevoir des faveurs individuelles plutôt que des concessions publiques. On offrit à Ireton le gouvernemenl d'Irlande; à CromweU le commandement général des armées, celui des gardes du Roi, le titre de comte d'Es-

* Biographia Britannica, à l'article Lilbcrne, t. V, p. 2950. « Ibid.

Page 1