CHAPITRE PREMIER
La France à la fin du quatorzième siècle et pendant la première moitié du quinzième.
Au moment oùjle chevaleresque mais infortuné roi Jean de France était sur le point de retourner, en exécution de sa parole de gentilhomme, dans la prison anglaise où il était destiné à terminer sa vie, il déposa entre les mains du chan« celier de Bourgogne un acte par lequel il octroyait ce duché comme fief au plus jeune et au plus aimé de ses fils, Philippe surnommé le Hardi, lequel, étant encore enfant, avait combattu vaillamment à ses côtés à Poitiers, et avait partagé les premières années de sa captivité.
Toutefois, d*après le désir du roi, cette donation fut gardée secrète jusqu'après sa mort, en 1564. Elle fut alors publiée et confirmée par son successeur, Charles Y. Elle conférait à Philippe tous les droits et toutes les prérogatives de sou-
it HISTOIRE
veraineté féodale, sous la réserve habituelle de Tobligation d'hommage et de réversion à la couroone. C'est dans le courant du cinquième siècle que les Bourguignons, une tribu d'origine quelque peu incertaine, mais généralement regardée comme ayant été une branche de la grande race teutonique(i), s'étaient frayés un chemin à travers le Rhin et les Alpes et avaient fondé un de ces royaumes semi-barbares qui s'élevèrent sur les ruines de l'empire romain. L'existence de ce royaume fut de courte durée, mais d'autres lui succédèrent, portant le même nom, bien que comprenant un territoire d'une étendue mal définie et dont les frontières se déplaçaient constamment (â). A la longue, par suite d'une obscure et graduelle série de causes de décadence, la monarchie se morcela, et ses différentes parties passèrent en différentes mains, cessant ainsi d'avoir une histoire commune.
Une province, qui fut la première à conquérir une exis-
(i) M. de BeUoqnet, qoi a discoté ca &Q|at aT«c miA éniditioD qui dépasse celle ^ ses prédécesseurs, arrive à trois conclusions, dont il regarde la première comme certaine et les dem autres comme extrêmement probables : i* que tes Bourguignons étaient originairement des Vandales; 2* qu'ils ont reçu d'une émigration Scandinave une infusion de san^ nouveau, une race de chefs, et le nom sous lequel ils sont exclusivement connus dans l'histoire ; 3* qu'avant leur entrée dans les GauPes, ils avaient conquis et réduit en esclavage quelques-unes des colonies et des garnisons romaines établies en Allemagne, et qaA, par l'affranchissement subséquent et l'affiliation de ces captifs, ils avaient introduit un éiéiient nouveau et étrange! dans leur caractère et leur tangage national. Voyes tes Quêt^ tions bourguignonnet, publiées en tête de la seconde édition de Gouriépée, Description générale et particulière du duché de Bourgogne, Dijon, 1847, 4 vol. io-8*, 1. 1, pag. 14 •lanir.
(2) D'après Plancher, il y avait en tout cinq différents royaumes de Bourgogne. Quelquesans toutefois étaient désignés aussi sous d'autres noms : Arlesi Provence, etc. En fait, la •OV^eraîBelé lourgoignenne était parfois une p^^aaessioa séparée et i«dépe«da«le, parfois QQe possession tributaire. À l'époque de sa plus grande expansion, elle comprenait tout le pays situé entre les Vosges et la Méditerranée, les Alpes piémontaises et les montagnes du Vlvarais. Histoire de Bourgogne. Dijon, 1739-1783» 4 vol. iiKol., 1. 1, Ut* ir. Vo|e9 «usii Gingins-laSarra, Mémoires pour servir à l'histoire des royaumes de Provence et de Bourgogne jurane, l^tusanne, 185148^.
tence indépendante, mais qui fut la dernière à abandonner le nom commun , fut gouvernée pendant plusieurs siècles de suite, par une lignée de princes se rattachant, dans Forigine, par la descendance d une même souche, et, plus tard, par des relations de mariage avec la maison royale de France. La Bourgogne, cependant, ne parait pas avoir jamais été à proprement parler un fief français, jusqu'à la mort de Philippe de Rouvres, le dernier duc de ce qu'on appela par la suite < la première race. » Elle passa alors, non par réversion, mais par héritage, au roi Jean, lequel en disposa, quelques années plus tard, de la manière que nous avons indiquée plus haut.
Ce transfert, bien que dicté par des motifs d'affection de fomille, était strictement d'accord avec les idées et la poli* tique qui prévalaient alors. Les obligations féodales étaient e&core regardées comme les liens naturels de la monarchie, et ces liens semblaient être rendus plusintimes et plus étroits, lorsque les provinces frontières étaient données en fief aux proches parents du souverain.
Cependant la France avait déjà fait l'expérience des fatals dfets de cette division de son territoire, et de ce système qui limitait à certaines parties secondaires du pays la force vitale qu'il eût fallu répartir également dans toutes les parties du eorps politique, pour y trouver l'éuergie et les ressources nécessaires au chef dirigeant. C'est à cette cause, et non point à quelque hostilité naturelle de race, ou à des rivalités de fMMivoirs, qu'il faut attribuer les longues et désolantes guerres livrées, sur le sol de la France, entre les monarques de France et d'Angletenre. Les Plantagenets étaient des vassaux de la couronne française ; ils avaient pied en permanence sur le territoire français; et c'est ce qui, tout d'abord, excita
leur ambition et leur désir d'établir leur suprématie en France, et qui leur permit de saisir l'occasion d'envahir ce pays chaque fois que Tun des royaumes était uni et fort, tandis que l'autre était feîble ,et divi^. ^-^ CWv ^ (T^ \ Mais les s ouvera ins normands d'Angleterre n'avaient aucune relation de famille, du moins bien proche , avec la race capétienne. Us avaient acquis leurs principales possessions en France, comme ils avaient acquis la couronne d'Angleterre, non par octroi ou héritage, mais par la puissance de leurs armes. Ils étaient des étrangers et des ennemis déclarés; leurs seuls adhérents en France étaient des traîtres secrets ou des rebelles avoués; et ils ne pouvaient pas, dès lors, mas* quer l^urs desseins contre le pays sous le prétexte de servir les intérêts de la nation et d'accomplir des réformes dans l'État.
La France nourrissait dans son sein des ennemis plus dangereux qu'Edouard III ou Henri Y. La monarchie était en danger d'être renversée et brisée par, ce qui avait été regardé comme son plus solide boulevard. Les ducs de Bourgogne étaient une branche de la maison de Valois. Comme princes du sang, ils réclamaient une part dans la direction des affaires du royaume, et, plus spécialement, le droit d'in* tervenir, au nom de la nation, chaque fois que les embarras ou l'incompétence du gouvernement amenaient des demandes de réformes. En même temps, ils exerçaient jdans leurs propres domaines, lesquels comprenaient certaines des plus belles parties de la monarchie, une souveraineté qui était virtuellement indépendante. En dehors des limites de la monarchie, ils acquéraient des territoires et'des possessions» et devenaient souverains d'États étrangers ou vassaux de souverains étrangers. Ils employaient leur pouvoir et profitaient
de leur position pour affaiblir Tautorité de la couronne et troubler le royaume. Ils étaient les auteurs ou les instigateurs de toutes les dissensions civiles du temps. Leur cour était le refuge des mécontents; leur fortune fournissait les ressources de la rébellion; et, sous leur étendard, la féodalité soutint sa dernière lutte contre la royauté, contre les principes qui devaient former la base du gouvernement civil et de l'unité nationale pendant les trois siècles suivants.
L'histoire de cette lutte forme le principal sujet du présent ouvrage. Le trait saillant de la carrière de Charles le Téméraire', c'est sa rivalité avec Louis XI, la guerre perpétuelle qu'ils se livrèrent entre eux, par la force et par l'intrigue, sur les champs de bataille et dans les cours étrangères» une guerre qui n'était jamais plus réelle et plus acharnée que lorsqu'elle se poursuivait sous les apparences de la paix. Dans quelque direction que le récit puisse s'égarer, il faut toujours qu'il se rattache à ce point central. Il n'est pas de digression, pas d'épisode qui ne gravite vers ce conflit. Dans les efforts de Louis pour élever le trône à une position plus haute, pour établir un gouvernement fort , pour concentrer dans sa personne tous les pouvoirs de l'État, il rencontrait à chaque pas la figure armée de son hautain rival. N'importe où Charles dirigeait ses regards ambitieux, quelque endroit qu'il choisit pour théâtre de ses projets hardis, partout son habile ennemi était à l'œuvre, répandant la méfiance parmi ses alliés, gagnant ses partisans par de l'or ou des promesses, contrariant ses plans, minant le sol sous ses pieds et préparant sa ruine par de secrètes machinations. C'était un de ces conflits comme les romanciers aiment àjes peindre, entre des combattants armés différemment et ayant des façons différentes d'attaquer, mais n'étant pas inférieurs l'un à
Tautre ; Fun confiant dans sa force plus grande et dans son arme plus robuste , pressant et audacieux dans ses tenta^ tives; l'autre agile et plein d'adresse, parant avec dextérité les coups les plus pesants, se dérobant lorsqu'il était serré de trop près et renvoyant de sa leste et frêle rapière des coups vifs et obliques qui blessaient mortellement son ennemi.
Tel étant notre sujet, il est nécessaire que nous entrions dans un court exposé des principaux événements de l'histoire de France, qui est aussi l'histoire des ducs de Bourgogne, à la fin du quatorzième et au commencement du quinzième siècle. Cette esquisse rapide et forcément imparfaite suiSra pour rappeler à l'esprit du lecteur le caractère de cette mémorable époque, si souvent illustrée par les recherches laborieuses et consciencieuses et par les actifs efforts des historiens (1).
(1) Od ne peat nier que i'bistoire de France, particalièrefflent Tbistoire du moyen ige, n*ait élé l^ieo plus soignensemeiit explorée f t plas abondamment décrite qne ceile d'Angleterre. Sans parler de la supériorité reconnue des chroniqueurs français et de la masse pins grande de documents et de matériaux ( de ceux du moins qui présentent an intérêt générai ), publiés dans ce dernier pays, aucun écrivain anglais n*a réuni les annales nationales dana un récit suivi avec Tabondance, la sagacité et rimpartialilé de Sismondi, ou examiné les causes des révolutions sociales et politiques avec la science et la pbilosopbie de Guizot,oa pénétré la pensée et évoqué l'esprit du passé avec la vive imagination de Micbelet. Le dernier de ces écrivains a rarement reçu des critiques étrangers le tribut que mérite ajuste titre son génie non moins brillant que solide. Il a été appelé poète, dramaturge, en lui a donné toutes les qualifications, excepté celle d'historien, à laquelle il adroit plus que tout afDtre pour la façon dont il fait revivre dans ses écrits la vie et la réalité des temps pas^s. M. Hallam, Fappréciant avec plus de vérité et de fidélité, l'appelle c un poète qui sait respecter la vérité. • Le fait est que personne, ayant eu Toccasion d'étudier dans les sources originales les époques qu'il a traitées, ■• peut s'empêcher de reconnaître non seulement la vive lumière qu'il a répandue sur les faits obscurs et l'intérêt qu'il a su donner aux détails les pins arides, mais encore son extrême exactitude et fétonnante faculté de condensation qni lui a permis de réunir dans un cadre anm étroit tout ce qui était eseentiol à rintalUgence ou à la démonstration des faits. Tels du moins étaient les traits caractéristiques de aee premiers velames^et pariienlièrement du quatrième, du cinquième et du sfxième, comme en porte témoignage M. Henri Martin, qui, dans les parties correspondantes de son ouvrage aussi excellent que populaire, suit pas à pas les traces de Michelet, se conformant presqu'en tous points i- ses idées et même souvent emprautant son langage.
La mort de Charles Y (1580), justement appelé le Sage, sous rhabile gouveroement duquel le pays s'était en partie remis des désastres du règue précédent, devait, en tout état de cause, être une grande calamité pour la France. Quand on la considère au point de vue de ses conséquences immé^ diates, on y voit comme un coup de la Providence irritée. La minorité de Charles YI, et, plus tard, sa folie, dont les désastreux effets ne Airent qu'aggravés par de courts mais i fréquents intervalles de lucidité, laissèrent pendant près j d'un demi-siècle la nation sans cher. Parmi les princes du sang, le duc de Bourgogne seul déploya du talent et de l'énergie. Il prit le pas sur ses deux frères aînés, les ducs d'Anjoa et de Berri, et prit la plus grande part dans le gouver* nen^nt du royaume et la tutelle de la personne royale. Si ses intérêts avaient été d'accord avec ceux du peuple sur lequel il aspirait à régner, un homme d'une fermeté et d'une habileté pareilles aurait pu extirper les racines de la discorde, avant qu'elles eussent creusé profondément le soL Mais ce n'était qu'un grand chef féodal , plus ambitieux et plus capable que ses rivaux ; et son influence dans le gou^ vernement ne fut guère employée que pour servir ses projets d'agrandissement en faveur de sa famille. Par son mariage et les mariages de ses enfants , il s'était assuré, à lui ou à ses descendants, la succession des plus riches et des plus populeuses provinces des Pays-Bas. En réalité, il jetait les fondations d'un État destiné un jour à rivaliser avec la France ; et, tandis qu'il employait à cet objet les ressources de son pays natal , il ne perdait aucune occasion de se fortifier par des alliances avec d'autres puissances. La magnificence de sa cour et la hautaine splendeur avec laquelle il apparaissait aux yeux du public, combinées avec son carac-
i8 HISTOIRE
tère et sa position , faisaient de lui le personnage le plus marquant de son époque. Mais si vastes étaient ses projets, et si grandes les dépenses qu'ils lui imposaient, qu'au milieu de sa splendeur il était écrasé de dettes; et à sa mort (1404), sa veuve, Marguerite de Flandre, dont le naturel était aussi dur et inflexible que le sien, fut obligée, pour sauver ses effets personnels des mains de ses créanciers , de recourir à un expédient de la loi féodale qui n'était pratiqué que par des personnes d'un rang inférieur. Elle alla publiquement déposer sur le cercueil de son mari défunt sa ceinture, avec les clefs et la bourse qui y étaient attachées, en signe qu'elle divorçait d'avec lui, renonçant à ses droits de douaire et à la responsabilité de ses dettes (1).
Dans quatre générations de la maison de Valois, enfants et descendants du roi Jean, il y a un remarquable contraste entre les qualités intellectuelles de la branche ainée et de la branche cadette (2). Les princes de la première lignée, quoique différant entre eux sous bien des rapports, se ressemblaient par un certain raffinement d'organisation , se manifestant parfois dans la finesse ou la subtilité de Tintelligence^ parfois dans la délicatesse du sentiment ou une sus-
(1) Monstrelet (édit. Bnchon), t.I, pag. U2.— Plancher repousse ce récit, se fondant sur ce qae l'acte notarié qaUl reproduit, tout en établissant le fait de la renonciation de Margae-^ rite à ses droits et obligalions, ne fait pas allusion à la cérémonie mentionnée dans le texte. Histoire de Bourgogne, t. III, pag. 574, et preuves, pag. ccxix.
(2) BRANCHE AINÈK. BRAMCHB CADETTE.
Charles V Philippe le Hardi, de Bourgogne
Charles VI Louis d'Orléans Jean Sans Peur, de Bourgogne
Charles VII Charles d'Orléans Philippe le Bon, de Bourgogne
Louis XI Charles de Berri Charles le Téméraire, de Bourgogne
ceptibilité particulière de la conscience, parfois dans la timidité des résolutions, Tindolence du tempérament, ou l'aversion pour les luttes et le tumulte qui les entouraient et dans lesquels leurs intérêts particuliers étaient profondément engagés. A Tapogée de la fortune , il n'y avait nulle arrogance dans leur conduite, pas de pompe inutile, ni de faste ou d'ostentation dans leur manière de vivre; au milieu des plus cruels revers, ils ne se laissaient jamais aller au découragement ni au désespoir ."T^arfois souples, toujours impressionnables, ils rappelaient dans leur conduite le cours de ces ruisseaux qui, n'étant jamais grossis par les torrents, suivent avec calme les méandres de leur lit naturel. Leurs succès étaient généralement dus à la sagesse de leurs conceptions, à leur jusie appréciation des moyens et des circonstances, à leur discernement dans le choix de leurs agents; quand ils échouaient, c'était par manque d'énergie, faiblesse de vplonté, ou faute d'avoir agi avec promptitude et courage. Charles Y et Louis XI étaient de sagaces et adroits politiques; mais ils manquèrent, ou parurent avoir manqué plus d'une occasion de remporter un succès complet et signalé, pour n'avoir pas voulu aventurer un enjeu suffisant dans les hasards de la guerre. Charles Yll ne leur était peut-être pas inférieur de beaucoup en capacité naturelle; mais, personnellement indolent, et adonné aux plaisirs , il marqua particulièrement son aptitude aux affaires par la modération de ses vues, le calme de son caractère et son habileté dans le choix de ses nàinistres. Louis et Charles d'Orléans étaient des hommes de grand mérite , cultivant les lettres et les protégeant, bien faits pour briller comme particuliers, mais manquant des qualités requises pour une grande position et une carrière publique. Les défauts de ce
caractère se révèlent sous une lumière plus vive dans Charles VI, et son petit-fils, le duc de Berri : le premier perdit la raison au milieu des conflits insensés de l'époque; l'autre, faible et incapable, fut ballotté comme une plume dans le tourbillon des factions et de la guerre civile.
Si l'on était disposé à voir certaine fantaisie dans cette tentative d'esquisser une ressemblance de famille parmi des personnes si différemment constituées et douées, on recom-^ naîtra du moins que cbe2 aucune d'elles les traits ne sont marqués par ces passions fortes et titrbuletiles, cette audace de caractère et cette férocité de sentiment, qui se font remar^ quer sur tant de figures dans le long défilé des personnages de l'histoire du moyen âge. Leur physionomie a, pour ainsi dire, un air tout à fait moderne, indiquant, dans son eoit*^ traste avec celle de leurs contem[)orains, l'approche d'une ère nouvelle, un passage des luttes exclusives de la force brutale aux combats plus raffinés de l'intelligence; et, dans le fait, ce changement doit être attribué en partie à l'exemple et à l'influence de ceux qui , placés au premier rang dans l'arène, ont remporté la victoire par leur habileté plus grande et la supériorité de leurs armes (1).
Dans les quatre ducs de Bourgogne, d'autre part, l'étoife du caractère était plut! grossière et plus robuste. Leor nature était mieux adaptée, disait-on, aux combats avec la matière qu'aux Ittttes avec l'esprit. Physiquement, ils l'emportaiemt sur leurs parents. Charles VII, nous dit-on, avait un exlérieur imposant, lorsqu'il était revêtu d'une longue robe qui dissûnuiait ses jambes frêles et cagneuses (2). La minée et
(1) Voyez les remarques de Guizot sor la sabstitation des moyens moraux aax moyens matériels par Louis XI. La CivilUation en Europe ( trad. anglaise ), pag. 321.
(2) tCom togatus esset, satis eleganti speeie apparebat,* sed cnmcarti veste indaeretar.
maigre personne de Louis XI était an sujet habituel de dérision. Cha rles.VI et Charles de Berri étaient presque aussi faibles de corps que d'intelligence. Mais les ducs de Bourgogne étaient coulés dans un moule différent. Leurs membres étaient solides, leurs ibrmes musculeuses et massives. Ils étaient redoutables dans le tournoi, terribles sur le champ de bataille. Leurs qualités intellectuelles étaient de la même étoffe rude et inflexible. Une arrogante audace, une impétuosité irréfléchie, une obstination inébranlable, étaient leur caractère saillant. Jamais ils ne frayaient leur voie par la flatterie, la dissertation ou la ruse, mais ils cherchaient toujours à l'emporter par une présomption impérieuse et une volonté indomptable. Les épithètes attachées à leurs noûis étaient, le flardt, le Téméraire, le Sans-Peur (1) ; les princes de l'autre branche étaient surnommés, le Sage, V Habile, le Bien servi. Dans aucun des princes bourguignons on ne rencontre le moindre effort vers les perceptions délicates de l'intelli^ gence ; parmi eux on ne trouve aucun poète comme Charles d'Orléans; aucun érudit, versé dans les subtilités de la scholastique, comme Louis d'Orléans ; aucun homme d'État pré* prévoyant comme Charles V; aucun maître dans l'art de. l'intrigue comme Louis XI; aucun esprit étroit, énervé par les scrupules , détraqué par le malheur, comme Charles YI
quod faciebat freqaentias, paono viridis ntens coloris, eam exilitas crnris et tibianim, corn ntriosqne poplitis tnmore at versos se invicem qnadam velot inflexiooe, deformem ntcomqae ostentabaot. • Histoire des règnes de Charles Vil et de Louis XI, par Tliosiis Basin^évêqne de Lisieox. Paris, i8554858| 3 Tol.,t. I,pag. 342.— Cet ooTrage, aoe des plus inportaotes , mais des moins impartiales autorités pour l*époqoe dont il traite, est ordf* nairement cité par les historiens français sons le psendonyoïed'Amelgardus. M. QiMch«ra(| qni Ta édité et publié pour la première fois, a pleinement établi l'identité de Tantenr, on prélal normand distingué et un actif partisan da régne de Lonis XI.
(i) Philippe le Bon, comme nous le Terrons ci-aprés, ne dut pas ce surnom, très différent des antres, à an contraste particolier avec les qualités particulières de sa race ; loi aussi, durant une partie de sa carrière, fut surnommé VAsseuré.
Tt».
ut ^ÛH'^!.
tt HISTOIRE
et le duc de Berri. Cependant, sous certains rapports, leur nature éiait la plus noble des deux. S*ils étaient moins fins, ils étaient plus ardents; moins persuasifs, ils étaient plus logiques; moins souples et moins humains, ils étaient plus r oa u 6 ) I équitables et plus loyaux. Ils étaient meilleurs pères et meil- I leurs fils; et si on les a vus sans pitié dans la haine et sans remords dans la vengeance , ils n'ont jamais abandonné un allié, laissé la fidélité sans récompense, ou, ayant reçu des bienfaits, oublié le bienfaiteur. Leur intelligence était vigoureuse, leurs conceptions étaient souvent élevées, leurs plans conséquents, leur énergie était infatigable. Ils travaillaient avec vigueur et dextérité , mais avec peu de clairvoyance, bâtissant où les anciennes digues avaient été détruites et où le flot faisait irruption pour balayer et ruiner leur œuvre. C'étaient là, dira-t-on, les caractères généraux d'une époque qui allait disparaître, une force de fer, un esprit étroit et exclusif. Cela est vrai; et c'est parce que les ducs de Bourgogne, non seulement tenaient la première place parmi les princes féodaux, mais encore portaient dans leur personne les attributs et les dérauts qui distinguaient la féodalité, que le sort de celle-ci s'est trouvé mêlé au leur, à ce point que leur chute a déterminé sa chute.
Ces défauts inhérents à la race bourguignonne revêtirent leur forme la plus répulsive dans Jean Sans-Peur, le successeur de Philippe le Hardi. Sa taciturnité habituelle cachait 00 esprit étroit et un caractère singulièrement audacieux et Ignorant du scrupule. Dans de pareilles natures, l'ambition, n*étant pas ennoblie par le sentiment de la force, par des espérances patientes ou par de généreux desseins, devient one passion sordide, qui oppose aux obstacles une violence brutale et regarde tout compétiteur d'uo œil curieux et mé-
chant. EDtre Jean, et Tobjet de sod ambition, il y avait un rival, dans le caractère duquel il voyait avec une aversion instinctive le contraire de son propre caractère. Louis, duc d'Orléans, le frère du roi fou, était exceptionnellement doué sous le rapport de Tintelligence et avait des qualités personnelles et morales qui auraient facilité l'accès des plus hautes voies à un homme même parti des rangs inférieurs (1). Mais ses vices étaient aussi grands que les nobles qualités de son caractère; et, comme ce n'étaient pas de ces vices qu'engendre la poursuite obstinée et prudente de l'intérêt personnel, ils excitèrent dans l'esprit public non seulement du scandale mais encore des alarmes. De concert avec la reine, Tinfame Isabelle de Bavière, avec laquelle il était soupçonné d^entretenir une liaison incestueuse, le duc d'Orléans avait essayé, depuis plusieurs années, d'administrer les affaires du royaume. S'il avait été possible de mal gouverner la nation sans l'appeler à supporter les frais de la chose, le peuple aurait souffert ce régime avec apathie. La France, qui avait la conscience de sa faiblesse, n'aspirait pas à l'action ; elle ne désirait que le repos. Elle voyait l'image de sa propre situation dans la situation du royal imbécile qu'elle regardait avec tant de vénération et d'affection, avec une loyauté et une pitié que n*àltérait aucune nuance de mépris. Gomme le prince, la nation aurait volontiers langui dans le repos et l'inanité; mais comme lui, elle était harassée par des empiriques et torturée jusqu'au délire.
Le peuple, et surtout les habitants de Paris et des grandes
<1) Voyez le portrait de ce prince tracé par le Religieux de Salat-Denys {Chronique) Paris, 1839-1852,6 toI. in-4% t. lU, pag. 738. Ce portrait toutefois est traité avec partialité, car Paotear représente la vie da prince comme pnre de tonte sonillnre après qa*il eat atteint l*âge viril. Mais c'est one étnde qai porte, malgré cela, nne remarquable empreinte de ?éracité et qui témoigne d*ane connaissance intime du sujet.
S4 HlSTOillE
villes regardaient le duc d'Orléaas «comn^ l^auteiir de lenrs misères. Ils regardaient le duc deBourgogfie comme rhofmnie préde^iné à les délivrer. Ce dernier devait être en état de }es gouverner sans impôts. Le souverain des opulentes Flandres n'aurait pas besoin de dépouiller les pauvres citoyens de leurs misérables ressources. Il avait énergiquement protesté contre l'imposition de ces chaires JDtdérables, et déclaré que les revenus {»'ovenant du domaine Toyal devaient suffire pour les dépenses ordinaires de TÉlat. Si des forces étaient nécessaires pour la défense du royaume» ses sujets étaient prêts ï répondre à l'appel du roi et à entrer en campagne en nombre suffisant <k cet efiEei. Telles étaient les rumeurs habilement répandues par des agents et accueillies par le peuple avectioe docile crédulité (d).
Le peuple, cependant, était encore trop faible pour se poser en arbitre d'une pareille querelle. Le duc d'Orléaias était soutenu, non seulement par ses vassaux, mais par la plus grande partie delà noblesse. Les deux partis qui s'agitaient âuiour de la capitale étaient à peu près de force égale, comme puissance militaire. C'est pourquoi ils étaient favorablement disposés à écouler les propositions de «ceux qui désiraient éviter Vtx^iosion deJa guerre dvile. Il fut convenu que les deux princes gouverfieratent de concert et uniraient leurs <effoirts pour -jrétablir l'oidre et la tranquillité. Et, bien que les événements n'eussent pas tardé à démontrer la futilité de cet arra^genaent^ il fut renouvelé et confirmé par des assurances solennelles et des gages de mutuelle bonne foi. Les princes se rencontrèrent en public et s'embrassèrent; ils échangèrent les
(i) GAnmifue du Religieux de Saiat-Douys, t. Ul, pag. 3Q0, 302, 340, et al.; Basia, i. l,liT. lyChap. la, nr.
devises qu'ils airaieat adoptées comme des symboles de défiance; ils couchèrent dans le même lit; ils s'approchèrefit eosem*blev de la communiou, et^ en présence des espèces coitôa»erées, ratifièrent leur alliance pai des vœux solenuels* Dans cette récoiieiliatioii> les inteDtions de Loui» d'Orléans ne manquaienl peut-être pas de sincérité. C'était un homme capable de blesser profondément son ami le plus cher, mais il était aussi capable de pardonner, et de tout cœur, à son plus cruel ennemi (1). Il avait sur la conscience le poids de grands péchés et de désastreuses folies. Mais la conscience de sa faute n'avait pas endurci son cœur, ni étouffé ses bons sentiments. Il venait de relever d'une maladie, durant laquelle il avait médité sur les erreurs de sa vie passée et fait preuve d'une sincère contrition. Il avait spécialenf^ent manifesté un désir, tel qu'on en éprouve^ aux heures où les perplexités intérieures rendent indifiEérent aux luttes du monde, le désir de vivre k l'avenir en paix avec tout te monde. Dans la soirée du 23 novembre 1407, tandis qu'il sonpait avec la reine dans une petite maison particulière qu'elle possédait dans Paris, on lui apporta une convocation pour assister à une séance du conseil. La maison était située dans un quartier retiré de la lilie. Il la quitta avec une escorte de quatre ou cinq personnes. La nuit était extrêmement obscure. Précédé d'un porteur de torche, et smvi par le reste de ses compagnons, le due s'avançait au petit pas de sa mule, fredonnant une chanson et jouant négligemment avec son gant. Tout d'un coup, il fut entouré d'hommes armés, qui s'élancèrent sur lui d'une embuscade.
(il) Dans son teatameat fait vers cette épo<|fH), • tesUm«nt fort chrétien, fort pieu, plein de charité et de pénitence, • il recommande ses enfants à la protection da duc de Bourgogne, llicheiet, Hisioire de France, t. IV, pa^ . i4i.
Ses compagnons, à Texception d'un simple page, furent séparés de lui et mis en fuite. Les habitants de la rue, appelés à leurs fenêtres par le tumulte des voix, le cliquetis 4e Tacier et la lueur des torches, furent avertis par une voix impérieuse qu'ils eussent à clore leurs croisées et à rester cois dans leurs demeures. Cependant, en risquant un œil et un bout d'oreille, ils purent voir et entendre tour, les épées et les haches que brandissaient les meurtriers, leurs blasphèmes et leurs cris, Tappel de la victime après qu'elle eut été frappée: — «Que sîgnifiececi? D'où vient ceci?» — Puis de nouveaux coups, de nouvelles blessures, une sorte de mêlée, une lourde chute, et l'œuvre sanglante était accomplie. Un homme de haute taille, coiffé d'un chapeau rouge qui lui descendait sur les yeux, s'approcha pour s'assurer si tout était flni et constater si la chose avait été faite à sa satisfaction (1). Un dernier coup fut donné, pour compléter cette assurance. Puis les assaillants se retirèrent en toute hâte, les lumières disparurent, l'étroite ruelle redevint silencieuse et obscure. Les spectateurs tremblants accoururent alors et trouvèrent, à l'endroit de la lutte, le corps du duc d'Orléans, couvert de blessures, mutilé, percé en cent endroits. La main droite était séparée du tronc; la main gauche, coupée au poignet, avait été jetée au loin; les entrailles avaient jailli ; le crâne était broyé et la cervelle était répandue dans la boue. Le page était étendu en travers du cadavre de son maître; il n'était pas complètement mort, mais il râlait et allait expirer (â).
(i) Ce personnage était probablement Raonllet d*ActonTille, an gentilhomme normand qui avait été dépouillé par le dnc d*0rléan8 d*an office qae loi avait conféré Philippe le Hardi. Monslrelet, 1. 1, pag. 214. 11 est désigné par la plupart des antorités comme ayant eombiné et conduit l'affaire.
(2) Voyei les dépositions des témoins, formalées d*ane façon terriblement minatienseet
DE CHARLES LE TÊIlÉRAIRE. S7
Ce meurtre fut cause de calamités plus grandes qu'on n'en a vu résulter d'ordinaire, dans l'histoire, d'événements du même genre. Longtemps après qu'il eut été vengé d'une manière signalée, le sang ainsi versé fut la cause d'effusions de sang. Il Téconda les germes pestilentiels qui étaient restés inertes et latents. Un mauvais esprit à tète d'hydre sembla avoir surgi, contre lequel toute l'énergie humaine était impuissante à lutter (1). Et même lorsqu'on l'eut détruit, et quand plus d'un siècle se fut écoulé, la querelle traditionnelle et héréditaire ainsi commencée continua à envenimer les relations et à perpétuer la rivalité entre les souverains de France et des Pays-Bas (2).
L'impression immédiate produite sur l'esprit public ne fut pas au dessous de ce qu'on pouvait attendre après un pareil acte. Le peuple fut comme paralysé de stupeur quand il vit cette figure si familière à ses yeux, ce corps si beau, associé dans sa pensée à bien des maux, mais aussi à bien des souvenirs de bontéetde grâce chevaleresques, transporté inanimé et sanglant à travers les rues de Paris. S*il avait beaucoup péché, d'autant plus noir était le crime de ceux qui l'avaient traîtreusement frappé au milieu de ses fautes.
saisissante, dans V Histoire de l'Académie des inscriptions, t. XXI, pag. 515-540, oà M. Bonamy a réooi tous les témoignages sur ce sujet, en précisant i*endroii où le meurtre a été commis et en donnant un plan des lieux.
(1) t Gaput et origo omnium calamilatum in regno... Seminarlum illud pesliferum... adeo alte radiées miserai, ut vix. posl annos quioqaaginta exslirpari atque eradicari potuerit; imo cerle nec adhuc, his temporibns, prorsus exslioclum sit, sed more bydr» serpentis, uno succiso capite, alia reoascanlur. > Basin, 1. 1, pag. il, 44.
(3) Il faut se rappeler, à ce propos, qu^eaviron un siècle pins tard la famille d*0rléan8 arriva an trône de France dans les personnes de Louis XII et de François 1*'. Ceux qui connaissent la correspondance diplomatique et les conférences entre les ministres français et impériaux au seizième siècle, alors qu'il était d*habilude de discuter les questions historiques se rattachant à chaque point depuis leur origine la plus reculée, 'ne regarderont point sans doute ces assertions comme exagérées.
Et personne n*hésita à désigner la main qui avait porté le coup. Tous les yeux se tournèrent du corps de l'homme assassiné vers le parent qui avait si récemment juré de vivre avec lui en paix Traternelle (1). Quand les officiers désignés pour rechercher les coupable^ parurent devant le conseil, et demandèrent l'autorisation de poursuivre leurs investigations dans les demeures des princes royaux. Jean Sans-Peui^ pâlit et trembla. Prenant à parties ducs de Berri et d'Anjou, il leur confessa que c'était lui qui « instigué par le diable et de mauvais conseillers :» avait fait mettre à mort son cousin (3). Puis, dans la confession et la honte de cet aveu de son crime, il quitta brusquement l'assemblée et se retira dans sa maison
Un grand criminel, convaincu de son crime à la face du monde entier, mais inaccessible à la justice humaine, a devant lui deux alternatives : se repentir de son crime, l'expier et renoncer à en recueillir les fruits maudits ; ou braver sa propre conscience, défier l'opinion dé ses contemporains et s'emparer audacieusement du prix dont la convoitise l'avait poussé à commettre son crime. Il a encouru l'exécration du monde; s'il veut éviter son mépris, il faut qu'il le frappe de terreur, ou bien il faut qu'il renonce à ses immunités et cherche à obtenir son pardon. Pendant le moyen âge, il n'a pas manqué d'exemples de grands nobles et de princes qui, au milieu d'une carrière d'ambition coupable, ont été sou*dainement arrêtés par le cri de leur conscience, et qui, re-
(1) Fenin, après avoir mentionné qne le dao de Bourgogne était présent à renterrement, ajoQte qa'on vii do sang eonler à travers le cercneil : « Dont y en ent grant marmare do eeai qn i là estoient, et de tels y en ent qui bien n donbtoient de ce qni ab estoit. i Mémoires (édit.. Dupont), pag. 3.
(8) • Insligoanle dyabolo. » Chronique du Religieux de S'-Denys. « Par hayne diabolique et maulvais conseil.» Alain Ghartier. • Par rintrodnction de Tennemi.t Honstrelet.
DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. 2d
noDçaDt à leur rang et à leur richesse, ont passé le reste de leuns jours dans la retraite, la pénitence et le remords.
Mais la voix du remords et du repentir fut promptement étouffée dans le cœur de Jean Sans-Peur. Le mauvais esprit qui Tavait inspiré reprit son empire. Le lendemain du jour où cette confession lui avait été arrachée par un supplice plus cruel que celui de la roue, il osa se présenter pour prendre place avec les princes à la table du conseil, et, ayant reçu défense d'entrer au palais, il envoya un mot pour de^ mander qu'on ne chargeât nul autre que lui de ce qui avait été foU,vuqnetui seul était Tauteurdu crime (1). Ilquitta immédiatement Paris, et, quoique ardemment poursuivi, réussit à s'échapper en Flandre. Là, non seulement il était à Tabri, mais il était en état de se retourner contre ses ennemis. Ayant réumuneforcesuffisante pour sa protection, il reprit le chemin de ta capitaleoùîl fit sa rentrée au milieu des saints et des cri^ de triomphe des habitants. Cet accueil n'était pas le résuhat de la crainte, de Tinconstance ou d*une indifférence pour le droit et la justice, mais le fait d'un retour de sentiments, qu'on peut expliquer par le long attachement des Parisiens pour le duc de Bourgogne, et par Tespérance et la confiance qu'ils avaient mis en lui comme dans le champion de leurs droits (%). Ils l'auraient condamné encore, malgré cela, s'il
(1) « Affin qu'on ne mescroye mie de la mort da dac d'Orléans , j'ay faici fair» ee qui a esté faict et non antre. > Feoin, pag. 4.
<9> pallan (Notes supplémentaires , pof . 5?) troo? a inAxplioable qno Miebelet représente la popQlace de Paris, les partisans 4e Jean, comme déplorant la mort da dne d'Orléans. I Que signifie, dit-il, cet amonr pour un homme qu'il vient de nous représenter comme étant détesté du peuple? Gomment montrèrent -ils leur affection pour le dac d'Orléans, tandis qu'ils étaient ouvertement et énergiquement les partisans du meartrierY » fit tt cite ta réception qv^ firent lés Parisiens aa dsc de Bourgogne, à son retoor, comme suffisant pour réfuter cette idée. Mais cette contradiction, si on peut l'appeler ainsi, n'appartient pas à rhiatorten, mais à la nature bumaine. Byron n'était-il pas admiré, plaint et même aimé par ceux dont la censare et la froideur le poussèrent dans l'eiil ?
avait paru se condamner lui-même. Mais il était prêt maintenant à soutenir ee qu'il avait fait, et à justifier son action par des raisons qui devaient rendre le peuple de Paris complice do crime en le faisant participer aux avantages qui devaient en découler. Tant que le funèbre spectacle avait été devant leurs yeux, ils avaient été émus et indignés. Maintenant on les invitait à recueillir leurs sens ébranlés et à reconnaître dans le coup qui avait frappé le duc d'Orléans Foeuvre de délivrance qu*ils attendaient de la part du duc de Bourgogne. Il avait amené avec lui un savant théologien, un docteur de l'université de Paris, pour lui servir d'interprète et exposer les motifs qui avaient dicté sa conduite; pour prouver que le duc d'Orléans, comme tyran et usurpateur, avait mérité la mort; que tout sujet, mais pardessus tous les membres de la famille royale, avait le droit de le tuer ; que le duc de Bourgogne n'avait pas à être retenu par les pro« messes et les serments qu'il avait faits, puisqu'ils étaient contraires au bien public; et que la manière de tuer était indifférente, la trahison et l'embuscade secrète étant en pareil cas le moyen naturel d'assurer l'accomplissement de ces projets. Tout cela était appuyé et démontré par de nombreux exemples tirés de TÉcriture sainte, et on en déduisait victorieusement la conclusion que le fait n'était pas seulement innocent , mais encore méritoire au plus haut degré (1).
Cependant ceux qui entendirent ce discours ne furent pas entièrement satisfaits (2). Le meurtrier ne le fut pas non
(1) L'admirable discoars de maître Jean Petit est donné tont an long par Monstrelet (ëdit. Bnehon ), 1. 1, pag. 241-324.
(2) Voyez la censure prudemment rédigée dnReligieu de Saint-Denys, qoi était présent. Chroniqtie, t. UI, pag. 765.
DE chârlbs le Téméraire. si
plus. La fierté d*airain avec laquelle il affroDta Taccusation et le reproche était un masqae qui ue cachait qu*à moitié les traces de la houte qui troublait sa conscience. II fallait quelque chose de plus pour débarrasser son esprit du malaise qui l'obsédait. Il insista pour que les jeunes princes d'Orléans, les enfants de la victime, consentissent à se réconcilier avec lui. Mais, en présence de la justification qu'il avait tentée, sa demande de pardon ressemblait à une nouvelle insulte pour leur père assassiné.
Le duc de Bourgogne semblait, par l'accomplissement d'un crime énorme, avoir fait disparaître le seul obstacle qui obstruait sa route, et être arrivé d'emblée à la suprématie à laquelle il avait aspiré dans le gouvernement de la France. Mais ce crime avait, en réalité, rendu tout gouvernement impossible. Il avait déchaîné une tempête de passions turbulentes qui, depuis longtemps, grossissait dans l'atmosphère; il avait surexcité dans le tourbillon d'une confusion efirenée tous les éléments hostiles de la société. De ces désordres sortit une guerre étrangère, qui amena la conquête du pays par Henri Y. Un ennemi implacable et puissant domina la France abattue, lui faisant des blessures par lesquelles le sang coula à longs flots.
Ici la lumière de l'histoire devient une lueur sinistre et éclaire une scène peuplée de figures démoniaques, se poursuivant l'une l'autre à travers le dédale de ce qu'un écrivain contemporain a appelé < une danse douloureuse (1). » La couronne reposait sur la tête d'un fou. La discorde qui
(i) c Non pas an an ne deax, mait il y a ja qaatone on qainze ans qoe cette <ian$e don- Umveuse commença; et la pins grant partie des seigneurs en sont morts à glaife, oo par poison, on par trayson. > Journal de Paris sous les règnes de Charles VI et de Charles VJh anno 142i.
divisait la famille royale et les conseillers royaux empêchait tout effort sérieux pour rétablir Tordre et la tranquillité. Non seulement on n'écoutait plus la voix de Fautorité', mais on ne Tentendait même plus.
L'administration de la loi, en ce qui touchait à la protection due aux personnes et aux biens, était entièrement suspendue. Le meurtre et la rapine ne cherchaient plus leur proie à ta dérobée , et n'attendaient plus les ténèbres pour cacher leur œuvre. Le pays était couvert de bandes armées, portant les couleurs de Bourgogne ou des Armagnacs, mais ne reconnaissant en réalité d'autre chef que l'aventurier qui se montrait le plus habile à les mener au pillage et qui leur en laissait prendre la plus large part. Les brigands infestaient toutes les grandes routes et ravageaient les villages et les fermes, poursuivant leur oeuvre de destruction sans obstacle et sans peur. Les paysans, poussés au désespoir, abandonnaient à la un leurs foyers ruinés et leurs champs dévastés, leurs femmes et leurs enfants , leur vie de travail et de peine , pour s'en aller par troupes cliereher un refuge dans les épaisses forêts , disputant aux bétes fauves leur subsistance et fuyant la lumière du soleil qui éclairait une terre dont le diable, disaient-ils, avait pris possession (1).
La France n'avait jamais été un pays commerçant. Elle avait quelques grandes villes de marché , qui étaient rarement visitées par les marchands étrangers. Mais al<Nrs le commerce intérieur lui-même disparut. La production même s^était arrêtée. Les parUea du pays qui avaient le sol
(t> < Disant l*itDg à Taotre :« Qne ferons-nensT Mettons tevt en la main éa deable, ne noas dianlt qne nons deTeoioss;... il sons fànlt renyer femmes et enfants, et fooir anz boys comme bestes esgarées. ■ J(mmai de Parié, Voyex encore Basin, t. I, pag. li et sniT.
le plus riclie et qui avaient jusque-là fourni les plus larges approvisioonemefits de céréales » retournèrent à la condition de terres sauvages. Un témoin oculaire décrit les vastes «t fertiles plaines de la Normandie, de la Picardie, de la Champagne et de la Brie, comme étant presque entièrement dépeuplées, couvertes d^ broussailles et d'herbes sauvages, et même sur certains points d'épaisses et hautes forêts, tant cet état de choses continua longtemps (1). Les champs n'étaient cultivés que dans le pourtour immédiat des villes ou Aàs châteaux, dans un rayon assez restreint pour que les laboureurs, quand l'ennemi arrivait en vue, pussent appeler au secours en sonnant de leurs trompes (2); mais ces oasis sur lesquelles on récoltait ainsi une moisson furtive n'étaient rien en comparaison de l'immense région qui restait stérile et déserte (3).
Si nous entrons dans les cités murées, ainsi isolées par un perpétuel blocus, un spectacle pins effrayant encore se présente. Un citoyen de Paris, qui a noté, jour par jour, dans le plus simple langage, ks événements qui se présentaient à son observation, nous fournit le moyen de nous faire une idée 4e ta situation. La terreur régnait dans cette capitale
(i) • Viâimas tpsi Gampatri» toirag TasliBsinos agro», tolins Belciae, Bris, Gastioati, Caraotensis , Drocensis , CeDomaDDiœ et Pertici , VeMocassiom sea VnIgaciDonim , tam Francise, qnam Normaonise, BellovaceDsiam, Caletensium, a SeqaaDâ nsqne Ambianis et Abba^irriltam , SilTaoeetensinm , SnessioDam et VsJisiorum usque Landonam,et ultra Tersas HaDooniam , prorsns desertoSjiocoHos, sqaalidos et colonisiindat08,dametiset robis oppletos, atque iilic in plerisque terris, qnse ad proferendas arbores feraciores exigtant, arbores in morem densissimarum siivarum excrevisse. > Basioi 1. 1, pag. 45. Voyei anssipag. 118et sniv.
<2) Basin, 1. 1, pag. 45. Il ajoute que le bétail et les porcs, s*étant accoutumés an signal, fiiyaient vers leurs lieux de refuge sans attendre qn*on les y conduisit.
(3) « Tantillum illud qnod veluti fnrtim circum mnnitiones colebatur, minimum et prope nihil videbatur, comparatione yastissimorum agrorum, qui deserti prorsus et sine cultoribus permanebant. i Basin, pag. 46.
OÙ elle a si souvent dominé. Les princes et les ministres, l'université et le parlement , les nobles et la bourgeoisie, ayant successivement échoué dans leurs efforts pour organiser un système praticable de gouvernement, pour rétablir Tordre et la paix , pour replacer sur ses fondations primitives Fédifice renversé , cette tâche fut entreprise par les classes les plus infimes de la populace, Técume et la scorie de rhumanité , amenées par ces étranges convulsions des incommensurables profondeurs à la surface et au sommet de la société. Les chefs étaient choisis pour leur force physique ou pour leur courage ou leur férociié plus grande. La c méthode expéditive » qu'ils adoptèrent fut le massacre. D'abord on le pratiqua avec certaines formes et certaine régularité; tout individu soupçonné d'être un traître ou un ennemi était appréhendé et mis à mort (1). Mais bientôt s'éveilla une soif de sang qui ne souffrit plus de délais et ne choisit plus ses victimes. Tant que sévit cette frénésie, la ville entière présenta l'aspect d'un abattoir; ni la vieillesse, ni l'enfance n'étaient épargnées ; ni église , ni couvent n'offraient plus d'asile; et on voyait les cadavres des hommes, des femmes, des enfants jonchant le sol, à courts intervalles, dans toutes les principales rues (2).
Mais il y avait dans la malheureuse cité une panique plus grande que celle qu'excitaient les fureurs de la populace ou la tyrannie des factions. Les armées qui rôdaient incessam-
(i) Basio, 1. 1, Ht. i,chap. xn.
(D L*ètë d« 1418, qaand les Armagnacs , qui iTaient tm pendant quelque temps posiet- •ioD de la Tille, forent de nooTean Taincns, vit une succession de ces terribles émeuUi, • Si n'eussiez trooTé à Paris me de nom, on n*en8t aocnne occision... Estoient en tas comme porcs an miliea de la boe... Dimenche, Î9 may, A Paris, mors à l'espée on d'antres armes en my les mes, sans anenns qni fnrent toei es maisons cinq cens vingt et deox bommes. > Joumalde Pari$ de cette année.
ment autour des murs avaient dévasté le pays dans un cir* cuit de vingt lieues. De mois en mois, d*année en année, le prix du pain continuait à monter, jusqu'à ce que la disette devint telle que les boutiques des boulangers étaient journellement assiégées par des groupes qui se battaient pour entrer, et ceux-là seuls parvenaient à se faire servir qui avaient attendu à la porte depuis Taurore (1). Des troupes de misérables affamés erraient par les rues en quête de débris refusés par les pourceaux, ou s'en allaient par les champs hors des murailles pour dévorer les charognes des chiens abattus (2). L'hiver, plus rigoureux (3) alors que maintenant dans' la même latitude, n'eut pas pi lié de cette multitude sans asile et sans pain. Partout, à touie heure, on entendait un cri terrible : « Je meurs de faim ; je meurs de froid (4). »
La guerre et la famine eurent promptement engendré la peste. « Ce triple fléau de la justice divine, » dit un contemporain qui était trop jeune, il est vrai, à cette époque pour comprendre toute retendue et la gravité de ces calamités, mais qui écrivait tandis que les faits et leurs conséquences étaient encore sous ses yeux, « affligea le pays, non
(i) Journal de Paris, anno i420. 11 donne, i interTailes, les prix des différents objets d*aliineDtation, montrant ainsi la cherté énorme et croissante^ Il y a parfois des détails particulièrement palhètiqoes dans ces simples statistiques ; • Item , les petits enffens nt Dangdrent point de lait, car pinte constoit dix deniers on douze. > Anno 1419.
<3) Journal de Paris, années 1420, i431.
(3) Plusieurs faits recueillis parmi les chroniques du quinzième siècle attestent cette assertion. Les hivers de i407-14U8 et de 1490*1421 furent particulièrement rudes.
(4) t Ouyssez parmy Paris piteux plains, piteux crys, piteuses lamentations et petii tnfans crier : « Je meurs de faim, » et sur les fumiers... pussiez trouver cy dix, cy vingt on trente enfans, fils et filles, qui là mouraient de faim et de Iroit; et n*e8toit si dur cueur que parnuyt les ouist crier : « Hélas! je meurs de faim, > qui grant pitié n*en eust. Mais lea poQvres mesnaigiers ne leur pouvoient aider; caronn*avoit ne pain, ne biét ne bûche, no charbon... Jour et nuyt Crioient hommes, femmes, petit enflàns : « Hélas ! je meurs de froit, » Tautre de faim, t Journal de Paris, anno 1490.
poÎDt peodant une courte période, mais durant des années successives (1). » En i4i8, cinquante mille personnes, dit-on, moururent à Paris en moins de cinq semaines (2). Les corps étaient jetés par centaines dans de grandes fosses creusées pour les recevoir. Des bandes de loups affamés venaient la nuit festoyer dans les cimetières, et parfois même ils se risquaient, en plein jour, à venir chercha leur proie jusque parmi les vivants (3). € Le prophète Je* rémie, » dit le journaliste que nous avons cité si fréquem* ment, c ne vit pas de pareilles scènes de misère, quand Je* rusalem fut détruite. » « Hélas! s'écrie-t-il, jamais depuis Tépoque de Clovis, le premier roi chrétien; la France ne fut aussi divisée, aussi désolée (4). »
Il semblait, en efifet, que ce fût Tagonie finale de la nation, que rheure de sa destruction prochaine eût sonné. Quand nous lisons le récit de ces horreurs, nous oublions pour un moment que non seulement la nation les endura, mais qu'elle y survécut; nous perdons de vue la grandeur et la prospérité qu'elle acquit par la suite et nous restons en quelque sorte muets et frappés d'épouvante en la présence de la mort.
Mais la vitalité de la France est indestructible. La nation française est la seule qui ait maintenu une existence non
(1) Ba8in,t.],pag. 4i7.
(2) Journal de Paris de l'aDOée. A celte assertion, assez difficile à croire à la let^tre (le chiffre probable de la population ne dépassant pas 300,000), s*ea trouve jointe nne antre qui glace TimaKination : c Ceulx qui faisoient les fosses et cymetières de Paris affermoient qu euire la Nativité de Nostre Dame et sa Conception, avoient enterré de la ville de Paris plus de cent mille personnes, et en quatre ou cinq cens n*en mouroit pas donxe anciens , que tous euff^nsel jeunes gens. •
(3) Journal de Paris, anno i42i.
(4) I Hélas! je ne cuide mie que depuis le roi Clovis, qui fut le premier roi chrestien, que France fusl aussi désolée et divisée. > Journal de Paris, anno i4i9.
hilerroinpue depuis la chute de Tempire romain jusqu'à nos jours; et cette longue carrière a été marquée tout le temps par les plus étranges vicissitudes, des alternatives de gloire et de désastre, de tyrannie et de révolution. Plus d'une fois la France a été envahie et conquise, et son territoire démembré; elle a été en proie à toutes les variétés de la guerre civile, guerres de factions, de castes, de religion; son système administratif a été désorganisé sous des gouvernements faibles, ses libertés ont été détruites par des gouvernements despotiques; elle a langui de las^ues périodes sous des institutions oppressives et corrompues; elle s'est détachée d'un seul coup de toutes ses anciennes traditions ; elle a pris et maintenu une attitude d'hostilité contre le monde entier, et, après des triomphes d'un enivrement sans exemple, a goftté la lie amère de l'humiliation et de la défaite; et pour* tant, tous ces changements, tous ces convulsions, tous ces revers n'ont pas ébranlé les fondations de l'État, ni affaibli l'énergie du peuple ; la France, la plus ancienne puissance de la chrétienté, est toujours la pr^nière, exerce une in* fluence plus grande que toutes les autres, et plus qu'elles p^t exciter de grandes espérances ou de grandes terreurs.
Avec un peuple si dépourvu de calme et de gravité, mais si plein d'ardeur et d'intelligence; si exalté dans la victoire, mais si facilement abattu dans la défaite; si impatient de toute contrainte et pourtant si capable de discipline et d'union ; avec un pays si noblement situé et possédant de si grandes ressources; ouvert à Finvasion , et cependant marqué par la nature pour être le foyer d'un grand peuple et le siège d'un empire (1) ; il n'était pas possible que la
(1) Dans les discoars et les écrits de Barke» il y a pins d*an splendide pass^ago qui décrit T. L - 3
France présentât ce spectacle de développement graduel et persistant que l'Angleterre a présenté; mais il n'était pas possible non plus, que, comme l'Italie ou TEspagne, elle tombât dans un état de faiblesse désespérée ou de décadence languissante. Ses crises convulsives ne sont pas les spasmes de la mort, mais les douleurs de la régénération. Quand déjà la terreur semble s'être étendue aux parties les plus vitales, le pays se relève de sa léthai^ie. Au moment de sa plus grande faiblesse, il reçoit tout à coup une force nouvelle, et se relevant de terre comme un Titan, il marche en avant pour livrer une nouvelle carrière (1).
Dans la grande crise du quinzième siècle, une période stérile en nobles caractères et en nobles exploits , féconde seulement en crimes et en misères, fut suivie d'une de ces époques dans lesquelles ta poésie réclame une part égale à celle de l'histoire. L'histoire de la Pucelle d'Orléans semble, en effet, nous transporter sur un terrain glorifié par la brillante atmosphère du roman. Nous voyons les sentiments ardents qui, dans un temps plus reculé, avaient donné naissance à la chevalerie, ravivés par la foi simple et la fervente imagination d'une modeste fille des champs. Si, parti d'une pareille source, l'espérance illumina de nouveau un peuple en proie au désespoir, c'est que le même esprit qui animait
la grandeur de la France et rimmensilë de ses ressources intërieares; et on dit (nons ne saTons si le fait est bien exact) que, dans une conversation, il fit nn jour une comparaison entre la France et TÂDgleterre, les représentant comme le soleil et la Inné du système politique général, l*UDe ayant en elle-même tout ce qu'il lui faut, Tautre tirant tout du dehors. (Roger, Propos de table, édit. amer., pag. iOO.)Mais Tempire britannique est bien plus qu'une simple puissance européenne. Son histoire, ses ressources et son influence ne sont pas celles d*un simple pays, d*une simple nation ou d'une simple partie du globe.
(1) « Tantà è la virtû e fortuna di quel regno, ■ fait observer le ministre vénitien, M. Soriano, écrivant aune époque où la France était de nouveau dans un état de prostration , I che somministra sempre nnove forze dove è maggior il bisogno. >
si puissamment la noble Jeanne avait secrètement fait battre la poitrine de tous, et que Tesprit de la nation avait été préparé, par une longue affliction et par la désespérance absolue de tout secours humain, à écouter une voix qui lui promettait l'assistance d'en haut.
Jeanne d'Arc représente les éléments religieux et héroïques de la réaction. Mais d'autres éléments entrèrent pour une grande part dans le mouvement et contribuèrent à lui assurer le succès. Quelques-unes des sources de désunion, existant dans le royaume, étaient déjà taries. Les factions ennemies avaient commencé à se rapprocher avec des ouvertures de paix, du jour où elles s'étaient aperçues que leur animosité n'avait servi qu'à donner à l'une un ennemi plus redoutable, à l'autre un maître. La conquête anglaise avait perdu son principal appui par la mort d'Henri V ; et l'Angleterre elle-même commençait à être en proie à cette série de maux qui avaient si longtemps affligé sa rivale : un prince faible d'esprit , une longue minorité, des conseils divisés et la guerre civile. L'année même pendant laquelle cet esprit intrépide, plein de hautes idées, d'énergie et de valeur, descendait dans la tombe, Charles YI, le roi privé de raison , terminait aussi sa malheureuse existence (1422). Le dauphin, devenu Charles VII, se trouva placé par cet événement dans une position meilleure pour réclamer l'appui populaire, qu'il ne l'avait été lorsqu'il était dénoncé comme rebelle à l'autorité de son père, et lorsqu'il se trouvait dépouillé de ces droits nominaux qui exercent une si grande influence sur les masses. Il ne manquait pas, d'ailleurs, absolument des qualités qui doivent être l'attribut d'un prince obligé de conquérir son héritage et de relever à nouveau l'édifice écroulé de la monarchie. Il avait, il est vrai.
de grands défauts. Son caractère évoque involontairement une comparaison , dans un grand nombre de points , avec celui d'un monarque dont les infortunes ont eu tant de ressemblance avec les siennes, Charles II d'Angleterre. Comme ce dernier, il aimait les plaisirs, avait une profonde aversion pour les affaires et était ingrat dans des proportions qui dépassent l'ingratitude proverbiale des princes. Il avait aussi le même caractère imperturbable, la même froideur de jugement, mais il possédait des talents plus grands, il avait, quand les circonstances venaient secouer sa torpeur, un esprit d'une grande capacité et une fermeté mêlée de modération. Parmi la masse de partisans, d'opinions diverses et de caractères discordants, qui l'entouraient, il réussit à choisir un groupe de conseillers, les uns d'humble origine, les autres, en moindre nombre, alliés à la plus grande noblesse, mais admirablement appropriés par leurs qualités personnelles à préparer et à exécuter les mesures qui convenaient le mieux pour rétablir la liberté et la pros* périté dans le royaume. A Charles le bien servi la destinée tenait en réserve le surnom de Charles le victorieux.
Ainsi ranimée et dirigée, la France déploya toute son énergie dans la lutte dans laquelle son indépendance, son existence même étaient en jeu. Les Anglais virent recular pas à pas la ligne de leurs conquêtes; l'une province après l'autre les chassa de ses frontières : si .bien que le moment vint où non seulement ils perdirent leurs récentes acquisitions, mais où encore leurs possessions antérieures — le territoire conquis par la valeur, et encore connu sous le nom, de ces guerriers du Nord et de ces rois de la mer par lesquels l'An*gleterre saxonne avait été depuis subjuguée et gouvernée; le douaire apporté par Éléonore de Guyenne au plus sage des
PlanlageDet, un héritage conservé par ses descendants pendant plus de trois siècles — teur furent arrachées et restèrent perdues pour eux à tout jamais. L'étendard de saint George ne flottait plus qu'à Calais sur le sol de la France.
Avant de nous occuper de ta pacification du pays et de suivre son retour graduel à un état d'ordre et de sécurité, sous Charles VII, il est nécessaire que nous reprenions en mains un fil qui rattache d'une façon plus particulière les premières parties de ce chapitre avec le fond de notre récit.
Jean Sans-Peur, duc de Bourgogne, apparaît sur la scène de l'histoire comme la principale figure du premier acte d'un grand et terrible drame. Mais on ne peut pas dire qu'il ait joué un rôle important dans les scènes tumultueuses et passionnées qui suivirent. Il était le membre le plus puissant de la noblesse et le chef d'une faction ; mais il n'avait guère plus d'action sur la marche des événements que le moindre de ses partisans. Il était en même temps impuissant à remé* dier aux désordres du gouvernement, à briser les diverses forces qui s'élevaient pour résister à son usurpation, et à conserver une influence souveraine sur l'action de son propre parti. Après avoir lutté pendant plus de cinq ans au milieu de l'impétueux conflit des courants contraires, il fut obligé, en 1414, de remettre le sceptre aux mains de ses ennemis et de se retirer dans ses domaines particuliers.
Mais le parti des Armagnacs était également incapable de mener le gouvernement. Il ne pouvait ni continuer la guerre, ni maintenir la paix. Il avait été écrasé à Azincourt et le peuple le répudiait. Le duc de Bourgogne recommença la lutte; en 1418, il se rendit de nouveau maître de la capitale. Alors suivirent plusieurs tentatives infructueuses pour amener une réconciliation entre les deux parfis, afin de les unir
dans UD but de résistance efficace contre Tennemi commun. Plusieurs traités visant à réaliser ces projets furent successivement formulés, jurés, puis laissés à l'état de lettre morte. Ces tentatives avortaient parce que, d'un côté, il y avait des suspicions, des craintes bien fondées, craintes et suspicions qui n'étaient jamais absentes de la pensée de celui qui, dans les premiers temps de sa carrière, s'était mérité le titre de Jean Sans-Peur (1) ; parce que, de l'autre côté, il y avait une haine implacable, une soif de vengeance que le sang seul pouvait satisfaire.
Sans aucun doute, le duc de Bourgogne aspirait à une réconciliation. Il sentait bien que sa position n'était pas tenable, que ce n'était que Télévation accidentelle d'une vague qui allait s'abimer sous lui, aussitôt que la force d'impulsion qui l'avait soulevée aurait été épuisée. Le monarque anglais qui marchait sur Paris et les négociations n'arrêtaient pas ses mouvements. Le dauphin était entre les mains des Arma* gnacs; et, bien que ce ne fût qu'un enfant, sa présence parmi eux semblait leur donner, pour exercer les fonctions du gouvernement, un titre aussi plausible que celui que le duc de Bourgogne s'était attribué en s'emparant de la personne du roi. Il était nécessaire, ou bien qu'il fit la paix avec ses ennemis, ou bien qu'il s'alliât avec les ennemis de son pays; et, quoiqu'il n'eût pas hésité, dans le commencement ties troubles, à réclamer l'assistance de ces derniers, il n'était pas préparé à leur livrer la France par un acte de trahison directe et absolue.
(i) D'après certaines Tersions, ce surnom lui afait été donné, alors qa'il était comte de Neyerstpoar sa froide intrépidité en présence dn snltan Bajazet, après la fatale bataille de Nicopolis, où avait péri la flenr de la choTalerie chrétienne et où le plas grand nombre des prisonniers avaient été inhumainement massacrés.
Il est possible qu'au fond de sa pensée un sentiment plus secret le poussât à désirer de conclure la paix avec ses ennemis. Cette paix était peut-être nécessaire à sa tranquillité intérieure. Il pensait peut-être qu'une réconciliation complète et sincère effacerait la souillure qui avait soulevé contre lui et en dedans de lui-même un cri d'horreur et de reproche; il espérait peut-être, en prêtant un sincère concours aux orléanistes pour la défense du pays, racheter les maux dont il avait été la cause pour une si grande part. Aucun chroniqueur ne nous fournit le moyen de pénétrer les profondeurs où avait pris naissance ce sentiment. Cependant, à en juger d'après son langage aussi bien que d après sa conduite, nous devons bien ea.arriver à croire que ce sentiment existait. « En désespoir de cause , et ne sachant à qui se fier, il eut recours à des traîtres, aux agents et aux émissaires chargés de le mener à sa perte. Il consentit à avoir une entrevue avec le dauphin, entrevue dans laquelle devaient être écartés tous les obstacles qui , jusque-là , s'étaient opposés à l'exécution des traités. Ceux de ses conseillers qui lui étaient fidèles et dévoués essayèrent de le détourner d'une démarche aussi dangereuse ; mais , après avoir délibéré pendant quelque temps, il résolut de remplir son engagement. « C'est mon devoir, » disait-il , « d'exposer ma personne pour l'espoir d'assurer un aussi grand bienfait que la paix. Je désire la paix à tout prix. » Et il ajoutait : « Quand la paix sera faite, je prendrai le peuple du dauphin et je le conduirai contre les Anglais. Il y a parmi ces gens de braves soldats et d'habiles capitaines. Nous verrons alors qui l'emportera de Hannotin de Flandres (c'était ce surnom que lui avaient donné ses sujets des Pays-Bas) ou de Henri de Lancastre. »
Tandis qu'il se rendait à l'endroit désigné pour l'entre-
vue, qui était le pont de Montereau, d'autres avertissements lui parvinrent; mais il les repoussa, comme s'il eût été fatigué d'une longue lutte intérieure, et qu'il eût pris son parti de s'en rapporter au destin. Accompagné de sa suite, qui se composait de dix personnes armées seulement d'épées de cérémonie, il se présenta devant une forte barrière en bois qui avait été élevée sur le pont, et, ayant prêté 1e serment habituel, il fut admis à travers une étroite porte. Les gens qui gardaient le passage, comme s'ils avaient craint que la foule réunie au dehors ne tentât de forcer l'entra, crièrent aux suivants du duc de se hâter; et son secrétaire^ qui venait le dernier, fut saisi par le bras et poussé rudement à l'intérieur. La porte fut ensuite fermée et soigneuse* ment verrouillée.
Le dauphin, avec un nombre égal de suivants, avait passé à travers une barrière placée à l'extrémité opposée du pont, où il se tenait, attendant l'approche du duc. Celui-ci, après avoir traversé d'un pas rapide l'espace qui les séparait , se découvrit et plia le genou devant le fils de son souverain, et, dans un langage plein d'emphase, proclama son dévoû* ment loyal à sa èouronne, son désir de se vouer à l'extirpation des maux qui désolaient le pays et son empressement à prendre tous les engagements qui seraient considérés comme nécessaires pour atteindre ce but (1). Il lui fut répondu avec
(1) « Mondit seignenr s^en ala devers lai, et osta son anmnsse qai estoit de velonx noir, el se inclina devant Iny d*nn genoal jnsqnes à terre, en le saluant moalt hnmblemeni,en Ini disant en effet les paroles qni s'ensuivent : C'est assavoir qu'après Dien il n'avoit qn'i servir et obeïr qa'an roy et à Iny, et en lenr service, à la conservation dn royaulme, offrit i mettre et employer corps, bien, amis, alliez et bienveillans... en disant ponr ( lors?) feu mondit seignenr an dit Danlphin et à ses gens : c Monsieur et entre vous messieurs, dy-je bien?> Et«es paroles diltes luy dist: c Biau-Gousin, vous dittes si bien que l'on ne ponrroit mieulx, levez-vous et vous couvrez,* en le tenant par la main. > Déposition de maistre Jean Segninat, secrétaire de Jean, duc de Bourgogne. Mémoires pour servir à l'histoire de France et de Bourgogne, Paris, 1729, in-4', pag. 273.
courloîsîe; on l'engagea à se relever; et les deux princes, se retirant un peu à l'écart , s'engagèrent dans une conversation amicale*
Pendant ce temp» , la barrière avait été détachée par les traîtres qui la gardaient. Une petite troupe d'hommes, en armure complète, quitta un endroit où elle se tenait cachée près de la rivière et s'approcha de l'entrée du pont. Tanneguy Duchatel, le principal organisateur du complot, vint se placer derrière le duc, le frappa entre les épaules d'un coup de hachette ou de petite hache d'armes, qu'il portait sans attirer l'attention, et, d'une voix forte, le dénonça comme un traître. Ce fut un signal pour les assassins, qui se précipitèrent en avant aux cris furieux de « Tuet tue! » L'attaque était trop brusque pour qu'il fût possible de songer à résister ou à fuir. Ce fut comme un tourbillon de haches et d'épées au dessus de la tête du duc. Le premier coup lui fendit le crâne et l'os malaire, en même temps qu'il abattait presque le bras que le duc avait levé instincti • vement pour se protéger la figure. D'autres coups lui furent portés avant qu'il tombât. Ses compagnons furent faits prisonniers à l'exception d'un seul, qui réussit à franchir la barrière. Un autre, le sire de Noailles, avait reçu une blessure mortelle en essayant de défendre son maître. Quand le tumulte se fut apaisé, un homme s'agenouilla à côté du duc, et, s'apercevani qu'il donnait encore quelques signes de vie, lui enfonça une longue épée dans la poitrine. On entendit un dernier soupir et Jean Sans-Peur était mort. La vengeance, qui avait attendu son occasion pendant douze années, était satisfaite (1).
(i) Meurtre de Jean, dit Sana-Penr. Mémoires pour servir à l'histoire de France et de Bourgogne, pag. 209-354.
Philippe, comte de Gharolais» le fils et successeur du prince assassiné, était à Gand quand lui parvint la nouvelle de cette horrible tragédie. « Michelle, i> dit-il à sa femme, laquelle était fille de Charles YI, <c votre frère a assassiné mon père. » Il convoqua ses amis et les états des provinces, et tint conseil sur la ligne de conduite qu'il avait à suivre. C'était maintenant à son tour de chercher sa vengeance, et les moyens de l'obtenir furent prompts et faciles. Un traité d'alliance entre le nouveau duc de Bourgogne et Henri Y ouvrit à ce dernier les portes de Paris et le mirent virtuellement en possession de la couronne de France. C'est ainsi que la France fut condamnée de nouveau à payer la lourde peine encourue par la trahison sanglante de ses princes.
Aussi longtemps que vécut Henri, Philippe prit une part active à la poursuite de la guerre contre le dauphin; et le conquérant, en mourant, recommanda particulièrement aux tuteurs de son fils de lui conserver à tout prix l'amitié du duc de Bourgogne. Mais les conseils d'un mort avaient peu de prise sur un homme qui, comme le duc de Gloucester, le régent d'Angleterre, aurait sacrifié un royaume à la satisfaction d'un caprice. Cependant, bien que Philippe, dégoûté des afironts qu'il recevait, se détachât insensiblement de son allié et cessât de lui prêter un concours bien actif dans la conduite de la guerre , il se passa longtemps avant qu'il se laissât décider, par les sollicitations de ceux de ses amis qui étaient favorables à la cause française, à rendre son obéissance à son souverain légitime. Il ne put pas, toutefois, résister à l'influence qu'exercèrent sur lui le changement de fortune des combattants, et le courant qui portait Charles YII vers le trône de ses ancêtres, en détruisant les fondations de
cet empire étranger que Philippe lui-même avait si puissamment aidé à établir. Il ne put non plus s'empêcher d'être touché par le spectacle d'une nation sortant de la discorde, se relevant après des calamités inouïes et faisant appel à lui pour écarter les derniers obstacles qui s'opposaient encore au rétablissement de l'union et de la paix intérieure. D'ailleurs, et bien qu'il eût la fierté de caractère et l'obstination de sa race, son tempérament n'était pas belliqueux. Ses États étaient fatigués de conflits stériles qui, bien que poursuivis avec peu de vigueur, arrêtaient l'essor du commerce et exposaient leurs frontières à de continuelles vexations.
L'Église était prête à le relever de ses scrupules quant à la légalité d'un traité qui violait son serment d'alliance avec les Anglais. Charles YII offrait toutes les réparations possibles pour un crime dans lequel il déclara n'avoir eu aucune part et qui pouvait bien être regardé comme lavé par le sang répandu avec tant de profusion pendant un intervalle de seize années. En outre, la vanité de Philippe était flattée, dans la crise qui attendait sa décision , par l'unanimité du sentiment qui reconnaissait sa puissance, proclamée par les espérances des uns, par les craintes des autres. Enfin, il ne pouvait perdre de vue que, s'il cédait aux prières de ses sujets,, du peuple français, et du chef de l'Église, il se plaçait dans la position d'un prince grand et magnanime, sacrifiant ses sentiments personnels au bien public; tandis que, d'autre part, s'il résistait à cet appel , il s'exposait à perdre sa position présente d'arbitre de la guerre et à en sentir personnellement avant peu les désastreux effets.
La paix si ardemment souhaitée fut garantie par le traité d'Arras, en 1435. Cet acte nous fait voir d'une façon saisissante dans quels termes inégaux un souverain féodal était
parfois obligé de traiter avec de puissants vassaux. Il se compose, de la part de Charles , d'une série de concessions et d'engagements que le duc de Bourgogne consent gracieusement à accepter, y étant poussé, à ce qu'il constate , par compassion pour les souffrances du peuple du royaume, et par les requêtes instantes du saint-père et du concile œcuménique réuni à BaseK Par une des stipulations de ce traité, la seule qui appelle l'attention, parcFqu'elle exercera son influence sur les événements que nous raconterons ci-après, le roi cédait à Philippe les villes et seigneuries situées des deux côtés de la Somme, embrassant la plus grande partie de la Picardie. Cette cession était faite moyennant la réserve habituelle des octrois féodaux, et à la condition, insérée probablement pour sauvegarder l'honneur de la couronne , que ces places pourraient par la suite être rachetées, moyennant le paiement de quatre cent mille couronnes d'or (1).
Bien des années s'écoulèrent encore, après que le duc de Bourgogne eut rompu son alliance avec les Anglais, avant que ceux ci pussent être amenés à consentir à une suspension d'hostilités, et, bien que l'ar mistice conclu en 1444 fût renouvelé de temps en temps, ce ne fut que lorsque leurs ressources furent épuisées et que leur énergie fut abattue par les guerres civiles de Lancastre et de York, qu'ils finirent par se désister de leurs efforts pour rétablir leur domination en France.
Il ne nous reste plus qu'à dire quelques n^ots sur la situation dans laquelle se trouva le pays, lorsque les nuages,
(1) Le traité, conna depuis sons le nom de c premier traité d'Arras, > ponr le distinguer de eekii en vertu duquel, en 1483, les villes de la Somme furent définitivement rendues à la France, est dooné tout au long par Lamarche (édit. Petitot),t. I, pag. 254 et suif. On pent le trouver aussi, avec la confirmation par le concile de Baselet les autres documents relatifs i ce sujet, dans Onmont, Corps d^lomatique, t. II, pag. 909 et suif.
qui l'avaient si longtemps assombri, commencèreot eofin à se dissiper. Loin de se calmer, le flot semblait monter davantage à mesure que se calmait la violence de la tempête. L'ennemi étranger avait été vaincu ; les deux grands partis avaient déposé leur animosité; mais pour que la tranquillité pût être rétablie, pour que Tindustrie redevint florissante, il était nécessaire que Tarmée même qui avait remporté ces succès fût conquise et domptée. Lorsqu'elle revint de la poursuite qu'elle avait livrée à l'ennemi en retraite, elJe se divisa par bandes, qui se répandirent par le pays appauvri , pillant les rares dépouilles qu'elles avaient laissées derrière elles dans leur marche ruineuse. Passant de province eu province, elles établirent leurs quartiers généraux dans les châteaux et les petites forteresses, d'où elles s'élançaient en quête de butin, extorquant des rançons à leurs prisonniers, et excitant, par leur merveilleuse rapacité, lair perspicacité à découvrir, leur dextérité à dépouiller, et leurs ingénieux procédés de rapine et le pillage, Tadmirar tion de leurs victimes qui, par un de ces traits qu'inspire la tarreur, leur décernèrent les noms d'écorcheurs et de retondeurs, noms qui vécurent Tongtemps dans la mémoire du peuple. Les villes murées et les cités elles-mêmes étaient menacées de leurs attaques ; et les habitants étaient généralement très contents de racheter les hasards d'un assaut par le paiement d'une lourde contribution.
Mais, par bonheur, quoique l'anarchie régnât toujours dans le pays, elle n'existait plus dans le gouvernement. La machine fonctionnait de nouveau; et une politique clairvoyante et vigoureuse qui marquait l'avènement d'un nouvel ordre d'hommes d'État, dirigeait ses mouvements. Non seulement on projetait des plans de réforme , mais on les
mettait à exécution; non seulement on promulguait des lois, mais on les faisait observer. Les sources naturelles du revenu étaient rouvertes et les dépenses de l'État établies sur des bases équitables. Par une ordonnance qui est restée célèbre parce qu'elle fut la première de ce genre qu'ait enregistré rhistoire moderne , les armées féodales qui avaient pris part à la guerre furent converties en une armée permanente, régulièrement payée et commandée par des officiers nommés par le roi. Pour payer les /rais de cette institution, une taxe directe et perpétuelle , dont le montant était fixé annuellement, fut imposée par la seule autorité de la couronne; et cette innovation, bien qu'elle soulevât les clameurs de quelques-uns, fut acceptée sans murmure par la masse de la nation, qui en reconnaissait la nécessité (1).
En vertu d'une autre ordonnance, les villes furent requises de lever, d'équiper et de fournir, quand il serait besoin pour le service du roi , un corps d'archers proportionné au nombre de leurs habitants. Celles des bandes de brigands militaires qui refusèrent de se soumettre à la nouvelle organisation , furent traitées en ennemis publics. On comprend que de pareilles mesures ne s'exécutèrent pas sans rencontrer de la résistance de la part des grands nobles. L'établissement d'une force militaire permanente fut combattue comme une innovation arbitraire devant servir de marchepied à la tyrannie (2).
(1) < Le roy Charles... fat advisé... que le peuple aymeroit mieax payer icelle taille par an (qaitontesfois estoit grande et de pesant faix et charge) qne ce qnMls fassent joarnellement mangés et pillés. > Lamarche, 1. 1, pag 406.
(3) Basin, après avoir démontré la nécessité de ces mesures et en avoir reconnn l'efficacité , se répand en invectives contre leurs auteurs, prétendant que le système des levées féodales offrait des ressources suffisantes pour la protection du pays, et se livre à de longues déclamations au sujet de ce qu'il appelle le renversement des libertés populaires (c'est
La féodalité, alarmée de l'approche rapide de ce nouveau pouvoir, dont les intentious hostiles ne pouvaient être douteuses, se mit dans une attitude de défense. Mais le temps n'était pas venu encore où les deux systèmes devaient essayer leurs forces dans un conflit définitif. La noblesse avait été considérablement affaiblie par la lutte sanglante qu'elle venait de traverser, et l'activité du gouvernement ne donna pas à ses ennemis le temps de concentrer leurs forces. La rébellion fut réprimée sans difficulté. Charles YII voyagea à travers ses domaines, accompagné non seulement de quelques personnes de sa cour, mais de son artillerie, de ses gendarmes, de ses grands prévôts, battant en brèche les forteresses des chefs réfractaires et pourchassant les écor" cheurs avec une rigueur impitoyable. Quand on n'avait pas de potence sous la main, on les pendait aux branches du premier arbre venu ; ou bien on les attachait dans des sacs et on les jetait dans les rivières. Dans cette sévère tournée, la < justice du roi » fit sentir une fois de plus sa dure présence dans le pays (1). Le marchand timide osa s'aventurer de nouveau sur les anciennes routes. Les trésors monétaires
ainsi qnll désigne Tanarchie féodale) et les maai dn despotisme, en citant des exemples de l'histoire ancienne à l'appni de ses théories. Cela doit plutôt amuser qn*étonner. Mais qne Sismoodi et d^autres auteurs modernes aient tenu le même langage, celapronve la puissance arbitraire des grandes phrases de lieu commun sur la pensée et les opinions des esprits même les plus pénétrants. Voyez quelques remarques sur la première formation des armées permanentes et sur les rapports qu'on leur suppose avec rétablissement des gouvernements despotiques, plus loin, Ut. m, chap. m.
(i) Olivier de Lamarche porte témoignage du zèle et de la conscience avec lesquels cette œuvre utile fut accomplie : < Certifie que la rivière de Sosne et le Doux estoyent si pleins de corps et de charongnes dMceux escorcheurs , que maintes fois les pescheurs lies tiroyent en lieu de poisson , deux à deux, trois à trois corps, liés et accouplés de cordes ensemble. > Mémoires j 1. 1, pag. 291. Parfois le sac portait sur Textérieur cette inscription significative : « Laissez passer la justice du roi! > Un exemple au moins, de date plus éloignée, il est vrai, est mentionné par Lefevre de Saint -Remy (édit. Buchon), t. I, pag. ^.
que la crainte avait fait enfouir plus profondément et cacher plus secrètement que ne Tavaient été les métaux dans leurs filons originaires, entrèrent de nouveau"^ librement dans la circulation. Les paysans sortirent dfe leurs retraites sombres et humides et se remirent en quête de leurs maisons ruinée et de leurs champs dévastés (1).
Le retour de la paix fut salué avec une joie particulière dans cette partie du pays qui avait été le principal théâtre de la guerre contre les anglais. Ce fut un effet semblable à celui que produit !le vent du sud si impatiemment attendu par les voyageurs emprisonnés dans les glaces des régions arctiques, ce vent qui, en une seule nuit, fait fondre tous les obstacles qui s'opposaient à leur marche en avant ou h leur retour. Pendant près de trente années, les habitants du nord de la France, parqués dans Tenceinte murée de leurs villes, avaient enduré les périls, les privations et les anxiétés d'un siège continu. Dans les chroniques du temps, il n'y a pas de peinture plus touchante que c^lle de la façon dont ces pauvres captifs saluèrent la nouvelle de leur délivrance. Leur premier mouvement fut de courir aux églises s'agenouiller devant les reliques des saints pour y faire éclater les émotions de reconnaissance dont leur cœur était rempli à cette heure si longtemps attendue et qtf on désespérait d'entendre sonner. Un grand nombre partirent immédiatement
(1) t Tnm pablica itinera, absqae rernm et corporom discmnine, freqaentare videres; Inm omne homionm gênas, potissime negoeiatores , cromeDas anro refertas, qaod panlo ante im seeretis natarae Tisceribns, prsBdonnm mptn, recondebant, tntissimnm palam déferre et de ani in alteram patriam proficisci \m\&ntJïr,tBlouûeli AssertioNormanniœ, cité par Qaicherat dans son édition de Basio, 1. 1, pag. 173, note. Lamarche parle de la nonvelle organisation militaire comme d*ane t belle et profitable cbose ponr le royaume: et par ce moyen cessôrent les escorchenrs et les gens de compaignies lenr coarses et leur pilleries. > Mémoires, 1. 1, pag. 407.
0£ CHABtES LE TÉMÉBAIRE. 53
pour delODgpèlepÎDageSy.ea^QOomplisseme&l de vœux formés pendant leiemps des^f^reuves. Maisiaseasationgënérale était celle de Toiseau qui s'écbappe de ssi eage et vole librement dans les airs de salbrét natale. Les rues étaient remplies de gens de tout âge, de tout sexe et de toute condition, q^i, dès que les portes furent ouvertes, s'en furent en courant dans toutes les directions, impatients de contempler ces horizons et ces scènes dont plus d'un ne se rappelait plus que comme d'une vague vision de son enfance, et que d'autres n'avaient jamais ni vus ni visités jusqu'à ce jour. Les vertes prairies, les ruisseaux méandreux, les ombreuses forêts, jusqu'aux paysages les plus déserts et les plus désolés^ excitaient des mondes d'élonnement et d'enthousiasme (1). Cependant, à ces reconnaissantes sensations de nouveauté et de liberté fraîchement acquise, se mêlaient des sentiments d'un ordre différent. On voyait des hommes à cheveux blancs cherchant l'endroit de leurs anciennes demeures et s'efforçant de reconnaître les lieux associés dans leurs souvenirs aux soucis, aux joies, aux saintes douleurs d'un passé bien éloigné (2). Peu d'indices restaient debout pour aider leur mémoire et faciliter leurs recherches. Les cendres de leurs maisons ruinées avaient depuis longtemps disparu. Les champs qu'ils avaient cultivés naguère étaient maintenant couverts de futaies. Les grandes routes ellesmêmes se retrouvaient à peine (3). Les vestiges des anciennes habitations et les traces de leur destruction semblaient avoir
(1) « JuYabat et sikaa Tidore, et agros, licet nbiqne pœne squalenles et desertos, Tirentia prata, fontesque atqae amnes, et aquaram rivales intJieri; de qaibas quidem a maltis, qui arbiam claustra nanquam exierant, fama dnmtaxat, experimeale vero nulla notitia babebatar. > Basin, 1. 1, pag. 165.
(2) Lamarche, Mémoires.
(3) BasiD, 1. 1, pag. 118.
é^tement été eâacées. La natore, sombre et solitaire, réguait sur use région qui pendant des siècles ayait été arrachée à sa dominatioB par l'énergie de rhomme, mais qui, né^igée par les foHes et les crimes de celui-ci, était rentrée sms son joug.