‹ Histoire de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne; (volume 2)Chapitre 4 sur 13 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'héritier de Bourgogne. — L'héritier de Frauce. Avènement de Louis XI (1433-1461)

DtjoDy rjmcienne capitale de la Bourgogne, est siiué au confluent de deux rivières et à l'entrée d'une plaine vaste» mais abritée et fertile. Vue des hauteurs de la Côte-d'Or, tapissées de vignobles, la ville a un aspect particulier de sévérité. Cest un groupe de constructions ma/ssives qui dominent d'un front sourcilleux un paysage des plus souriants. Quoique, sous la maison de Yalois, elle eût cessé d'être la résidence ordinaire des ducs, elle était toujours regardée comme le siège de leur souveraineté. C'est là que tous étaient nés, excepté le premier de la race ; c'est là que, tous, sauf le dernier, furent enterrés. Le mausolée de famille était situé immédiatement bors des murs de la ville. C'était un grand couvent de chartreux, érigé par Philippe le Hardi, le foudateur de la dynastie; et, au cœur de la ville, entourée de constructions d'une date plus récente, on voit encore debout une tour du palais ducal qui fut le berceau de Jean Sans-Peur, de Philippe le Bon , et du prince avec lequel la dynastie s'éteignit (1).

(i) La CiUsiTi^, ei3qais9es dijoimaises {Mérnoires de L'Académie de Dijon ^ i845, I>ag. ii2 ) i GQnrtépée, t. U, pag. 83, 126 .

Charles de Bourgogne naquit le 10 novembre 1433 (1). Les premiers enfants 4e la duchesse Isabelle étaient morts au berceau. Son troisième enfant, qui se trouva être le dernier, fut donc Tobjet tout particulier de sa tendresse et de ses soins ; et, contrairement à l'usage suivi par les femmes d'un rang élevé, sa mère le nourrit de son propre lait. Cependant, pour le jeune duc, la sollicitude maternelle aurait pu sans danger se dispenser de toute préoccupation. Loin d'être souffreteux, Tenfant avait été doué par la nature d'une constitution extraordinairement vigoureuse.

Le jour de son baptême, il fut investi de Tordre de la Toison d'or et reçu le titre de comte de Charolais^2). Avant qu'il eût deux ans, sa mère partit avec lui pour les Pays-Bas, où, dès qu'il eut atteint l'âge raisonnable, on le confia aux soins d'un gentilhomme distingué pour son intégrité et la pureté de ses mœurs, pour qu'il le formât aux habitudes et l'instruisit des connaissances qui convenaient à son illustre position.

Le seigneur d'Auxy se trouva investi d'une charge qui n'était ni légère, ni commode. Le caractère violent du jeune comte prouva de bonne heure et constamment que le sang de ses ancêtres paternels coulait dans ses veines avec une impétuosité que rien n'avait diminuée (3). Cependant la force du courant n'était pas indiquée seulement par sa vio^ lence. Il montrait une obstination de volonté qui semblait

(1) Gomme c'était la reille de la Saint-Martin, il reçut an baptême le nom de « Charles- Martin. » Mais le second nom ne parait jamais aroir été employé. Si Lather, qui naquit le même jonr an demi-siécle pins tard (1483), avait été le fils d'an prince an liea d'an paysan, le nom dn saint qai lai fat conféré, selon la coatnme catholique, aurait aussi probablement disparu pour faire place à quelque appellation plus seigneuriale.

(3) Le comté de Gharolais, arriére-fief de Bourgogne, était réservé pour l'apanage de Théritier du duché. 11 avait été acheté par Philippe le Bon.

(3) On, comme le dit Lan^arche, i il estoit chaud, actif et despit, et désirolt en sa condition enfantine à faire ses voulontez à petites corrections. • Mémoires, t. Il, pag. 62.

DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. i2S

le désigner comme étant destiné à de laborieuses entreprises. Son application était remarquable; et il acquit une plus large somme de connaissances que n'en possédaient de son temps la plupart des personnes de noble extraction. Mais, dès l'abord , les œuvres des auteurs latins , qu'il savait lire et comprendre sans l'aide de commentaires (1), ne réussirent pas à intéresser son esprit au même point que les romans de chevalerie (2). Ceux ci, il est vrai, ne contenaient que des peintures idéales; mais ils idéalisaient le mode de vie auquel il assistait et dans lequel il était appelé à jouer un rôle saillant; et son esprit rêvait de chevalerie réelle et était impatient d'agir.

Quand il eut atteint sa dix-huitième année, il prit ses degrés dans ce qui constituait alors la branche d'éducation la plus importante, l'équitation et le maniement de la lance^ en joutant en public avec Jacques de Lalain, ce maitre consommé dans tous les exercices de guerre. La duchesse, qu'on avait peine à persuader d'assister à ces jeux, fut témoin de la rencontre et trembla de peur au moment du choc. Philippe, au contraire, riait de ses craintes et voyait avec complaisance les preuves d'adresse et de courage données par son fils. « La mère, » dit un chroniqueur, « ne songeait qu'au danger, le père qu'à l'honneur (3). » Quant à Charles, le champ clos n'était pas pour lui un lieu de vaine parade, mais une école d'armes. Il devint un rude jouteur, se con-

(1) Barlandos, de Carolo Burgundo (Francofarti, 1585), pag. 296. Jaeger fait remarquer tfu^ii n*y avait pas d'écolier de cet âge dont on pût en dire aatant. GeschicfUe CarU des Kûhnen (Nûrnberg, 1795), pag. 37. < Il apprenoit à l^escole monlt bien,... et retenoit ce qa'il avoit ooy, mieux qa'aatre de son aage. > Lamarche, 1. 11, pag. 62.

CK) « S'appliquoit à lire et faire lire devant lay du commencement les joyenz comptes etfaicts de Lancelot et de Ganvain. • Lamarche, loc, ciL

(3) c De ce coup ne fnt pas la duchesse contente dndict messire Jacques; mais le bon duc s'en rioit... L*un désiroit l'épreuve et Tautre la seureté. • Lamarche, t* U, pag. 6U.

iU HISTOIRE

duisant dans les liées comme un pauvre chevalier qui espérait CDoquérir faveur et fortuoe par sa valeur, plutôt que comme un prince assuré de ne rencontrer que des regards admirateurs et des triomphes faciles (1).

La rébellion de Gand, qui éclata en 1452, lui fournit une occasion de déployer sa prouesse dans des entreprises de plus grand péril. Philippe lui-même aurait bien voulu épargner à son fils une si prompte initiation aux hasards dé la guerre. Mais le comte jura par saint Georges, son unique el habituel serment, qu'il irait. en pourpoint plutôt que de ne pas accompagner son père, pour tirer vengeance de ses sujets rebelles. Dans les rencontres qui eurent lieu, il montra la valeur emportée d'un jeune soldat, en même temps que l'obstination particulière de sa race. Il se distingua dans la bataille de Gavre, où il se fraya un chemin à travers un corps de Flamands, pour aller dégager son père, qui avait été entouré et se trouvait en un péril imminent. Ayant été envoyé avec un corps de troupes pour surprendre la ville de Moerbeke, il trouva la place fortement défendue et préparée à soutenir l'attaque. Les vieux capitaines qui raccompagnaient ne pouvaient le convaincre que le projet devait être abandonné. « Du moins, » s'écriait-il, « ne battons pas en retraite; couchons ici la nuit en face de l'ennemi, et attenddons de l'artillerie et des renforts. » Et quand les avis contraires l'emportèrent, il ne put retenir des larmes de cot^e et de dépit (2).

Par une des stipulations du traité d'Arras, le comte de Gharolais avait été fiancé à ui^e fille de Charles YIL Mais

(1) < NoD pas seolement comme un priiw^ on an signeur, mais comme an chevalier dor, poissant et à doubler,... comme si c'eust été un pauvre compaijpion qui désirast son avancement à ee mestier. • Lamarche, 1. 1 J, pag. 156.

(2) a Dont il larm/>yoit de dépit et de courage. • Lamardie, t. Il, pag. li^

cette princesse mourut avant que le mariage pût être cons0WDé. Philippe, alors, choisit, pour fiancée à son fils, une autre princesse française, fille du duc de Bourbon. .Mais le coflite, influencé par sa mère, manifesta une répugnance formelle pour cette union. La duchesse, qui descendait par S9 mère de la maison royale d'Angleterre ^ désirait vivement que son fils s'alliât à cette famille. Le duc, au contraire, n'avait pour ses anciens alliés que des sentiments d'aversion. La loyauté de son attachement à son souverain semblait se fortifier par le souvenir de leur ancienne inimitié. Il manda Charles en sa présence, et lui ordonna sur un ton sévère de renoncer absolument à l'idée d'un mariage anglais. Quoique des circonstances l'eussent forcé, au début de sa carrière, à se lier avec les ennemis de la France, il n'avait jamais , dit-il , < été Anglais de coeur ; » et il menaça son fils de le bannir et de le déshériter s'il persistait dans ses résistances. «Quant à ce bâtard» » ajouta-t-il, en se tournant vers un de ses fils naturels, qu'il soupçonnait d'avoir encouragé le comte dans son opposition, < si je m'aperçois qu'il vous conseille de vous ineltre en travers de mes volontés, je le ferai nouer dans un ^c et jeter à la mer (1). »

Le mariage de Charles avec Isabelle de Bourbon eut lieu en 1454. Quoique ayant été fiancé contre son gré, il s'attacha fortement à sa femme; et pendant toute leur union, qui dura onze ans, il se conduisit avec Mie de manière à ne lui donner aucun sujet de plainte. Dans ce siècle de corruption, et dans une cour où le souverain lui-même donnait ouvertement l'exemple de I9 licence, le comte de Charolais donna

. (1) ODClercqt t. Il, pag. 203. Il affirme qoe le mariage fut consommé le même jour, et ajoute : a Par le commandement très exprès da duc, Charles coacba icelle noict avec sa femme.»

UD exemple rare, sinon unique, de fidélité conjugale (1). Ses défauts, d'ailleurs, n'étaient pas de ceux qu'engendre l'amour immodéré des plaisirs. Il mangeait peu, sa nourriture était des plus simples, et il ne buvait guère de vin qu'en le mé-^ langeant avec une proportion d'eau beaucoup plus grande, < M'estoit enclin à nulles molesses ne lascivités, » dit le cbroniqueur, oc mais estoit tout à labeur et à dur (2). » Il se trempait par de constants et de violents travaux. Il excellait dans tous les mâles exercices , à l'arc comme à la paume. Il était rarement absent, quand la chasse faisait re* tentir ses fanfares dans la forêt de Soignes, et se plaisait particulièrement au dangereux, passe temps de la chasse au sanglier. Mais sur la côte de la Hollande, qu'il visitait souvent, il trouvait des plaisirs encore plus attrayants dans les robustes épreuves de la navigation, qui est l'industrie natu* relie de la majorité des habitants; il se confiait à l'Océan au milieu des plus fortes tempêtes, et s'initiait à l'art de la navigation dans ses plus minutieux détails (3).

Dans les relations ordinaires de la société, ses manières étaient courtoises, mais réservées. Il regardait la pompe et l'étiquette comme des conditions essentielles de la vie des princes ; mais il avait peu d'inclination pour les plaisirs et les excès de la cour de son père. Il partageait, toutefois, les goûts les plus raffinés de ce dernier et prenait part aux récréations délicates de la cour. Il était danseur gracieux et passait

(1) a Laqoelle depuis il aima tant que c'esloit belle chose de la belle vie toochant mai^ riage qu'ils menoient, et disoient pour vrai, que pour rien icellny Charles n*east allé à aoltre femme qae la sienne. > Daclercq, t. II, pag. 9M. Il mentionne le fait comme extraordinaire. Voyez aussi sur ce point, Ghasteliain, pag. 509, et Lamarche : ■ Jamais ne rompit son mariage : ni ne le sceu oncque de luy, ne d'assez suffisans pour ouir parler de tels secrets. > T. II, pag. 157.

(2) I N'estoit enclin à nulles mollesses ne lascivetés : estoit tout à labeur et à dur. • Ghasteliain, pag. 509.

(3) Lamarche, 1. 1, pag. 179, et t. Il, pag. 62, 156, et al.

pour le plus habile joueur d'échecs de son temps. H était graod amateur de musique, cultivait les sciences, dans les limites de leurs progrès d'alors, et composait des motets, des chansons et d'autres chants de style élégant (i).

Quoique d'une taille un peu au dessous de la moyenne, Charles avait une puissante structure. Ses épaules étaient larges et pleines, ses membres musculeux et solidement attachés. Il était insensible à la fatigue et portait son armure comme s'il était venu au monde tout cuirassé (2). « Deux choses plus je dirai de luy » dit Philippe de Gommines^ « l'une est, que je crois que jamais nul homme ne print plus de travail que luy, en tous endroitz où il faut exerciter la personne : l'autre, que à mon advis je ne congneuz oncques homme plus hardi. Je ne lui ouys oncques dire qu'il fust las, ny ne luy veiz jamais faire semblant d'avoir paour : et si ay esté sept années de rengen la guerre avec luy, l'esté pour le moins, et en aucunes l'hyver et l'esté (3). » Comme physionomie,

(1) Lamarche, Toyez pins haut. — Ghastellaio. — Il n'est pas inntile, an déboti d*avert^ eenx de nos lectenrs qui se seraient fait une opinion snr les événements et les personnages de cette époque dans les récits de Walter Scott, que, dans aucune de ses citations, le grand maître n'a peint ses caractères d'une main plus négligente et n'a jeté ses couleurs sur la toile avec moins de discernement que dans Quentin Durward. Sans parler des anachronismes et des antres violations de la vérité historique (que nous n'excusons même pas, car ils dénaturent non seulement les faits de l'histoire, mais encore la physionomie de Tépoque), les portraits decaractéres sont des conceptions triviales grossièrement exécutées. 11 attribue précisément à Charles le Téméraire les vices dont celui-ci était exempt. Il le représente comme on grand buveur, un grand mangeur, comme lourd d'intelligence et vulgaire dans ses goûts, comme assaisonnant ses phrases de jurons et éclatant d'un rire inconvenant à toute plaisanterie grossière on bouffonnerie indécente. Les défauts de Charles étaient assez marquants et n*ont pas besoin d'être exagérés, mais son éducation avait été celle d'un prince, non celle d'un paysan. Il avait été mieux élevé que la plupart des princes de son temps ; ses goûts et ses habitudes étaient plus distingués que les leurs, et l'empire qu'il avait sur ses appétits sensuels étaient un trait aussi caractéristique de son esprit que sa sévérité et sa violence.

(2) c Estoit (ce sembloit) né en fer, tant Taimoit : se délectoit en armes et en champs floris de barnas.» Ghastellaio, pag 509. ■ 11 portoit ordinairement (ses armes) sans distinction de temps, chaleureux on froid, car en l'un et en l'autre il travailloit équalement, sans pouvoir succomber à la peine. > GoUut, col. 1313.

(3) Commines, 1. 1, pag. 51.

U ressemblait peu à son père. Ils n'avaient de commun que les fortes lèvres d'un rouge très vif. Il avait la figure presque ronde; son teint olivâtre laissait apparaître sous sa transparence des couleurs d'un rouge sanguin. Une masse ondoyante d'épais cheveux noirs couvrait son front ; mais ses yeux estaient d'une clarté céleste ; ses regards pénétrants à la fois et expressifs, s'illuminaient aux heures de passion, d'un éclat terrible. Le son de sa voix était agréable et clair. Il élait doué d'une éloquence naturelle, qu'embarrassait parfois au début l'ardeur de son tempérament , mais qui , par la suite, devenait aussi logique que véhémente (1).

Il n'est guère nécessaire que nous cherchions à esquisser ici même les contours du caractère de Charles , tant il se révèle clairement dans les moindres incidents de son existence. Là il n'y a pas de subtilités à explorer, pas d'étranges contradictions à concilier. Fougueux et inflexible; fier, impatient, mélancolique; implacable dans ses inimitiés, rigoureux mais juste dans ses jugements; sujet à des explosions de passion qui se résolvaient dans une sombre fixité de résolutions, quene pouvaient ébranler ni les flatteries, ni les conseils; toujours couvant des projets pour l'avenir on luttant avec énergie contre le présent, Charles le Téméraire, le Vif, le Belliqueux, le Terrible (car toutes ces épithètes lui farent appliquées , soit durant sa vie, soit par la génération qui succéda immédiatement), a son portrait tracé sur la toile

(i) « Portoit tionnes jambes et grosses cuisses, longue main et gent pied,... un peu grossattes espaules :... avoit tournure de visage uo peu plus ronde que le père, mais estoit de clair brun : avoit uns yeux rairs et rians et angéliquement clairs:... avoit la bouche du pire grossette et vermeille :... portoit un vif teint, clair brun, beau front et noire chevelure espesse et houssue, blanc col et bien assis, et en marchant regardoit vers terre... Avoit : faconde; telle fois fut en commencement de sa raison empeschié à la bouter dehors; mais mis en train fut très éloquent. Avoit beau son et clair :... estoit sage et discret de son ^ parler, orné et compassé en ses raisons beaucoup plus que le père. > Ghastellain, pag. 09.

de Thistoire en traits el eo couleurs que le copiste le moins expert ne peut manquer de saisir. Ceux qui l'avaient connu dans sa jeunesse et qui s'étaient laissé tromper par ses hah bitudes méditatives , avaient cru qu'il n*avait pas une vive inclination pour la carrière des armes. Mais sa première exr périence de la vie militaire éveilla en lui une passion qui ne s'endormit plus par la suite (1). Tous les désirs naturels à la jeunesse furent consumés par la Ûamme intense de son ambition. On rapporte que, dès cette époque, tous les soirs:, après qu'il s'était mis au lit, il se faisait lire à haute voix par un de ses gens quelque passage émouvant de l'histoire ancienne; et, quand il écoutait le récit des exploits d'Alexandre , il semblait qu'il éprouvât une secrète exaltation en se rappelant que , lui aussi était fils de Philippe (2). Pendant l'automne de 1456, tandis que le duc était absent de Hollande, arriva à la cour de Bruxelles unfugitif de France* Ce personnage occupera dans notre récit une place au moins aussi remarquable que Charles. Son caractère, toutefois,

(1) Commioeg indique ooe daie plas aiTancée, la bataille de Moatihéry, comme Tépoqae où cette passion commença à se développer : a Estoit très inutile pour la goerre paravant ce jour, et u'aymoit nulle chose qui y apparlinst. » Mémoires, 1. 1, pag. 50. Mais Gommines n'entra dans la maison de Charles que quelques mois après la guerre deGaod, daos laquelle, suivant d'antres rapports. Tardent courage montré par le comte égalait son respect pour la discipline militaire.

(2) Dans les grossières mais énergiques ballades qui célèbrent les victoires des Suisses et de leurs alliés de TAlsace, Charles est souvent représenté comme ayant voulu imiter la carrière d*Âlexandre. Par exemple :

a So mnss man in des grossen A.Iexanders legend lesen, Als ob er meint sin gelichs wesen. ■

Johannes Knebel, Chronik des Kaplans, 2** abth., S. 220. { Bemerkungen.) La méuie impression se trouve traduite d'une façon plus explicite et plus sérieuse dans une lettre écrite par un gentilhomme flamand en 1473. « Hujns rei (les exploits d'Alexandre) prsBci* pua admiratione, qui curas studiaque sua interius noruut, ainnt ipsum teneri. ■ Lenglet du Fresnoy, Mémoires de Commines, avec un Recueil de traités, lettres, contrats fit irwemceion». Lond., i747, 4 vol. in-4', t. III, pag. 26i.

sera beaucoup plus difficile à dépeindre. Facile d'accès, communicatif et familier, il semble nous inviter à une intimité sans réserve, et se livrer sans restriction à notre inspection. Mais ses traits sont si mobiles, l'expression en est si douteuse et si changeante, que le portrait, nous le craignons bien, restera jusqu'à la fin des temps un sujet d'études plein de perplexité.

Nous avons dit, dans un précédent chapitre, que les mesures à l'aide desquelles Charles YII réussit à rétablir» dans une certaine limite, Tordre dans ses domaines , excitèrent le mécontentement d'un certain nombre de nobles. Le principal embarras des mécontents gisait dans la difficulté de trouver un chef ayant une position suffisamment éminente pour attirer le peuple autour de leur drapeau.. Le duc de Bourgogne, qui venait de conclure un traité avec le roi, refusa de prêter son appui au mouvement. Dans cette conjoncture» ceux qui avaient commencé l'entreprise tournèrent leurs regards vers l'héritier du trône.

Louis venait à peine d'achever sa d ix-septième année (1 440) . Son enfance avait été fort différente de celle de la plupart des princes. A l'époque de sa naissance , son père vivait à Bourges, dans la condition d'un exilé plutôt que d'un roi. La cour de Charles YII avait si peu conservé l'apparat du prestige royal, que la chambre du roi était ouverte à toutes heures au moindre officier de son armée (1). Tandis que son vassal, le duc de Bourgogne, éclipsait les plus grands monarques de l'Europe par la splendeur de son genre de vie , Charles YII invitait ses capitaines à un diner aussi simple que substantiel, composé d'un gigot de mouton et d'une couple de

(1) Lamarche, 1. 1» pag. 286.

Volailles (1). Quand le prince fut baptisé, les fonds du trésor royal furent insui&sants pour payer le salaire du chapelain. Sa nourrice, une « pauvre femme de Bourges, » reçut plusieurs années après, au lieu de pension, une gratification de quinze livres (2); et quand Louis fut arrivé à un âge qui lui donnait droit à une bourse particulière pour ses menus plaisirs, sa pension fut fixée à dix couronnes par mois.

Une jeunesse exposée de trop bonne heure aux rigueurs et aux mortifications, affecte différemment les esprits, en ce qui touche aux qualités morales des individus. Mais presque toujours elle stimule le développement des qualités intellectuelles. Louis, d'ailleurs, avait un esprit qui devait mûrir de bonne heure dans n'importe quelle atmosphère. Il avait une faculté instinctive de perception pour la carrière qu'il avait à parcourir; il possédait, en outre, une heureuse confiance dans ses moyens et un désir immodéré de les exercer. Il fut souvent trahi par la subtilité et la prestesse de son intelligence, rarement par la vivacité de ses passions. Quant aux sentiments du cœur, il en connaissait à merveille les signes extérieurs, et son empire sur eux devint par la suite une de ses plus remarquables qualités. Il apprit aussi , mais avec moins de facilité, combien la haine est insensée et dangereuse (3).

A dix-sept ans, donc, Louis n'était plus un enfant. Trois ans auparavant, au siège de Montereau, il avait fait son apprentissage dans le métier des armes; et, depuis, il avait

(1; Vigiles de Gtiarles VIL

(2) Daclos, Histoire de Louis XL Amsterdam, 1766, t. III (preuTes), pag. 3; Petitot, Mémoires de Commines, introduction.

(3) I Comme il se tronva grant et roy couronné, d'entrée ne pensa que anx vengeances; mais tost Iny en Tint le dommaige, et quant et quant la repentance. Et repara ceste follye et ceste erreur, * Gommines, 1. 1, pag. 85.

pris une part active dans les expéditîofis ayai^t pour d[>jét d'exterminer les baodes qm dévastaient ie pays. Il écouta favorablement les ouvertures des nobles mécontents. L*idée de faire la guerre contre son propre père ne lui inspira guère de scrupules. Il appréciait parfaitement qu'il était expédient qo'il enlevât la direction des affaires de l'État des mains débiles d'un monarque indolent. Avec sa vive intelligence, ses habitudes actives, son amour inné du travail, ne lui serait-il pas bien facile de chasser du pays ce qui restait d'Anglais et de rendre à la France sa gloire d'autrefois (1)? Mais, si perspicaces que fussent ses instincts, Louis manquait encore de cette sagacité que les esprits les plus heu* reusement constitués ne peuvent acquérir que de l'expérience. Son empressement était destiné à ie jeter dans maintes sérieuses difficultés, dont un homme moins habile que lui n'aurait pu sortir, avant qu'il eût appris cette ^ience, la plus importante de toutes pour un esprit ambitieux , savoir attendre. Charles VII avait été indolent aussi longtemps qu'il avait été obligé de se soumettre aux décisions de conseillers dont l'incapacité était l'objet de son mépris insoucieux (2). Mais il était maintenant entouré de ministres de son choix, et il poursuivait ses entreprises tant militaires que politiques avec vigueur et succès. Il dispersa

(i) « Ipse vero qoi javeDis et animosas foret... facile talibos iacommodis obviaret.. remque pablicam, prorsas dilapsam atqne prope extinctam, saa vigilantia et iodustria brevi tempore iostanraret, et poMicis ejectis hostibns, regnam ipsQm ad priscam digDitatis su» ac decoris gratiam atqae opalentiam rerocaret. > Basin, 1. 1, pag. 136.

(3) Le mot de Macaolay an sujet de Charles II d*AogIeterre, i qn*il était on esclave sans être aoe dope,> pourrait être appliqué aussi à Charles VII dans ses premières années. 11 se soumit sans la moindre expression de répugnance an contrôle de gens pour lesquels il D*avait ni affection ni respect. ■ Mon cousin, » dit-il an connétable de Rlchmont qui insistait auprès du roi sur les talents et les qualités d*une personne qn*il hésitait à nommer à on emploi, t c'est tous qui faites la nomination et tous tous en repentirez; je le connaît^ mieux que tous, > ce que TéTénement confirma en effet.

les éléments de la révolte avant qu'ils eussent eu le temps de se constituer. L'un après l'autre, les nobles rebelles firent leur paix avec le roi , et rentrèrent dans l'obéissance. Au bout de quelques mois, Louis fut étonné de se trouver abandonné par tout le monde, sauf par quelques nobles de sa suite, des hommes qui avaient été placés auprès de lui par Charles, et qui s'étaient rendus coupables d'une double trahison en détournant le prince de ses devoirs. Ils n'avaient de chance de rentrer en grâce que par l'intercession de Louis. Ils l'envoyèrent donc au roi, pour solliciter leur pardon et le sien. Charles accorda à son fils le pardon glacial d'un père qui ne tenait pas à punir, mais qui comprenait que c'eût été bonté perdue que de faire un accueil gracieuxetgénéreuxà un coupable de cette trempe. La pétition de Louis eu faveur de ses adhérents fut repoussée avec dédain. Le prince répondit qu'il était engagé d'honneur à retourner auprès d'eux et à partager leur sort. « Louis, » répondit le roi, avec son sangfroid accoutumé, « vous êtes venu de votre plein gré; vous êtes libre de retourner de même. Si la porte n'est pas assez large pour vous livrer passage, je ferai abattre quinze où vingt aunes de muraille (1). » Une pareille réponse ne pouvait manquer de faire l'impression voulue sur l'esprit perspicace de celui auquel elle était adressée.

II était évident, toutefois, que cet esprit inquiet ne pouvait être tenu en sujétion qu'à la condition d'être continuellement occupé. Le roi l'envoya donc en Normandie, où certaines places fortes étant encore occupées par des garnisons anglaises, on continuait une guerre irrégulière. Louis ne possédait pas cette combinaison particulière de talents qui

(4) Monstrelet, t. VII, pag. 83.

constituent le génie du grand capitaine. Mais son audace et sa vivacité stimulèrent les opérations des Français, qui remportèrent partout l'avantage. Il fut ensuite placé à la tète d'une armée que le roi avait envoyée contro les Suisses» à rinstigatioQ de ses alliés autrichiens; et, quoique ses exploits, dans cette occasion, aient eu un caractère assez contestable, il ne subit pas de revers et remporta même une victoire mémorable sur un ennemi vaillant, mais trop confitint.

Mais à peine eut-il été rappelé à la cour, qu'il commença de nouveau à conspirer contre le souverain qu'il avait servi avec tant de zèle et de succès. Il lui était impossible de compreadre que d'insurmontables obstacles s'opposaient à ce qu'il rencontrât d'emblée l'occasion qu'il cberchait, de montrer qu'il était en état de diriger les affaires de la France. Il t&ta la fidélité de la garde écossaise, et s'ouvrit de ses projets de trahison au célèbre Ântony de Gbabanne, comte de Dammardn,un des plus fidèles capitaines de Charles. Son dessein était de se rendre maître de la personne de son père et de s'emparer du gouvernement du royaume. Il parla de ses combinaisons avec un calme remarquable chez un sujet, admirable chez un fils. « Se fera bien la chose, » fit-il observera Dammartin, « et y veux être en personne, car chacun craint la personne du roi quand on le voit ; et quand je n'y seroye en personne, je doute que le cœur ne faillit à mes gens, quand ils le verroient, et en ma présence chacun fera ce que je voudrai, et tout se fera bien (1). » Le naéme ton de candeur et de simplicité marqua le reste de la communication, dont le confident involontaire s'empressa de rendre compte

(!) Déposition de Dammartin. Dodos, t. III, pag. 54.

atrrôi. La plupart desindividus de rang mférieùr comproiliiâ dans la conspiration furent exécutés. Mais Charles, qudiqu'if comprît parfoitement le caractère de son fils, et qu'il Tât peu disposé à être la victime de sa tendresse paternelle, n'avait pas le caractère inflexible de Philippe II ou de Pierre le Grand. C'est pourquoi, au lieu de mettre le prince à nlort ou de renfermer dans une prison, il lui confia le gouvei'nement du Dauphiné.

Cette province avait déjà été donnée à Louis eu apanage, et les États lui avaient alloué un revenu annuel considérable. II sô trouva alors chargé de Tadministration des affaire^ de la province, sauf, bien entendu, les restrictions nécessaires pour la conservation de l'autorité de la couronne. Mais il ne tint aucun compte de ces restrictions. Le Dauphiné devint pour lui une France à limites plus restreintes, où il exerçait le pouvoir et assumait les prérogatives d'un souverain indépendant. Il fit des guerres et des traités avec ses voisins ; et, comme le souverain qui vient d'obtenir possession d'une couronne croit de son devoir de pourvoir à la transmission paisible de son autorité, il se prépara à conclure une alliance matrimoniale, et offrit sa main à la fille du duc de Savoie.

Louis était déjà veuf. A l'âge de treize ans, il avait été marié à Marguerite d'Ecosse, fille de Jacques I*'. Peu de passages de la chronique scandaleuse de ce temps-là sont mieux connus que la lamentable histoire de cette jeune princesse, une noble créature, pleine d'intelligence, d'enthousiasme et prompte à toutes les généreuses impulsions ; aimant la poésie (1), les romans héroïques, et la conversa-

(1) On cite d'elle ce fait qse, trouvant nu jour Atain Chartier, le poêle et secrétaire dn Téii endonai sar une diaise, elle rembrsssa sur la bouche, t àcanse des belles cboses q«i en étaient sorties,» dit-^Ue i ses sairanles étonnées, liicbelet prétend qa*il n*y a pas dans les

tioD fine et élégaute; transplaotée denses pâles collines du Nord dans un sol plus tiède mais moins approprié à sa nature, et mal assortie à un jeune homme du monde, précoce dans sa vive perception des côtés pratiques de la vie, dans son manque absolu de sentiments généreux et dans son aptitude à briser toute tendre aspiration chez ceux avec lesquels il se trouvait en contact.

Marguerite avait douze ans quand elle fut amenée en France, un an de moins que le dauphin. Elle ne vécut que jusqu'à Tàge de vingt ans, aimée, dit l'histoire, par le roi et la reine, et adorée par toutes les jeunes dames de la cour, comme le prouvent clairement les documents relatifs à son existence. Peu de temps avant sa mort, des bruits odieux commencèrent à se répandre contre elle. C'étaient des rumeurs vagues et des insinuations, qui trouvaient une excuse et un prétexte dans une certaine liberté de manière3 qui, tout innocente qu'elle fût, froissait les règles de l'étiquette; et aussi, comme il n'arrive que trop souvent, dans la noblesse même de sa nature. Elle restait assise parfois la moitié de la nuit, voire même la nuit entière, à composer des ballades et des rondeaux, amusement dont elle raffolait; souvent elle ne se mettait au lit que <ic lorsque monseigneur le dauphin avait fait ses deux premiers sommes ; » parfois même elle ne se couchait qu'à l'aurore. Jamet de Tillay, bailli du Vermandois, qui occupait un certain poste dans la maison royale, étant entré dans son appartement un soir, <r vers neuf heures, » la trouva reposant sur sa couche, et conversant

poésies d*Alain de quoi justifier ce baiser. On rapporte sur Marguerite une antre anecdote non moins caractéristique. Dans un tournoi, elle détourna ses regards des plus élégants cavaliers vers un pauvre chevalier dont le misérable équipement semblait faire tache au milieu delà splendeur qui l'environnait, et lui fit généreusement présent de trois cents couronnes d'or de sa bourse particulière, qui n'était pourtant pas trop richement fournie.

avec messire de Blainville, qui était accoudé sur le lit, et avec un autre gentilhomme; ni torche, ni chandelle ne brûlaient, mais un «bon feu& brûlait dans le foyer et projetait une lueur joyeuse, mais, à ce qu'il parût, peu convenable. Les dames de sa suite étaient présentes ; mais de Tillay, froissé de cette infraction aux convenances dans une cour si immaculée, gourmanda en des termes grossiers et insolents Tofficier dont le devoir était de veiller à ce que les chandelles fussent allumées, en l'avertissant du scandale qui pourrait résulter de cette négligence, « madame étant une étrangère (1). »

Cette parole fut avouée par le diffamateur, d'autant plus pervers, qu'en calomniant la princesse il affectait delà défendre du scandale, lorsque, après la mort de Marguerite, il fut interrogé au sujet du langage qu'il avait tenu à son égard, et aussi sur ce propos qn'il avait insinué en diverses occasions et à diverses personnes, à savoir qu'elle n'aurait probablement pas d'enfants. Mais il expliqua ces expressions en prétendant qu'elles avaient une portée inoffensive. Quant à d'autres phrases, qui n'admettaient pas pareille interprétation, il les dénia effrontément, affirmant « sur la damnation de son âme, » qu'il n'avait jamais proféré uue syllabe contre l'honneur de la princesse, et offrant, si l'accusateur était un homme, de soutenir son démenti de sou épée. Mais les dépositions de plusieurs témoins, hommes et femmes, établirent le fait que de Tillay avait non seulement accusé Marguerite en termes vagues mais directs, de mener une conduite dissolue, mais encore qu'il avait essayé, par un système à la lago, de faire entrer des soupçons jaloux dans l'esprit de la reine (2).

(1) Interrogatoire de Jamel de Tillay. Duclos, t. LU, pag. 34,4-7.

(2) Le témoignage de la reine se borne an récit d'ane conyersation assez cnriense qa*elle

Le rOle joué par Louis daos celte obscure affaire parait avoir été purement négatif. On ne le voit même pas du tgut figurer dans la cause. Mais son ombre se montre de t^mfê ^ temps sous un jour sinistre au fond du tableau. % U «'y ^vait pas d'homme au monde dont elle avait aussi peur que de monseigneur le dauphin , » faisait remarquer Marguerite à une de ses dames (1), en se plaignant tristement des pror pos par lesquels « ce vaillant officier, i^ comme elle appelait ironiquement de Tillay, avait cherché à ternir sa réputation. Elle semble avoir éprouvé pour cet individu un mélange de crainte et d'horreur. Un soir qu'elle s'en allait pour réciter jses vêpres dans l'oratoire de la reine, elle surprit le 9on de ^a voix dans la chambre , où il était c se gaussant , comrni^ d'habitude, » avec une des femmes, et elle se retira comm^ j^i une couleuvre avait traversé squ chemin (3). . Au milieu de ses chagrins, la niort bienfaisante vint à ^m

âvaît eue arec de Tillay aa moment eà la coar allait partir de GliâloBs, II l'infoniia qae (e roi avait jagé bon, à cause de la faiblesse de sa saoté, qu'elle Toyageât 4 petites joarqées ; qaVlie partirait la première et que la dauphine resterait derrière et voyagerait avec le roi. Celte commo&icatioo était faite de manière à suggérer la pensée (fan motif autre qit f^lni qui était assigné. La reine cependant se garda de faire Toir son émotion, et répondit à de Tillay qu'elle se conformerait aux arrangements arrêtés et qu'elle allait tout préparer lM>ur son départ. Quand elle parla de la chose à son maître d'hôtel, celui-ci exprima def doutes sur la sincérité des assertions de de Tillay, et on constata en efiét, après enquête, que rien de pareil n'aTait été projeté.

(1) Gomminef, qi^i écrivait plus d'un demi-siècle plus tard, mais qui recevait le9 ^adf • tiens de la cour de France des meilleures sources, assure que Louis avait été marié 4 Marguerite contre son gré et n'avait cessé de le regretter tant qu'elle avait vécu. Mémoires, t.ll,pag,W4.

(2) t Incontinent elle s'en retourna tout court, sans dire mot, et s'en yssit dudit retrait, et tantôt elle qui parle s'en alla après madite Dame. > Déposition de Jeanne de Tasst. ^clos, t. in> pas- SI* — Marguerite demanda quel éta^t le sujet de la conv^r^Uen 4« ^ tillay et expliqua son agitation en disant que c'était lui qui avait cherché à lui enlever la faveur du roi et de son mari. Quelques jours après elle dit au même témoin que c le vaillaat homme avait commencé i trembler, » qu'il lui avait fait demander une entreTue pour s'excuser. « Mais je sais bien, » ajoQta-t-elle, < qu'il a dit les paroles, et ceux qui )fn ent rapportées sont prêts à le lui affirmer en fac^. >

secours (1445). Elle tomba malade à Compiègne, après avoir marché par ud jour de forte chaleur, du palais de Févéque , où la cour résidait, jusqu'à la cathédrale, pour aller faire ses prières. Les médecins trouvèrent leurs remèdes impuissants, et déclarèrent, ce qui n'était que trop évident pour tous, qu'elle avait c quelque gros chagrin sur le cœur » et que cela et ses veilles prolongées devaient h&ter sa fin. A ses derniers moments, elle parla en pleurant des chagrins qui Tavaient conduite si jeune au tombeau et du regret qu'elle éprouvait d'avoir quitté TÉcosse (1). Se frappant la poitrine, < Je prends Dieu et mon baptême à témoins, i> s'écriait* elle, « que je n'ai jamais été coupable d'aucun tort envers mon sire. » Après sa confession, une de ses dames insinua qu'on devait lui persuader de dire qu'elle pardonnait à de Tillay. Le prêtre fit observer qu'elle l'avait déjà fait, c Non, non, » cria-t-elle de son lit, c je ne lui ai pas pardonné, je ne lui ai pas. pardonné ; » et elle continua à répéter ces paroles tant qu'on lui dit que , si die ne pardonnait pas à tout le monde, elle ne pouvait pas espérer d'obtenir elle* même son pardon. « Eh bien, donc, » dit-elle, « je lui par* donne , » et elle ajouta, c de tout mon cœur. » Quelqu'un ayant essayé de la réconforter en lui faisant espérer qu'elle vivrait, < Fi de la viel » répondit-elle, c qu'on ne m'en parle plus (2)!»

Cette mort prématurée fut peut-être le seul bonheur de Marguerite. Ce fut aussi un événement heureux pour Louis. La contiguïté de ses domaines avec ceux du duc de Savoie

^> Bresé, grand léaéchal de Rbnntûdie et ée PoiU>a,l6 plis habile et aosii le piM tumnéte des minisires de Charles VII, qui était présent et qui i'entendit, s*écria a? ec indignation : c Ah! fanz et mantais ribanlt, elle meut par toi ! b

(2) Voyes les dépositions des assistants. Daclos, t. IH, pag. 33,S8i 30>etc.

faisait de Charlotte un choix Tort désirable pour lui, si désirable qu*il ue crut même pas devoir consulter au préalable son père avant de faire sa proposition. Quand elles furent acceptées et qu'un jour prochain eut été fixé pour le mariage, il donna avis à Charles de Theureux événement qui allait avoir lieu et lui demanda ses félicitations.

Charles, pour toute réponse, lui ordonna de rompre Taffaire. Son plus ardent désir, écrivait-il, était d'obtenir pour son fils la main d'une princesse anglaise, afin de cimenter la paix entre les deux royaumes, et déjà il était entré en négociations pour arriver à ce but. Le roi d'armes de Normandie fut aussi dépéché avec des lettres pour le duc de Savoie, exprimant l'étonnement du roi de ce que le duc eût encouragé les demandes du dauphin avant qu'on connût les sentiments de son père. Louis était parvenu à Chambéry. où les noces devaient être célébrées, avant l'arrivée du messager; et ce dernier était à peine descendu du cheval, qu'il se vit entouré par les gens du dauphin, qui lui souhaitèrent la bienvenue comme compatriote, lui procurèrent un excellent logement, l'engagèrent à faire bonne chère, et s'enquirent de la nature de sa mission. Il refusa de leur en faire part, ses instructions lui enjoignant de ne remettre ses dépêches et son message qu'au duc en personne. On lui fit observer qu'il était absolument impossible d'être admis en audience auprès du duc, et on lui conseilla aflectueusement d'aller à Grenoble, y passer quatre ou cinq jours à s'amuser, lui promettant de défrayer généreusement toutes ses dépenses. Voyant qu'il ne pouvait faire autrement, il consentit enfin, après bien des pourparlers, à présenter ses lettres au chancelier de Savoie. Le lendemain matin (10 mars 1450), on le conduisit à une église, et on le fit asseoir dans un coin à demi

obscur, d*où il put jouir toutefois du spectacle de la cérémonie Duptiale et de la vue de « monseigneur le dauphin, vêtu d'une longue robe de velours pourpre garnie d'hermine. » Deux jours après, on le renvoya en France, porteur d'une lettre du duc de Savoie, qui se lamentait de n'avoir reçu le message royal que « lorsque les épousailles avaient été célébrées avec toute la solennité et la grandeur requises (1). i>

La conduite tenue par Louis pendant les neuf années de son gouvernement dans le Dauphiné excita non seulement le déplaisir du roi, mais encore les murmures des habitants. Son activité et l'excellence de ses intentions étaient incontestables. Il introduisit de nombreuses réformes dans le système administratif et judiciaire; mais ces réformes ne furent pas reçues avec la gratitude sur laquelle il pouvait compter; et, quand il voulut imposer dés taxes sans le consentement préalable des états, ceux-ci en appelèrent au roi pour les protéger dans la jouissance de leurs droits. Charles vit que son intervention ne pouvait pas être plus longtemps différée. Il ordonna à Louis de revenir à la cour. Le prince n'aurait pas demandé mieux que d'obéir à cette injonction, mais il représenta qu'il ne pouvait pas le faire en toute sécurité ; qu'il avait des raisons pour croire que les ministres du roi lui étaient hostiles et conspiraient sa perte. Charles, d'autre part, était d'avis qu'il avait bien plutôt ledroit dese plaindre, lui, de ce que le dauphin fût entouré de gens qui l'encourageaient dans ^a désobéissance. Il renvoya les envoyés de Louis avec une réponse brève et sèche. Il ne voulait pas écouter de vaines protestations. Il était temps^ disait-il, que

(1) Procès-verbal de Normandie roi d'armes da voyage par lui fait par commandement du roi: Lettre dn dac de SaToye an roy. Dnclos, t. III, pag. 68-75.

14â HISTOIRE

cet état de choses eût une fin; il avait duré trop longtemps. « Que mon fils, » dit-il, < revieune à son devoir, et il sera traité comme un fils. Quant aux craintes quMl prétend avoir, ma parole lui est un gage de sécurité que mes ennemis n'ont jamais refusé d'accepter (l), » Précédé d'une armée, le roi marcha vers la frontière du Dauphiné.

Louis fut infatigable dans ses efibrts pour détourner le coup qui le menaçait. Il dépêcha une nouvelle ambassade auprès de Charles, pour le remercier de sa très gracieuse réponse et pour reprendre les négociations que c^te réponse avait si brusquement rompues. Il invoqua la médiation du pape, du duc de Bourgogne, du roi de Castille. Il invoqua l'intercession du ciel par des vœux et des offrandes faits en son nom aux autels les plus célèbres de la chrétienté (2). Finalement, il se prépara à en appeler aux armes. Il appela à son aide les nobles de la province, et ordonna au peuple de se retirer avec ses biens dans les villes fortifiées. « Si ces ordres étaient exécutés, » disait-il, c il ne donnerait pas à «on père la peine de le venir chercher ; il irait le rencontrer à Lyons. »

Cependant le comte de Dammartin avait reçu du roi l'ordre d'occuper le Dauphiné avec ses troupes et de s'assurer de la personne du prince. Il avança sans rencontrer de résistance. Sur tous les points, les habitants l'accueillirent avec des manifestations d'attachement pour le souverain, dont ils applaudissaient unanimement la conduite. Sur sa route, il apprit que Louis, dont la passion pour lâchasse était fHresque

(!) Voyes les instracUons de TeAvoyé da dauphin, Gonrcilhm ; la réponse vertMiIe do rtfi (citée dans son sens caractéristiqae, mais embellie, selon Tasage, des fioritures da rédacteur ) et autres documen ts. Duelos» t. UI, pag. Sl-97.

(?) Lenglet, 1. 1, préface, pag. nz.

9US8i ardeote que sa passion pour rintrigue, avait 6sé un jour pour une grande chasse. Dammartin résolut de prendre le chasseur dans ses propres filets. Il dressa ses plans en conséquence ; mais quand il arriva au lieu de la chasse, il trouva que le gibier lui avait échappé (1).

Le prince était monté à cheval à l'heure fixée; mais aussitôt 9près que la plupart des gens de sa suite se furent mis en route pour le rendez-vous indiqué, lui, accompagné de six de ses gens, partit dans une direction opposée. Il franchit la frontière du Dauphiné, traversa une partie de la Savoie et ne s'arrêta guère qu'arrivé ^ Saint-Claude, une petite ville de la Franche-Comté très fréquentée par de pieux pèlerins. Là, il fui reçu parle prince d'Orange et le maréchal de Bourgogne. Il envoya immédiatement un message à Philippe, pour lui annoncer qu'il était venu à Saint-Claude en pèlerinage. Après cela il écrivit une lettre aussi véridique au roi, pour lui exposer les motifs de son voyage subit. Il avait appris que son oncle de Bourgogne se préparait à partir pour une croisade contre les Turcs ; et, comme lui-même était engagé par un serment qu'il avait prêté comme « porte étendard de l'Église » à aider à la défense du christianisme; comme, en outre, il avait reçu à cet effet une invitation expresse du pape, il se proposait de prendre part à l'entreprise projetée (2). Après avoir expédié cette lettre qui peint bien soo caractère, il reprit son voyage, et, le 10 septembre 1456, il arriva à Bruxelles.

Il était huit heures du soir, quand il entra dans la cour extérieure du palais, où la duchesse et la comtesse de Cba-

(!) Daolercq, t. II, pag. S34; lettres de Dammartio et aatret docoments dans Uocloe t IlUpag. 100-103, iS5 et sut.

(2) Lettre da dauphie ao roi. Daclos, t. III, paf. 103.

rolais étaient desceniJues avec leur suite pour te recevoir. Aussitôt qu'il parut, ces grandes dames retirèrent leuirs traînes des mains des gentilshommes qui les portaient, et s'agenouillèrent jusqu'à terre. S'avançant d'un pas rapide, le prince salua tous les belles dames présentes, en suivant l'ordre du rang et de la préséance. Puis, il offrit son bras gauche à Isabelle pour l'accompagner dans le palais. Mais, en agissant ainsi, il lui donnait la place d'honneur, ce qu'elle refusa d'accepter, avec son respect accoutumé pour l'étiquette, c Je crains que vous ne vous moquiez, monseigneur, » dit-elle, c en me donnant une prééminence à laquelle je n'ai pas droit. ^ <r Hélas, madame, i> répliqua le dauphin, « vous voyez devant vous le plus pauvre homme de tout le royaume de France. Il me revient bien de vous faire honneur, car je ne sais où trouver protection si ce n'est auprès de mon gentil oncle et de vous, d Ce conflit de modestie dura plus d'un quart d'heure; mais à la fin la dame, qui s'appuyait à la fois, « sur la règle et la raison, d l'emporta (1).

C'était chose édifiante que de voir l'humilité de cet héritier d'un royaume, qui avait cherché à l'étranger un asile dans le foyer du membre le plus jeune de sa famille. Quand il fut informé que le duc, qui était revenu en toute hâte de Hollande pour lui souhaiter la bienvenue, était sur le point

(!) Honneurs de la cour, Saint-Palaye, t. lU, pag. 209, SiO.— Le sens de ce passage est quelque pen obscnr. Louis semble d*abord avoir insisté ponr qoe la dnchesse marchât devant Ini, tandis qu'elle soutenait que sa place était derrière. M. de Barante suppose que la droite était la place d'honneur, et que c'est celle-là qu'avait cédée Isabelle. Basin (t. I, pag. 228) fait une semblable erreur qui a probablement trompé de Barante. Mais la per* sonne du rang supérieur est souvent citée comme étant à la gauche, parce qu'elle avait à sa droite la personne d'un rang moindre. Si Louis avait placé la duchesse à sa droite, U lui aurait simplement donné le rang auquel elle avait droit par préséance sur les autres personnes précédentes et non sur lui-même. La seule concession de la princesse Ait de prendre son bras et de marcher à côté de lui.

d'arriver, aucune persuasion ne put le décider à rester dans son appartement, comme l'exigeait Fétiquette. Il alla se placer dans la cour avec la duchesse, et, quand Philippe entra, il se serait élancé pour l'embrasser, si la duchesse ne Tavait retenu par le bras pendant que Philippe faisait ses deux premières révérences (1).

Mais si le duc se croyait engagé d'honneur à recevoir avec courtoisie (2) et à prendre sous sa puissante protection < le fils aine du roi de France, » le représentant de cette royale et illustre lignée dont il était lui-même descendu, il ne se laissa pas toutefois aller à encourager les projets du dauphin.

Il écouta avec compassion « ce prince désolé, ce prince qui se présentait à lui ruiné, abattu, le cœur brisé, qui était venu avec une si piteuse escorte, du Dauphiné, un pays lointain, par de dangereuses routes; » mais quand Louis termina son récit en priant son bon oncle de l'aider à lever une armée pour forcer le roi à congédier ses méchants ministres, Philippe lui répondit : <r Monseigneur, je suis prêt à vous servir de mes biens et de ma personne contre tout le monde, votre père seul excepté; car, pour lui, je le tiens pour un prince si sage et si discret, qu'il doit savoir conduire sa maison sans le conseil de personne (3). »

(4) Saint-Palaye, Honneurs de la couvj t. III, pag. 242, 243.

(2) • Car mondit siear est aioé fils de France, auquel moadlt sieor le dac, à ce moyen, tant ponr Thonneor da roi qae de sadite très noble maison, dont il est issu, Ini doit et est tenn lai faire révérence et honnenr. > Daclos, t. III, pag. 424. Le respect scrupaleox témoigné envers Louis à la cour de Bourgogne est fort approuvé parBasiu et par Éléonore de Poitiers. En sa présence jamais la duchesse ne se faisait servir dans un plat couvert ni ne faisait coûter les mets avant elle. Philippe se découvrait toujours et fléchissait le genou quand il loi parlait, et quand il sortait à cheval derrière lui ii n'aurait voulu, sons aucun prétexte, que ( la tête de son cheval vînt à la hauteur de la queue de celui du dauphin. >

(3) Ce que les ambassadeurs de monsieur le duc dirent au roi. Duclos, t. III, pag. 122; DeGon887,t.lI,pag.275.

Il résolut d*eovoyer une ambassade as roi de France, pour expliquer sa conduite et solliciter le pardon du fugitif. Louis, de son côté, donna aussi aux entoyés des instme-' lions positives pour traiter en son nom. c Quoiqu'il n'e^ pas eu de torts, mais qu'il en eût souffert, cependant, il n'y aurait pas de chose possible qu'il ne fût disposé à foire pour obtenir la grâce de son père. » Il consentait à demander son pardon, pourvu que son père le rétablit dans son gouvernement, lui accordât une pension, et consMtlt à lui donner sa royale parole de ne riai entreprendre contre lui, ou aucun de ses serviteurs (1). Mais, tout en donnant cette preuve remarquable de contrition, il ne négligea pas de rendre, comme dauphin, un édit défendant à ses sujets de prêter obéissance à la personne à» laquelle, lors de sou dépari, il avait remis le gouvernement, et qui, d'après ce qu'il apprenait, exerçait l'autorité t en un autre nom que le sien (2). »

Le roi fit h même réponse que précédemment à ces demandes que Louis lui adressait sous forme de concession. II était prêt à rendre à son fils sa faveur, dès que le prince aurait montré, par ses actes, qu'il désirait l'obtenir. Mais il cessa bientôt de caresser l'espoir que ses offres auraient le moindre effet, c Louis, » disait-il, c aune nature défiante; il attendra longtemps avant de revenir en France. Quant à mon cousin de Bourgogne, il a donné asile à un renard qui lui dévorera un jour ses poulets (3). »

Comme Charles ne voulait ni lui rendre son ancien poste.

(^ Cas propositions ont poor titre : c Effet des choses de qooi mooseignear se contentevoit. » Dodos, t III, pag. 139.

(2) Lettres de Louis daophio. Duclos, t. III, pag. VVt et sair.

(3) De Coussy, 1. 1, pag. 28; Petitot, Jntroducti(m à Commines.

ni lui accorder une pension, le dauphin fut obligé non seule* naent de rester sous la proieetîon de son oncle» mais encore de lut devoir ses moyens d'existence. Philippe lui assigna comme résidence le château cte Genappe» aux environs de Bruxelles, et lui alloua trois mille francs par mois pour son entretien. Louis avait été rejoint par la dauphine, ainsi que piyr un grand nombre de ses adhérents dont il avait cru peutêtre se débarrasser dans la précipitation de sa fuite secrète, mais que le soin de leur sécurité obligeait à ne pas rester en arrière. Ce n'était pas chose facile pour lui que de couvrir les frais d'un pareil établissement avec la pension qw lui faisait Philippe (1). Il fut obligé de recourir aux expédients habituels des gens embarrassés, et de vendre ou d'engager les objets de valeur qu'il avait emportés avec lui aux Pays- Bas. Cependant il supporta ses malheura avec une charmante égalité d'humeur et même avec gaité. Ses seules mquiétudes provenaient de la réflexion qu'il avait encouru le déplai»r de son père, réflexion qui, en dépit de ses prétentions au bon droit, ne laissait pas que de « l'abattre merv^teusement, » ainsi que Philippe l'écrivait à son pke. Son afiabilité et sa cordialité lui gagnèrent beaucoup d'amis à la cour de Bourgogne* Il était dans les meilleurs termes avec chacun, avec les favoris du duc, aussi bien qu'avec leur mortel ennemi, le fils du duc. La situation de Genappe, sur la lisière d'une immense forêt, lui fournissait d'amples facilités pour se livrer à sob ptaisir favori. Il réunît autour de lui une petite société composée n<m seulement de gens de la noblesse, mais encore de savants et d'érudits (2), et

(1) IndépendammeDtde ralloeation 8SsiiientioDDée,Iesprincipaax membres de la maison diidtiiphiBreçiireiit des pensions de Phitippei. Gachard, Noie & BaraTiUi, t. IT, pa?. 149.

(2) Nandé, Addilion à l^histoire de Louis XI; Lenglet, t. IV, pag. 176.

1i8 HISTOIRE

se plaisait, à table, à provoquer chacuQ de ses hôtes, à lui narrer quelque conte joyeux* Plusieurs de ces histoires furent réunies par la suite et publiées sous le titre de Les Cent Nouvelles Nouvelles, et ont été plusieurs fois réimprimées depuis. L'amour fiévreux du pouvoir qui l'avait possédé si si longtemps semblait l'avoir complètement abandonné. Son ambition semblait se limiter au soin de rendre sa position présente agréable. Il mettait à remplir les moindres obligations de la vie sociale un soin touchant et exemplaire. La comtesse de Charolais ayant donné le jour à une fille, Louis fit l'office de parrain (février 1457). Il soutint la tête de l'enfant, et lui donna le nom de Marie, « par amour pour sa mère, la reine de France, » et peut-être aussi, peut-on croire, par douce ressouvenance de son heureuse et docile enfance (1). N'eût-il pas été ridicule de supposer que ce prince aimable, ce modèle des vertus domestiques, ce franc et joyeux compagnon, eût l'esprit rempli d'intrigues et de conspirations, que ce fût un être dangereux avec lequel on ne pouvait causer sans se tenir sur ses gardes et avec lequel, quand on dînait, il était bon de se] pourvoir d'une cuiller plus longue que la mesure ordinaire?

Ce qui était surtout délicieux à voir, c'étaient les effusions de sa reconnaissance. Certes, la situation était aussi flatteuse pour l'orgueil de Philippe qu'agréable pour sa générosité (2), Il n'était pas indifférent non plus aux avantages qu'il en pouvait tirer. Aussi longtemps qu'il avait sous sa garde l'héritier de la couronne, il pouvait compter que le roi de France se garderait bien de lui donner aucun prétexte de

(i) Duclercq, t. II, pag. 240. — Honneurs de la cour.

(2) Reiifenberg fait quelques justes remarques à ce sujet dans ses mémoires sur le séjour que Louis dauphin fit aux Pays-Bas.

plainte. Il pouvait entrevoir le jour où le nouveau roi, redevable de sa couronne et même de sa vie au duc de Bourgogne, Taccepterait avec reconnaissance comme guide et conseiller et chercherait l'occasion de lui rendre avec usure les faveurs qu'il avait reçues de lui. La chaleur des protestations de Louis était une garantie qu'il avait droit de compter sur sa gratitude. Louis, si malheureux dans ses relations de famille, avait trouvé dans son protecteur un véritable parent, et n'était jamais plus heureux que lorsqu'il se présentait une occasion de lui témoigner sa vénération et son affection plus cjue filiales. Durant son séjour à Genappe, la dauphine lui donna un fils. Il notifia cet événement au roi dans une lettre pleine de piété et de gratitude, et à l'archevêque et aux autorités municipales de Paris par une circulaire dans laquelle il exprimait le désir que cette naissance fût célébrée suivant la coutume par une procession et un Te Deum. Charles, dans sa réponse, exprima sa satisfaction, mais dans des termes bien secs vu la circonstance, et en faisant remarquer à Louis que la meilleure manière de prouver sa reconnaissance envers le Créateur était d'observer ses commandements (1). Philippe reçut la nouvelle d'une façon bien différente. Il fit présent au messager de mille pièces d'or. Il ordoifna des réjouissances publiques dans toutes les villes de ses domaines. Aucune pompe ne manqua au baptême. Le duc en personne fut un des parrains et sa munificence habituelle se déploya dans les plus riches présents donnés au prince nouveau-né aussi bien qu*à ses parents. Quand la cérémonie fut terminée, Louis, la tête nue, lui exprima- ses

- (i) < Nous sembi» bien que de tant que Dieu notre Créateur tous donne pins de grâces, de tant pins le devez loner et mercier, et garder de le courroucer, et en tontes choses accomplir ses commandemens. • Daclos,t.UI,pag.l52.

i90 HISTOIRE

pemerciments. « Très cher oncle, » dit-il, c il estimpossiblie que je m'acquitte jamais de FlKMiDeor que tous m'avez fait, sauf en dévouant à votre service looi-m^me, ma femme et non enfant. » Toutes les personnes préseoDes ayaient les larmes aix yevx, tant rémotion de cette scène était grande (1).

Le comte de Charolais n'était pas nn bomme tel que Louis pÀt le choisir pour compagaon de ses loisirs. Il est probable, d'ailleurs, que le dauphin, si: sociable et si plein de vivacité enjouée, éprouvait une secrète aversion pour son grave cousin, qui oe buvait pas de via, ne disait pas de plaisanteries, ne contait pas de piquantes histoires, n'était pas comme les autres enfin (2). Cependant, certaines circonstances sont de nature à nous faire croire que leurs relations étaient plus fréquentes qu'on ne le pourrait supposer d'après le contraste de lenvs caractères ou les récits des etu'oniqueurs Si opposés que fussent leurs dispositions d'esprit, il y avait entre eux un point de ressenriilance. Charles, comme Louis, était impatient de prendre en mainsles rênes du gouvernement; lui aussi, et avec plus de raison^ se plaignait de la faiblesse de l'administration de son père; lui aussi regardait les ministres de son père comme ses ennemis personnels et comme des obstacles à son ambition. •

Philippe le Bon avait une volonté que nulle personne prudente n'aurait osé contrarier ouvertement. Mais il n'avait pas la résolution pleine d'assurance de son fils. Impétueux dans la colère et obstiné quand on le contredisait, il

(i) Doclercq, t. II, pag. 354, 355. Les réjoaissances élaieot prématurées, car Tenfaut ne técDt qoe qaelqaes mois.

(^ Dans les CetU Nouvelles NouveUes, les noms des narrataars sont indiqués, y cominis eeini da daophin, do dnc et de divers cooriissos. Aocime de ees histoires n'est attribuée au comte de Gbarolais, quoiqu'il figare parmi les anditeors.

était eepeadant accessible à Fiafluence de ceux qai conipre^ naient sod caractère et qui savaient se plier à ^m humeur. Antoine et Jean de Croy^ membres d*une famille, qui, trois générations auparavant, avaient occupé la position de riches et respectables bourgeois à Amiens, mais qini prétendaient descendre de ta maison royale de Hongrie, avaient conquis le premier rang parmi les nobles des Étals bourguignons et dans les conseils du souverain. Leur grandpère avait dû sa patente de noblesse à Tachât d*uiie terre. Leur père avait été impliqué dans l'assassinat du duc d^Orléans; leur seeur avait été la maîtresse de Jean Sans* Pieur (1). Le IVère aine, quoique beaucoup plus âgé que I%îlippe, avait été le compagnon et le confident de son en^ fonce. Il occupait maintenant le poste de premier chamhel^ lan, la plus haute fonction dans la maison ducale. Il était gouverneur de Namur, de Luxembourg et de Limbourg. Il avait, en outre, plusieurs autres offices lucratif^ mais moins importants ; et les pensions et les biens lui avaient été prodigues sans mesure. Jean de Croy, comte de Ghimay, était capitaine général et grand bailli du Hainaut (2). Ainsi,

(1) Les historiens beiges modernes expriment rarement une opinion an snjet des préten* tioDs de cette famille à ane origine royale, et poorlant ces prétenliois ont fait Tobjet d^vne coBtronrerse publique et même d^ane enquête judiciaire dans le courant an préseni siècle, le droit des représentants actuels de porter les armes de Hongrie ayant été contesté par nn de Crony-Ghapel, dont les propres prétentions à cet honneur sont peut-être moins contestables. Ce M. de Grouy, dans an article aussi érudit que véhément, publié en 1835 dans le Drapeau blanc j rapporte les faits que nous citons plus haut et ajoute avec assez d'emphase : « Telle est Torigine de ta noble famille des Croy d^Âmiens... Telle est Ta première mention qu*on trouve de leurs noms dans Thistoire... Telle est la source des premiers honneurs qu'on leur a conférés. » Il soutient que la prétention des Croy à se faire confondre «▼ec les véritables Croy de Hongrie provient de ce qa*an de leurs ancêtres avait en concesthm d'un domaine appartenant à cette dernière famille. C'est à peu près, dit-il, comme si QD membre de la bamdenoire, après avoir pris possession d*un château des Honttnorency iTattribuail les armes de celte ancienne famille.

(2y Les oetrois et offices possédés parles diffi^rents membres de la fàmiPe sont éntrmérés par Gachard dans sa notice des archives de M. te doc de Caramao.

les deux frères exerçaient uae autorité directe sur tous les Pays-Bas méridionaux ; le chemin des promotions était bloqué par leurs parents et leurs créatures, et ils avaient réussi à conquérir par degrés un tel ascendant sur l'esprit de Philippe, que celui-ci, tout en se croyant le plus puissant des princes, avait de fait abandonné entre leurs mains tout le soin du gouvernement.

. Ils n'avaient pas échappé, toutefois, à la responsabilité et aux désagréments qui incombent à ceux qui acquièrent le pouvoir de celte manière. Tous les désordres du système politique, soit local, soit général, la multiplicité des crimes, l'inefiScacilé des lois, la négligence et la corruption qui, durant les dernières années du règne de Philippe, s'étaient glissées dans toutes les branches de l'administration (1), tout cela était mis par le populaire à la charge des Croy. Si quelqu'un laissait entendre un murmure contre le bon duc : « N'envoyez pas le blâme, » lui répondait-on, « à ce noble vieil homme, mais à ceux qui ont abusé de sa confiance, et ont indignement tiré profit de sa franchise et de la générosité de son cœur (2). s> La plus grande partie de la noblesse considérait les Croy comme des parvenus qui s'étaient élevés par des moyens indignes de gens bien nés. En première ligne des mécontents figu-

(1) « Ce qui tonrnoit à grand playe à ses pays et subjects, en faict de justice, en faict de finances, en faict de marchandises et en faict de diverses iniquités.» Gliastellain, pag. 506. Les pages de Daclercq, dont les récits ne se bornent pas anx aventares des camps et dei conrs, confirment largement cette assertion.

(2) Chastellain traite ce point avec nne impartialité d'autant plus louable que sa Ténération pour son maître touchait à Tidolâtrie. Il expose les faits, présente Teicose et admet <[u'elle n'est pas suffisante, « car il appartient à un prince de connaître personnellement toutes ses affaires; > mais, en invoquant la circonstance de Tâge ayancé de Philippe, il conclut en faisant retomber le reproche sur ses conseillers, c Ergo, la malice est devers eux, et Texcuse devers le noble viellart. • OEuvres, loc. ciL

rail le comte de Saini-Pol, « le plus riche comte de France, s> qui étail allié par la naissance ou le mariage à la plupart des familles régnantes de la chrétienté; qui, grâce à ses vastes propriétés exerçait une autorité presque illimitée dans le pays où la famille des Croy avait fait le commerce ou rempli des fonctions subalternes de magistrature bourgeoise, et dont Tesprit hautain, non seulement rejetait avec dédain les avances qui lui étaient faites par des gens d'aussi basse origine, mais souffrait en secret de sa position de vasselage à Tégard du duc de Bourgogne.

Mais les deux frères devaient avoir à compter avec une rivalité bien plus formidable encore que celle de Saint-Pol. D'autres pouvaient envier leur élévation soudaine, les honneurs et les richesses qu'ils avaient accumulés, leur monopole sur les faveurs* souveraines. Mais ce n'était point là ce que pouvait leur envier le fils de leur maître. Il n'avait que faire de cela, il n'avait pas à y prétendre. Ce qui l'irritait, c'était cette influence dont honneurs et faveurs n'étaient que les indices extérieurs* Il détestait les Croy parce qu'ils avaient usurpé un pouvoir qui, s'il devait être délégué, ne pouvait et ne devait revenir qu'à lui seul.

On ne sait pas au juste quand commencèrent à se manifester les premiers symptômes de ce sentiment, dont ceuî qui en étaient l'objet ne soupçonnaient guère l'intensité; mais il est probable que ce fut durant le séjour du dauphin dans les Pays-Bas, et, selon toute apparence, pendant l'hiver qui suivit son arrivée. Saint-Pol se présenta à la cour de France, se disant — car il n'avait pas de lettres de créance — l'agent autorisé de l'héritier de Bourgogne. Il exposa un 'projet qui avait pour but de dépouiller violemment les Croy de leur autorité et de les chasser de la cour. Quant à Phi«

4ippe. on ne devait lui imposer d'autre concessioa que Texfnitsioo de fies favoris. Seulement, quel que filit le résultat de ta tentative, soû ressentimeol pouvait être extrême: etSaint- Pol avait pour mission de demander si Je eomte de Gharor lais, au cas où il serait forcé d'abandonner les domaines de. «on père, pourrait compter sur la proteclion delà France et obtiendrait de l'emploi et un commandement dans Tarmée du roi (1). Charles VU fit une réponse courtoise , mais évasive. Â côté de son aversion pour les expédients vic^eott qu'il manifesta dans sa réponse , il respectait la sinoé* rite de la proposition. Il cru! y voir la touche d-une main bien commue. Le projet avorta. S'il avait réussi, le monde eût assisté au curieux spectacle de deux héritiers d'une grande souveraineté vivant en exil, chacun dans les domaines qui devaient un jour écheoir à l'autre en héritage. En ce cas^ Charles Yn,s'il avait cru la chose compatible avec son bon* neur, aurait pu proposer un échange. Mais la coïncidence apurait été moins surprenante ai réalité qu'en apparence, £n effet, le comte s'était inspiré, dans son dessein, sinon <les avis secrets du Dauphin, du moins de son exemple éela* tant.

Mais, s'il y avait de si intimes rapprochements daai la «iluaiion et la conduite de ces deux princes, dont les fortunes devaient par la suite être si étrangement en confiiti Je contraste de leurs caractères n'était pas moins apparent. Chez l'un, c'était l'absence du sentiment, chez l'autre, ses extrêmes violences, qui formaient le trait distinctif. Louia avait parcouru une carrière de rébellion, sinon avec succès»

(i) Le senl récit qoe nous ayons de cette affaire se trouve dans une lettre sans date,-signalore, ni adresse, mais écrite évidemment par nn membre du conseil royal poir.rinformi- 4if n â*iuie pQTSf DM intéresaéei, probablement le aii» de Groy.

DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. 45ft

4u moins avec facilité, car il n'avait eu à lutter qu'avec des obstacles extérieurs. Charles avait à lutter contre la voix 4e la nature, contre des faiblesses dont Louis était complètement exempt* Après un de ces conflits orageux qui étaieiH devenus fréquents entre le père et le ûls, Charles était sujet h des accès de repentir; et lui, qui cédait rarement auE désirs ou aux prières des autres, se soumettait alors gani murmurer aux ordres de Philippe^

Une âcèn>e de ce genre mettra eo lumière le caractère 4% tous les intéressés. Le comte de Charolais avait reçu Tordre de conférer à un fils de Jean de Ooy un poste vacant dans sa maison^ Au lieu d'obéir, il rendit une ordonnance qui nommait une autre personne. Philippe le manda dans soa oratoire, lui enjoignant d'apporter avec lui l'ordonnance; et, dès qu'il entra, il la lui prit des imains, la jeta au feu, et loi ordonna d'en écrire uoe auire, d'une dilEérente teneur (1). Le comte répliqua par un refus formel. < Vous pouvez, s'il vous plaît, » s'écria-t-il, c faire des Croy vos maîtres; mais ils ne seroni jamais les miens. » Une provocation moins directe aurait suffi pour jeter Philippe dans un paroxysme de rage. Il ordonna à Charles de sortir de ses domaiiies, et^ tidrant sa dague, s'élança vers loi avec un geste menaçant (3)« La duchessse qui , prévoyant un éclai qu'elle espérait atténuer, assistait à l'entrevue» s'interposa pour protéger son fils, et le suivit quand il quitta l'appartement. Ce|Nrocédé très natm'el fut r^ardé par soin mari comme une inexpiable offense. De plus en plus rrxité, il descendit eu co^uraot l'escalier, et» faisant avancer son ^eval, il partit seul au

(i) ■ Dit à son fils : ■ Or, ailes qaerre tos ordonnances : car il vons en fani de nooTellet. • Xamarche, t. II, ]ng. Sâ4.

(2) Dnclercq, t. Ul, pag. S38.

galop, traversa le parc, et courut s'égarer dans la forêt voi^ sine de Soignes.

C'était au mois de janvier. Un violent orage de grêle avait été suivi d'une pluie non moins violente. Mais sans se préoccuper de la tempête, de la nuit qui approchait, et de la direction qu'il suivait, le duc poursuivit son galop furieux Jusqu'à ce que l'épaisseur des taillis l'empêchât d'avancer. Son esprit était obsédé de pensées sinistres, mais incohérentes, et de projets dignes d'un écolier en délire. Il voulait abdiquer le pouvoir, se retirer des Pays-Bas, et passer le reste de ses jours dans quelque coin ignoré et sauvage de la Bourgogne. En attendant, sa position présente était devenue très dangereuse. 11 avait été obligé de mettre pied à terre et de se frayer un chemin à pied à travers les broussailles et les buissons. Sa figure et ses mains étaient couvertes de sang. £e ne fut que longtemps après minuit qu'il découvrit la lueur d'un feu de charbonnier, qui le guida jusqu'à la demeure isolée d'un garde forestier. Là il trouva un abri et de quoi se chauffer, et il fut enchanté de faire fête aux minces rafraîchissements que son hôte fut en état de lui procurer. Tandis qu'il mangeait son maigre souper, Thôte inconnu fut édifié de la description que lui faisait son compagnon de son genre de vie, et étonné des garanties philosophiques et sérieuses de bonheur qu'on pouvait goûter dans une vie de solitude et de pauvreté. Le lendemain matin, le duc fut conduit à Genappe, d'où l'on s'empressa de transmettre à Bruxelles la nouvelle qu'il était en sûreté (1).

Au palais^ naturellement, la nuit s'était passée dans un

(l) Lamarche.—Daclercq.—Gbastellain, fragment inédil cité parKerryndeLettenhoTe, Histoire de Flandre.

^rand désordre et une grande anxiéié. D'heure en heure, on avait envoyé de nouveaux messagers à la découverte, mais les informations qu'ils apportaient ne faisaient qu'aggraver les inquiétudes. Le dauphin arriva pour consoler la famille affligée. Mais ses sympathies étaient tellement vives, que loin de pouvoir consoler les autres, il dût au contraire accepter leurs consolations. Il prit sur lui tout le tort de Taffaire. C'était sa malheureuse destinée, disait-il, que partout sa présence apportait le malheur, même parmi ceux qu'il aimait le plus. Enfin, on reçut la nouvelle que le duc était en route pour revenir à son palais. Après les premiers moments de soulagement et de satisfaction, la duchesse et Charles se trouvèrent dans un nouvel embarras sur la question de savoir quelle ligne de conduite ils allaient adopter. On savait que Philippe avait encore l'esprit courroucé et que son ressentiment s'adressait particulièrement à sa femme. « Hélas! d dit la pauvre dame, oc que pouvais-je faire? Je savais que mon mari est un prince de grand courage et terrible dans sa colère. Je le supplie de me pardonner. Je suis une étrangère dans ce pays, et je n'ai que mon fils pour m'encourager et me protéger (1). » Elle résolut, finalement, de se retirer de la cour, une résolution qui n'était évidemment que le résultat d'une longue série de chagrins domestiques portés tout d'un coup à leur comble. Bien qu'elle eût vécu pendant tant d'années dans les Pays-Bas, elle y était toujours, comme elle le disait elle-même, « une étrangère. i> Elle n'avait aucun goût pour les splendeurs et les festivités de la cour de Bourgogne, et, d'autre part, elle ne paraissait pas avoir cette facilité d'humeur tant vantée

(i) Lamarche, t. U, pag. 225.

par les éirangerà chez les dames flamandes, ti qui leur perxi]Mttait de supporter sans se plaindre la néglîgeaee ei Tinfî- <}élité de leurs maris. Comme bien des membres de sa famille, elle a^ait un entraînement naturel yers la vie reli* gieuse, et ayant fondé un couyent de sœurs grises, elle aUa résider parmi elles, et ne reparut plus dans le monde, que pendant un court intervalle.

Dans les délibérations qui précédèrent le retour du doc k Bruxelles, on jugea qu'il était prudent que le comte de Charolais se rendit k Termonde pour y attendre une eommunjr <»tion de son père. Le dauphin se chargea de calmer la colère de Philippe, mission à laquelle il était particulièrement propre. D'abord, il est vrai, le fier et impétueux prince repoussa son intervention, déclarant avec emphase qu'il n'avait besoin des conseils de personne pour legouvernemetit de ses affaires privées. Mais le moyen de résister aux prières du dauphin^ qui, dans l'humilité et la tendresse de soa eœur, se jeta aux pieds du duc, et, les yeux baignés de larmes, lui parla comme à c son bienfaiteur et son père (2) ! » Charles, comme d'ordinaire, sous Tinfluence du remords, un sentiment qu'il parait n'avoir jamais éprouvé que dans des occasions de ce genre, était prêt à accepter toutes les conditions auxquelles Philippe subordonnerait son {^rdoiu Deux des principaux officiers de sa maison, soupçonnés par son père de s'être mêlés de cette affaire, furent démissionisiés de leurs fonctions et bannis des États bourguignons. Ua d'eux, Guillaume Biche, dans l'origine « un pauvre vale<t0ii de Champagne, » mais un individu d'une adresse et et talents remarquables, trouva un emploi à la eeur de

(1) Gha8tellain,ap. Kerryo, Histoire de Flandre.

Franee, d'où il envoyait secrëteffleni à son maitre, pour Tiitililié da dauphin , les rensergnemeats qu'il pouvait recueillir sur ce qui se passait à cette cour que Louis, malgré sa longue absence» suivait toujours avec le plus vif intéréu Car ce prrfioe , dans son ardente et active sympathie pour les affiiires d'autruî, n'avait pas cessé de se rappeler les siennes. U prenait soin aussi que le roi ne les oubliât poinL Des ambassades et des messages étaient toujours allant et venant, portant les supplications et les remontrances de Louis, rapportant les admonitions plus brèves et plus sévères de Charles. L'évéque d'Arras, employé comme avocat par le dauphin, peignit la détresse, l'anxiété et les vertus de son client dans un langage aussi pathétique qu'interminaMe, tout bourré de citations empruntées à 1 Écriture sainte et aux poètes et aux philosophes de l'antiquité. « Hélas! que dirai-Je? comment parlerai-je? Les ondées du ciel ne sont pas plus douces au sol altéré que ne l'est à monseigneur le prince la pensée de l'amour paternel. Ni pleurs, ni lamentations ne peuvent peindre son angoisse. Quel cœur serait assez dur pour € n'être pas ému de compassion pour un infortuné qui, né dans un état de grandeur auquel nul autre sur la terre ne. pourrait être comparé, est cependant plongé par la fortune adverse et la malice de ses ennemis dans la détresse et la tribulation ? Mais au milieu de ces calamités, voyez son endurance! De même que Job, quand il fut privé de sa fortune, écrasé sous les désastres, ne proféra aucun blasphème contre son créateur, de même des milliers d'afflictions n'ont pu éteindre cet amour et cette vénération pour le roi son père, que mopseigneur a témoignés en tant de dpconstanci» <1)«»

(1) Réponse de monseigneur le daophin anx ambassadears du roi , parlée et faite par 1 *éTéqae d*A rras. Dnclos, 1. 111, pa«. 15747B.

Comme tant de touchante éloquence restait sans résultat, Tendurant Louis essaya de trouver une consolation dans l'étude de l'astrologie et s'occupa à consulter les astres au sujet de la durée de la vie de son père (1).

Charles fit à son fils l'injustice de croire qu'il avait pris conseil d'agents terrestres sur ce même sujet. Des lettres, écrites exprès pour qu'elles tombassent entre les mains du roi, affectaient de parler de la bonne entente existant entre le dauphin et les personnes que le roi considérait publiquement comme ses plus mortels ennemis. Une terrible chimère s'empara de l'esprit royal. Ce monarque qui, dans sa jeunesse, avait affronté des dangers réels et des malheurs sérieux avec tant de courage et de sang-froid, tomba la victime des fantômes de sa propre imagination. Il semblait être entouré d'un filet invisible dont il ne pouvait pas s'échapper. Cette crainte universelle du poison qui était consacrée dans une des cérémonies les plus usuelles de la vie féodale (aucun prince ou noble ne mangeait d'aucun plat qui n'eût été préalablement goûté en sa présence) prit dans l'esprit de Charles le caractère d'une monomanie. Il perdit toute confiance dans les personnes qui lui étaient le plus dévouées. Il fit emprisonner ses médecins. A la fin, il refusa de manger, et passa plusieurs jours de suite sans prendre aucune nourriture. Après une longue délibération, il fut décidé en conseil que la force serait employée pour le sauver de l'horrible fin à laquelle il était poussé par la crainte de la mort. De la nourriture sous forme de gelées lui fut en conséquence administrée. Mais il était trop tard, lia nature ainsi cruellement outragée, refusa de reprendre

(1) Seyssel, Histoire de Louis XII (Paris, 1615), pag. 8U.

ses forces. Charles le Victorieux expira dMoanition, dans sa cinquaDte-huitième année de son âge, et la trente-neavième de son règne, le 22 juillet 1461 (1).

On a fait remarquer à propos de ce souverain, dont la carrière avait été si remarquable, et en somme si prospère, dont les aptitudes naturelles étaient si excellentes et dont le tempérament était si égal, qu'il aurait pu être regardé comme heureux s'il avait eu un autre père, une autre mère, et un autre fils. L'imbécillité de son père et les crimes de sa mère peuvent être comptés parmi les causes qui remplirent de malheur et de confusion le début de sa vie ; son existence avait été abrégée et sa fin remplie d'amertume, par la conduite de son fils aîné, qui devait recueillir les avantages de ses luttes et de ses triomphes. Mais si nul n'avait eu plus à souffrir de la faiblesse ou de la perversité de la nature humaine, nul non plus n'avait profité davantage de sa noblesse et de son héroïsme. Pour lui, la Vierge inspirée de la Lorraine avait traversé le tourbillon des batailles et les flammes des martyrs; la belle Agnès Sorel lui avait donné tout le dévoùment d'un cœur trop tendre mais tout rempli de sacrifices. De braves chevaliers comme Dunois, des hommes d'État sages et honnêtes comme Brezé, des financiers ha-

(1) Cette versioa sor la mort de Charles est repoossée par Sismondi et M. Kerryn de Lettenhove comme ne reposant qoe sor la mmeor populaire, contredite par la teneur d*ane lettre signée par tons les membres da conseil royal le 17 juin. Celte lettre attribae la maladie dn roi aux effets d*un ulcère dentaire, et on n'y parle pas du tout de son abstention Tolontaire de tonte nourriture. Dnclos, t. III, pag. 196. Mais cette lettre était écrite aa danphin; elle était écrite avec Tintenlion éTidente de capter sa faveur, à ce moment que les membres du conseil devaient comprendre très critique. La conclusion, purement négative, qu'on tire de leur récit ne peut donc pas être sérieusement opposée à Commines, lequel certes n'a pas eu personnellement connaissance des faits, mais a eu toute occasion de puiser les meilleurs renseignements aux meilleures sources. Commines dit que le fait était bien eonnu de Louis, et qu'il lui a été rappelé quand sa propre fin était prochaine, un point sur lequel l'autorité de l'histoire n'est pas contestable. Mémoires, t. II, pag. 215-542.

t9à HISTOIRE

biles et éclairés corame Jacques Cœur et le^n Bureau , ; l'avaient servi avec une fîdélété qui n'avsût eu qu'une bien pauvre récompense. Une asitioa entière s^était cattiée autour de lui à l'heure de l'épreuve, et cette même nation [rieurait oaaînteaant sa mort avec un regret q«i n'avait rien d'affecté (1).

H y eut une personne, cependam, dont la gaité habituelle ne fut en aucune façon troublée par cet événemeal. Louis, malgré son état de gêne, récompensa libéralement le mes* sager qui vint lui porter cette nouvelle bienvenue. Sa îoîe^ dans le fait, était trop vive pour qu'il put la cacher ou la maîtriser (2). Après avoir entendu quelques messes célébrées ea toute hâte et sans apparat pour le repos de l'àme de so» père défunt, il revêtit son plus joyeux cosiume roi^ et blanc, et, escorté d'une nombreuse compagnie toute vêtue des mêmes couleurs, il passa l'après-midi à chasser comme à l'ordinaire (3). II refusa d'abord de voir quiconque avait

(i) • Oa pria moalt par toat le royaiuBA poar ladii roy Charles , et fiat moiiU plooré ei plaint, car il estoit aimé par tont sondit royaume. ■ DDClercq,t. III, pag. ihS. Voyes anssi de Troyes, Chroniques de Louis XI (é(Ht. Lenglet), pag. 8.

(2) I Ne fat oncqnes si joyenix qae de la mort... Car II avoit tont ce qne son vivant avoit convoité, et poar qnoy il avoit prié Dien par intercession et manières étranges, t Ghasteilain, pag. 133. Ce qii prouva asseï partinemmenl qne Louis avait en reeoBTftanx artificei de la sorcellerie dans Tespoir d'abréger la vie de son père. C'était là nne accnsatioo d'nne natnre trop terrible, dans la pensée dn temps, à soulever contre nn roi de France par nne per6onn« dans la position de GhasteUain, bien qu'il fOlt son ennemi.

(3) Basin, 1. 1, pag. 3ii. Dnclercq, tont en rapportant les faits, en interprète vo d*nM façon différente, t Prestement la messe dn servicb» dite et Je disner fait, ledit roy Loys se ^estit de pourpre et s'en alla à la chasse, et est la manière qne sitost qn'ong roy de Franche est mort, son fils aisné ou son pins prochain est roy, et n'est point le royaume sans roy (le fOi est mort, vive le roi!); et pour cesle cause le nouvel roy ne porte de deuil, ainsi se veste de pourpre on de rouge, en signifiant qu'il y a roy de Franche. > Mémoires, t. III, pag. 146. Élàonore de Poitiers, une autorité incontestable, nous apprend aussi que le roi de Kcance ne portait pas le deuil , mais s'habillait en rouge dans pareils cas. Mais nous ne voyons nulle part que cette coutume s'étendit à sa maison, et nous ne comprenons pas non plus qu'une partie de chasse soit comprise dana les obsèques d'un roi mort on soit une façon de proclamer l'avènement d'an roi noweao.

DB CHARLES LB TÉMÉRAIRE. iS^

pris le dmil pour le fea roi. Après qoelque temps, toutefois, rexQbéraDce de sa joie it place à une gratitude tranquille. Il se nontra rempli d'uQreligieiixétonneiDent eu songeant à la Providence qui l'avait conduit sain et sauf à travers tant d0 danger&et de diflScultés jusqu'au brillant héritage dont il était convaincu qu'on avait eu rinteniion de le dépouiller. Lui qui, la veîUe, s'estiuMÛt le plus pauvre et le plus malkeuresx des princes, qui avait perdu Faffection de son père et avait été baoni de ses États, qui avait passé tant d'années en exil, vivant d'aumtoes, assis comnate un hôte de hasard ou un parent pauvre à la table du duc de Bourgogne, où il était forcé de £a»e tous ses efforts d'affabilité pour qu'on ne se lassât pas de sa compagnie (i), il était brusquement, et, < comme dans l'ivresse d'un rêve , » devenu le premier parmi les rois, un monarque dont le moindre geste était tottl-puissant, doat la moindre parole était un arrêt de vie M de mort (2).

Dtans son empressement k aller s'emparer du sceptre qui l'attendait, if partit des Pays-Bas sans prendre congé de la comtesse de Charolais qui, depuis la retraite de sa bellemère, pouvait être considérée comsie son hôtesse. U laissa toutefois des instructions à la reine, qui devait le suivre plus à loisir, pour qu'elle empruntât le chariot de la comtesse et

(1) « Loy faUoil eotreieûr le prioeê et ses priadpaolx gouverneors, de paoar qQ*on ne •e tnnoyast de lay iy eelM UaI. ■ Gonmines, t. II» pag. 966»

(S) • Hier encore me tenoys ponr le pins povre fils de roy qal oncqnes fhst, et qni depuis réago de mon enfance jvsqoe ad ce joar présent n*ay en qae sooffrance et tribalacion» povreié et ao<eis«e en disette, et qui plus est expulsion d'hiretaige et d'amour de pére^ JKqve iestre eonstrainct de vivre en emprunt et en mendicité, ma femme et moy sans pieds de terre, «ans maison ponr nous respondre, ne pour ung denier vaillant, s'il ne venoit de grAce et déchanté de beaulx oncle, qui[m'a entretenu ainsi par Tespasse de cinq ans: et VMiioteDant, tout souldainement, comme se je partoye d*uog songe, Dieu m'a envoyé nouvel enr; et, en lien de ma povreté passé» m'a faict le plus riche et le plus puissant roy des cbres^ tiens. ■ Ghastellain, pag. i2i).

ses haquenées, afin que son voyage en France se fit avec un apparat convenable (1). Quant à lui, il serait sans doute volontiers entré dans son royaume de la façon dont il eut coutume plus tard de visiter « ses bonnes villes, » c'est à dire de la façon la plus tranquille et la plus discrète, observant toutes choses sans attirer lui-même l'observation. Mais il avait toujours des doutes à Tégard de sa réception, possédé qu'il était de l'idée que des complots avaient été formés contre lui, du vivant de son père, dans le but de Técarter du trône et d'y asseoir son plus jeune frère (2). Il attendit donc sur la frontière que Philippe fût venu le joindre avec un corps de troupes, pour l'escorter jusqu'à Reims , où, conformément à l'ancien usage, devait s'accomplir la cérémonie de son couronnement.

« Le duc de Bourgogne, » dit un chroniqueur bourguignon, « s'empressa de l'accompagner; car, l'ayant nourri pendant cinq ans dans sa maison et à ses frais, il désirait prouver qu'il n'avait nul dessein de Tabandonner à l'heure du péril (3). » Indépendamment de cette considération, Philippe n'était pas homme à négliger cette occasion de faire aux yeux du peuple français, démonstration de sa magnificence et de ses relations intimes avec leur nouveau souve-

(1) GhastelIaîQ, pag. 135. II ajonte : c Si le fîst de grand cner ladicte comtesse, nonobstant que la chose loi sembloit asseï estrange, que nog tel noble roy et qui tant avoit rechapt d*honnear et de service en la maison et tant promis le recognoistre qnand l*benre ?iendroit> se partit sans dire oncqnes mot. i

(2) Rien ne prouve qne les sonpçons de Lonis fnssent fondés. Dans une lettre qn*il loi adressait quelques semaines après son avènement, le comte de Foix, un membre da conseil, répondant à certaines questions dn roi concernant les intrigues de la cour, déclara de la façon la plus formelle qu'il n'avait jamais entendu dire qu*on eût songé à changer ''ordre de succession. Il loi dit marne que le défunt roi avait refusé d'investir son second fils do duché de Guienne, par la raison qu'un aussi grand fief ne pouvait être aliéné en l'absence et sans le consentement de l'héritier présomptif. Daclos, t. III, pag. 906.

(3) Lamarche, t. II, pag. 228.

rain. Il fit sommer tous ses vassaux de se réunir avec leur suite à Ayesnes; et la sommation fut obéie avec empressement, car il n*y avait pas en Bourgogne ou dans les Pays-Bas de petit seigneur qui ne se regardât comme ayant été dans un certain sens le protecteur du dauphin, comme lui ayant donné asile et aliments, et comme ayant droit à de lourdes obligations de sa part. Bien des nobles avaient des raisons plus puissantes encore, pour attendre des faveurs ou des récompenses. Ils avaient conversé avec lui; ils avaient chassé avec lui à courre et au faucon; ils avaient diné à sa table et avaient été traités par lui avec une familiarité pleine • de condescendance (1). L*un se rappelait d'avoir été salué par lui du titre de c son connétable (2). » Un autre lui avait prêté trente couronnes, dont il avait le reçu (3) , et qui allaient sans doute être remboursées avec un royal intérêt. Louis vit avec inquiétude cette affluence qui arrivait en masse, au lieu du rendez-vous, de toutes les parties des domaines du duc. « Est-ce que mon oncle, » se demandat-il, « aurait peur de se confier à moi en France? » Ses appréhensions prirent dès lors une nouvelle tournure. Il persuada à Philippe de se contenter d'une escorte de trois à quatre mille hommes. Si les premiers ordres n'avaient pas été contremandés, ce qui provoqua un désappointement et un mécontentement général, le nombre, nous assure-t-on, se serait élevé à cent mille hommes (4).

Quoi qu'il en soit, le voyage ressembla à une procession

(1) Ghastellain avoue que , s'appayant snr des prétextes pareils, les BoarguignoDs s*at-,, tendaient à occuper tontes les places da royanme. OEuvres, pag. 156.

(2) Ghastellain, OEuvres, pag. 132.

(3) Lenglet reproduit un billet pour celte somme donné par Louis au sire de Sassenage en 1558. Gommines ( édit. Lenglet ), 1. 1, pag. 410, note.

(4) Basin, t, II, pag. 3; Daclercq, t. HI, pag. UV; Gbastellain, pag. 128.

i66 HISTOIRE

triomphale, dans laquelle le duc de Bourgogne jouait le rôle du conquérant, Louis celui de l'illustre captif. Les harnais des chevaux» qui descendaient jusqu'à terre, étaient de ve* lours et de soie, couverts de pierres précieuses et d'ornements en or, brodés aux armes de Bourgogne, et frangés de elo* chettes d'argent, dont le tintement continuel était très agréable « et consolant. » Une multitude de chariots, tendus de drap d'or et surmontés de bannières, portaient les meubles du duc, ses tapisseries, son équipage de table et les. ustensiles de sa cuisine. Suivaient des troupeaux de boeufsgras et de moutons, destinés à la consommation des princes pendant la route. Philippe et son ûls, avec les principaux nobles, se montraient dans leur plus grande splendeur, précédés et suivis de pages, d'archers et d'hommes d'armes, tous en eos- . tume de gala et éblouissants de joyaux (1).

C'est ainsi qu'ils firent leur entrée dans Reims, ^t le spectacle fut déclaré le plus magnifique qu'on eût jamais vu en France. Le moindre objet qui frappait les regards proclamait la richesse et la puissance « du grand duc. » Le roi, quoique vêtu de satin pourpre, aurait passé inaperçu dans l'ovation, si les magistrats n'étaient pas venus partout pour le saluer et lui souhaiter la bienvenue. Il écouta, avec un« certaine impatience , les longues harangues et les adresses qu'on lui fit çà et là sur sa route et répondit en général par le moins de mots possible (2). D'un autre côté, il ne montra

(1) Description de l^entrée de Philippe le Bon et de Louis XI à Reims. Gachard, Documents inédits, t. il, pag. 162 et sniv.; Ghastellain, pag. 136.

(2) Oo peot jQger si son impaUence était excnsable par le disconrs prononcé devant lui 5kar le chancelier de France, Javénal des Ursins. Un outre des citations classiques et bibliques habituelles, Torateur développa une allégorie que déjà, comme il le fit remarquer, il avait introduite dans son histoire. La sagesse, la prudence, la force et la patience y ti^urent personnifiées par quatre femmes qui ont chacune un fils, ntffomé respectivement DicOj Duco, Fado et Fero. Pour qu'aucun de ces fils ne puisse aspirer à régner seul, • on

nul mécontentement de se voir éclipser par la splendeur de son vassal. La nnit qui suivit son arrivée à Reims, tandis que les princes et les nobles festoyaient et dansaient, il la passa dans la retraite et la dévotion, se confessant, ou, suivant le langage du temps, c déposant sa conscience (1). » G^était ainsi qu'il se préparait à son couronnement, qui devait avoir lieu le jour suivant.

Dans la matinée, il fut conduit à la cathédrale, où la cérémonie fut accomplie en présence d'un vaste concours de monde. D'abord Louis, c la tête nuejes mains jointes ethumblementàdeux genoui, j> rendit hommage à la sainte ampoule d'huile miraculeuse, qui avait été apportée en grande solennité, et sous un dais, jusqu'au portail de l'église. Il fut ensuite placé entre des rideaux, oti le duc de Bourgogne et les autres princes lui enlevèrent ses vêtements, le laissant complètement nu « jusqu'au nombril. » Dans cet état, on l'escorta jusqu'au grand autel, où il s'agenouilla de nouveau, tandis que l'archevêque l'oignait avec la sainte ampoule sur le front, les yeux, la bouche, la poitrine, les bras et les reins. Il fut ensuite revêtu d'une robe royale de velours pourpre brodée de fleurs de lis, et conduit à une estrade élevée à l'autre extrémité de l'église. Alors, les princes, les prélats et les nobles qui avaient assisté aux cérémonies, se prosternèrent, à l'exception du duc de Bourgogne, « le doyen des pairs de

avait coupé la qnene à rimpëratif de chacnn d'eux > : c C'est à sçavoir à dico, oà en Timpératif dnt aroir dice, il n'y avoit que die, • etc. DdcIos, t. III, pag. 206-214. On rapporte . qne Louis Ini fit sans retard sttntir qa*il possédait les attributs symboliques de la souveraineté, en interrompant l'orateur par cet ordre sévère : t Soyez bref! > Ce qui est plus certain, c'est qu'un de ses premiers actes a été de déposséder l'excellent Juvénal de ses fonctions, ce qui constituait un commentaire encore plus frappant de son • dueo, duc; i mais ce commentaire, on l'admettra, le roi eut lien de s'en repentir par la suite.

(f) « Gomment, après l'entrée du roy, ledict seigneur se disposa de sa conscience,*. est le litre du bnitième chapitre de Chastellain.

France. » Prenant la couronne de ses deux mains, Philippe monia les degrés de l'estrade, au nombre de vingt-huit, se plaça derrière le roi, leva la couronne en l'air et la tint pendant plusieurs moments suspendue au dessus de la tête du roi ; puis il la descendit doucement, lentement sur le front royal, tandis que sa voix pleine et sonore poussait le cri de guerre de France : « Vive le rpy, Montjoye Saint-Denis! » La multitude des spectateurs répéta à ce cri, et un bruyant concert de clairons et de trompettes fit retentir les échos de la voûte gothique (1),

Au banquet qui suivit, ce fut le duc de Bourgogne qui brilla au premier rang. Bien que le roi fût assis au sommet de la table, la couronne sur la tête, vêtu du costume royal, il n'en était pas moins toujours Thôte de son oncle, dont les cuisiniers avaient préparé le dîner, dont les maîtres d'hôtel avaient dressé le couvert et dont les domestiques servaient les convives. Au milieu du repas, les portes s'ouvrirent et des porteurs entrèrent chargés d'un fastueux présent pour le nouveau souverain. Le bon duc, rempli de joie de voir un nouveau règne s'inaugurer dans un temps de paix profonde et avec une splendeur imposante, avait pensé que nul moment n'aurait pu être mieux choisi pour montrer l'étendue de ses richesses et la libéralité de son cœur (2). Ceux des

(1) Chastellain, pag. 24i; Gachard, Documents inédits, t. II, pag. 168 et soi?.

(2) c Le bon dac qui Yéoit le jour de la gloire et de la joye qae plus on avoit désirera monde, comme de soy trouver paisiblement à la coronation d'ang roy de France, se dôlecU «a lai oa?rir le trésor de Tamour de son cuear et en lai monstrer honneor et libéralité profonde de toat ce qae Diea lai avoit envoyé et preste, pensant jamais povoirmieilx employer, ne jamais soy trouver en lieu où le mieulx le peast faire, i Cbasteliain, pag. U2. Gtici est une allusion indirecte au couronnement du déruni roi sous les auspices de Jeanne dWrc. Quand cette cérémonie avait en lien, le duc de Bourgogne, au lieu de prêter la sanction de sa présence et de son concours, se trouvait en guerre ouverte avec Charles et était le champion de son rival d'Angleterre.

convives qui ne connaissaient que par ouï-dire les splendeurs de la cour de Bourgogne, contemplèrent avec étonnement les images, gobelets, vaisseaux en miniature, et autres objets, de Tor le plus fin et du plus rare travail, dont la valeur s'élevait à plus de deux cent mille couronnes, que Philippe présenta au roi comme un gage éclatant de sa loyauté et de sa bonne amitié. Louis, plus accoutumé à ces étalages et connaissant mieux la munificence du duc, resta assis et impassible, sans faire attention au tumulte et à Témotion qui remplissaient la salle. Trouvant la couronne trop large et trop lourde à porter, il l'avait ôtée et déposée à côté de lui sur la table. Tout le temps du diner, il conversa à voix basse et d'un ton confidentiel avec les gentilshommes qui étaient derrière son siège, et particulièrement avec Philippe Pot, seigneur de la Roche, gentilhomme de Bourgogne, qui se distingua plus tard, dans les conseils de France, par le courage avec lequel il défendit 4es droits populaires (i).

Loin de rencontrer la moindre résistance dans sa prise de possession d'un titre qui lui revenait de droit, Louis fut au contraire embarrassé de l'empressement que mirent ses vassaux à l'investir des prérogatives de la souveraineté et à le prier de, les exercer immédiatement. La nouvelle de la mort du roi avait produit une vive émotion en France parmi toute une classe de la population. Ceux qui occupaient des places à la collation de la couronne, et le nombre bien plus considérable de ceux qui convoitaient ces distinctions, étaient tous également impatients d'offrir leurs services à son successeur, dont l'absence en un pareil moment était universellement déplorée. Même avant que Louis quittât

(1) GhasteliaiD.

les Pays-Bas, ceux à qui leur rapprochement de la frontière ou leur plus grande bâte avaient permis de devancer leurs compétiteurs, s'étaient empressés d'aller le saluer et de se joindre à sa suite, qui, tout le long du chemin, ne fit que s'augmenter de nouvelles recrues. A Reims, Louis se trouva entouré d'une armée fidèle et dévouée d'hommes en place ou de quêteurs de place (1), tous se rangeant autour de lui le plus étroitement possible, et attendant le moindre geste de son bon plaisirsouverain, pour exécuter ses ordres. Il y eut, toutefois, quelques exceptions à ces manifestations générales de loyauté et de zèle. Plusieurs des ministres du feu roi, au lieu de prendre une part éminente, comme les devoirs de leur position l'exigeaient, à la réception du nouveau monarque, préférèrent s'abstenir complètement et même choisirent cette occasion, tandis que tout le monde venait saluer la gloire du soleil levant, pour se retirer dans le silence et l'obscurité. Le sire de Brezé , sénéchal de Normandie, ayant trouvé une retraite sûre, attendit que ses amis, parmi lesquels il avait le bonheur de compter le tout* puissant Philippe, le prévinssent du moment où il pourrait se présenter à la cour. Le comte de Dammartin, qui se défiait davantage, se préparait à passer à l'étranger (2). D'un autre côté, les nobles Bourguignons, bien convaincus que le reconnaissant Louis leur réservait tous les offices du royaume, regardaient en souriant de pitié les espérances et les anxiétés de cette foule.

Escorté par presque tous les grands feudataires et les no-

(i) Basm,t.II,pag.7.

(2) Extrait d'une chrooiqae ttur le comte de Oammartio. Leoglet, t. II, pag. 3ttet BOif. La panique de ceux qui avaient été en relations arec Dammartin y est décrite en tonnes saisissante. Ses domestiques l'abandonnèrent; ses amis refusaient de répondre i ses lettres on même de les recevoir.

bles de son royaume, le roi fit son entrée dans sa capitale, le lundi, 31 août, 4461. En cette occasion, il portait un pourpoint de satin cramoisi couvert d'une longue robe de damas blanc. Monté sur un palefroi blanc comme la neige, il chevauchait sous un dais de drap d'or que quatre des principaux magistrats soutenaient sur les pointes de leurs lances. Le cortège se composait de plus de cinquante mille personnes et le nombre des spectateurs était estimé à un demi-million. Parmi les spectacles exhibés sur différents points sur sa route, il y avait des anges qui descendaient du ciel au moyen d'un mécanisme et qui posaient des couronnes et des guirlandes sur la tête du roi, et un groupe de jolies filles, entièrement nues, s'ébattant dans les eaux d'une fontaine et chantant des chansons en son honneur, à la façon des syrènes. Après avoir fait ses dévotions à Notre-Dame, Louis se rendit au palais, quMl quitta le lendemain, pour aller habiter une petite maison, voisine de la forteresse de la Bastille (1).

Le duc de Bourgogne alla résider dans sa propre maison, à rhôtel d'Artois. Vingt-six ans s'étaient écoulés depuis sa dernière visite à Paris, qui était alors entre les mains des Anglais. Il fut salué, par les habitants, de démonstrations enthousiastes, car tous conservaient un attachement héréditaire poar sa personne et pour sa famille. « Bienvenue, noble duc! * criaient-ils; c bienvenue dans votre bonne cité de Paris ! » Sa présence jeta sur la capitale un air de gatté qu'elle n'avait plus eu depuis bien des années et qu'elle ne devait plus avoir de longtemps. Des tournois et d'autres brillants spectacles fournissaient chaque jour d'agréables

(i) De Troyes, pag. 9 ; Ghastellain, pag . 150 : Dnclercq, t. HI, pag. 158 et saiv.

passe-temps à la populace aussi bien qu'aux personnes de haut rang; tandis qu'à l'hôtel d'Artois, qui avait été somptueusement disposé, il y avait une série constante de fêtes et de bals d'une magnificence à laquelle les Français étaient peu accoutumés. Un prince aussi splendide dans ses goûts ne pouvait manquer d'être populaire parmi toutes les classes de la population. Si tous ne profitaient pas également des largesses, nul ne pouvait se plaindre qu'on les fit à ses dépens. Sa générosité était particulièrement applaudie par les femmes, auxquelles il distribuait à profusion les bijoux et les présents précieux. Mais ce qui leur plaisait plus encore c'était sa galanterie, c'était l'aimable et joyeuse façon dont il témoignait son dévoiiment à leur sexe. Un certain jour, on le vit chevaucher par les rues sur son palefroi, sa nièce, la duchesse d'Orléans, étant assise derrière lui, et une de ses femmes, la plus jolie damoiselle de tout Paris, montée sur l'arçon de la selle (1).

Le roi, cependant, passait autrement son temps. Malgré sa longue résidence aux Pays-Bas, il témoignait peu de goût pour les spectacles et les fêtes. Il se montrait rarement en public, ce qui mécontentait fort ses sujets; mais ceux qui avaient à traiter affaires avec lui se félicitaient de son affabilité. Il était, au demeurant, trop occupé des affaires de l'État pour pouvoir donner son temps à autre chose, sinon à ses devoirs religieux, qu'il accomplissait avec la plus scrupuleuse exactitude. La même activité qui avait caractérisé son gouvernement du Dauphiné se fit bientôt remarquer dans cette nouvelle et plus vaste sphère d'action. Il avait

(1) Daclercq, t. III, pag. 174. « Gommeocbéreot à trotter parmy les roes, en grand joyt de tons les voyans, qui alloient disant : • Et ?eli ong bnmain prioehe! Velà ong seigneur dont nng monde seroit estoré de l'avoir tel! ■ Chastellain, pag. 470.

destitué non seùlemeot les ministres du feu roi, mais encore on nombre immense de fonctionnaires de tout département et de tout grade. C'était à quoi la plupart s'attendaient, et ce que désiraient un grand nombre. Mais les nominations qu'il fit excitèrent une vive surprise. Il semblait en y pour^ voyant n'avoir écouté que son caprice. Ceux qui avaient les meilleures raisons pour compter sur des places et des récompenses se virent complètement oubliés. L'un d'eux lui ayant rappelé, sur un ton assez vif, les promesses qu'il lui avait faites bien des années auparavant, Louis lui répondit en souriant: < Cela,*mon bon ami, c'était quand j'étais dauphin; mais maintenant je suis roi. » D'un autre côté, un moine de Cluny, du nom de Pierre de Morvilliers, contre lequel des poursuites étaient intentées par le parlement, et qui, en la présence du roi, demandait fièrement justice, et refusait, au lieu de l'accepter, son pardon, s'entendit an* noncer en réponse que le roi le nommait chancelier de France (1). Une pareille façon de procéder pouvait bien être considérée comme étrange.

Les nobles bourguignons, surtout, étaient étonnés et scandalisés de la tournure que prenaient les affaires. Depuis leur arrivée à Paris, ils n'étaient plus en termes de relations familières et quotidiennes avec le prince qu'ils avaient re* cueilli dans l'adversité et qui leur avait été si prodigue de protestations de reconnaissance. « Alors il était dauphin; mais aujourd'hui, il était roi! » Une immense distance sem-

(1) • Sire, dict Tantre, je désire bien esire en vostre gr&ce sans laqaelie je oe pois veire. Mais au regard do prochée de qaoy me parlez, si ne demande grâce nnlle, fors que justice... Et le roy alors, véant sa constance et grand asseorement de parler, le regarda par manière d*admiration, et contenant sa parole ong pea an premier mot, Ini dict : « Et je tous hj cbancellier de France : soyei prend* tiomme. » Ghastellain, pag. 157, 158.

blait séparer ces deux positions, bien qu'ua moment eût suffi pour la franchir. De toute cette foule brillante et anpressée , nul , à l'exception du sire de Croy, ne put obtenir ni place, ni pension. Le duc était obsédé des réclamations bruyantes de ses partisans mécontents. Il était indigné luimême de la façon dont on les traitait , mais son orgueil ne lui permettait pas d'intervenir; il dédaignait de faire entendre des reproches ou de devenir lui-même solliciteur (i). Il avait déjà commencé à apprécier le « monde nouveau » dans lequel il était si brusquement entré. La rapide indifférence du roi envers ses amis , ses ^'aucunes envers les ennemis qu'il se supposait, les caprices étranges qui marquaient tous les actes d'un règne à peine commencé, tout cela excitait dans l'esprit de Philippe un sentiment plus profond que la surprise ou le dépit, c Je prévois, c disait-ilà son neveu, le duc de Bourbon, » que cet homme ne régnera pas longtemps en paix ; il se prépare à lui-même de bien grands troubles (S). i> Il n'avait Aiit pour son compte qu'une seule plainte , c'était sur la manière dont le parlement de Paris avait coutume^ d'exercer son autorité dans ses domaines. Louis, qui avait déjà arrêté le projet de réformer ee tribunal, pria Philippe de lui désigner des personnes discrètes et capables pour recevoir les nominations. Mais, quand la liste nouvelle parut, il se trouva que, par un étrange oubli, pas un seul des noms proposés par le duc n'y avait été inséré.

Et, cependant, c'était précisément dans ses sentiments et sa conduite à l'égard de son bon oncle de Bourgogne que

(1) Ghastellaio, pag. 156.

Ci) Chronique de Dammartia. Leaglet, t. lit, pag. SIS.

Loais n'avait pas changé en passant de la condition de dauphin à celle de roi. Dans leurs entrevues personnelles, il était resté le niéme ami humble et attaché qu'il était lorsqu'il vivait des bontés du duc, et qu'il le payait en délicates attentions pour tous les membres de sa &mille. Ses expressions de gratitude étaient aussi abondantes et Terventes que jamais. Si Philippe présentait une requête, non pour luimême ou pour ses sujets, mais, en faveur du peuple français écrasé de charges, ou de quelque vieux serviteur du défunt roi sur lequel pesait la crainte du déplaisir royal, Louis répondait invariablement que le duc ne pouvait rien demander que le roi ne se crût obligé de lui accorder. Il était évidemment l'homme que Louis se plaisait à honorer. Sur l'ordre exprès du roi , json nom et celui du duc furent associés ensemble, dans les prières et les offices de TÉglise. Les clefs de la Bastille furent présentées au duc, avec prière de placer une garnison à lui dans cette importante forteresse. Après avoir passé trois semaine dans la capitale, Louis se prépara, à faire un voyage en Normandie et dans les autres provinces du nord de la Loire. Avant son départ, il fit une visite à Thôtel d'Artois, accompagné de tous les grands officiers du gouvernement, des prélats, des maîtres de l'université et de la municipalité de Paris. Devant cette assemblée, il prononça un discours où il rappelait toutes les faveurs dont il était redevable envers le bon duc, qu1l désignait comme son bienfaiteur et son sauveur. Ce fut en vain que Philippe prolesta contre une reconnaissance si disproportionnée à ses « pauvres services, » dans lesquels il n'avait fait que remplir ses obligations de vassal, en regrettant de n'avoir pu faire tout ce qu'il avait désiré. Cette modestie né fit qu'augmenter l'insistance^ de Louis qui énumera de nou-

176 HTSTOmE

veau, en détail, tous les bienfaits qu'il avait reçus, en affirmant de nouveau sa gratitude (i).

La même scène fut répétée, le jour suivant, en dehors des murs de Paris, où le roi avait été escorté par le prince bour* guignon et par tous les nobles de sa suite. Leurs adieux affectueux et pathétiques arrachèrent des pleurs à tous les assistants, et remplirent tous les cœurs de sympathiques émotions de tendresse et de joie (i).

Le roi étant parti, Philippe n'avait plus de motif pour différer son retour dans son pays. En conséquence, le dernier jour de septembre, il quitta Paris, accompagné de ses fidèles suivants, dont la physionomie irritée et la mine rancunière présentaient un frappant contraste avec leur aspect joyeux et content du mois d'avant. Moins fiers ou moins prudents que leur maître, les nobles bourguignons ne cachaient pas leur indignation de la manière dont ils avaient été traités. Ils avaient, toutefois, une consolation : ils auraient dû s'attendre à cela (2).

Le comte de Gharolais , au lieu d'accompagner son père, se rendit à Dijon, lien de sa naissance, qu'il n'avait pas visité depuis son enfance. Quoiqu'il n'eût pas joué de rôle marquant dans les événements publics et les cérémonies, durant son séjour dans la capitale ^ il n'avait pas été oublié par le roi. Il avait été promu aux hautes fonctions de lieutenant général de Normandie. Toutefois, le roi ne l'obligea pas à remplir les devoirs de son office. Mais il reçut le trai-

(I) Chastellaiii, pag. 175; Daclercq, t. 1U> pag. 177.

01) « Tant estoit aimable et pitenlx leur département, et tant plaisoit i cenlxqiii le ▼eoient, qu'il n'en avoit guerres d'nng costé ni d'aoltre qoi illecq estoient i qui le cœor ne l'atendrist et ne plonret de joye. > Daclercq» t. HI, pag. 178.

C3) « Dont la plnspart... dirent bien que autant en aToienUilB bien coogneo etdonbté eu ly dés la première heore. > Cbastellain, pag. 174.

DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. t77

tement qui y était attaché , et Louis Tinvita à lui faire une visite amicale à Tours^ où la réception la plus gracieuse lui fut faite et où il passa près d'un mois dans des distractions et des amusements fort agréables (1). La nouvelle de la prochaine arrivée du duc de Bretagne, qui n'avait pas encore présenté son hommage au nouveau souverain, nécessita le départ de Charles. Le roi avait des raisons à lui pour ne pas désirer une rencontre, ou favoriser la naissance d*UD attachement amical, entre ces deux jeunes princes (2). En conséquence^ le comte prit congé de lui, au milieu des protestations renouvelées de la considération royale. La prochaine fois qu'ils devaient se voir et se quitter, ce devait être dans des termes bien différents.

(i) Doclercq, t. III, pag. 493-196.

(i) Lamarche, t. lU, pag. VO.

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