‹ Histoire de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne; (volume 2)Chapitre 5 sur 13 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Caractère de Loms. — Sa position et ses Tues. — Conflits avec les nobles (U6M465).

Avant soD départ de la capitale» le roi avait déposé sa robe et son pourpoint de satin et reprit son costume habituel. Il s*habiliait, nous dit on, c si mal que pis ne povoit (1) » — d'un pourpoint de futaine grise , d'un manteau de même étoffe coupé ridiculement court et d'un chapeau commun, orné non pas de pertes et de diamants, mais d'une image ea plomb de la Vierge, qu'il avait choisie comme le principal, sinon comme le seul objet de son culte. Autour de son cou il avait un rosaire de gros grains en bois, tel qu'en portent les pèlerins (2).

Son extérieur , sous d'autres rapports , ne pouvait guère être considéré comme attrayant. Il était maigre et mal bâti. Son air et son attitude n'avaient rien qui rappelât la dignité des cours. Ses traits, quoique pleins de caractère, n'étaient

(i) Commines, t. ], pag. IM.

(9) Jdem; Ghattellain, pag.i89; Dneltreq, t. IV, pag. 7.

ni beaux, ni agréables. Les yeux, petits et perçants ; le nez, large, proéminent et retombant vers une bouche mince, avec la lèvre supérieure légèrement saillante ; les joues et le men* ton, larges mais flasques, semblaient indiquer un esprit scrutateur, sarcastique, présomptueux et bas (1).

Sa manière de vivre était exempte de toute pompe. Il était frugal jusqu'à la parcimonie (S). Il voyageait sans apparat, accompagné seulement de cinq ou six suivants, mais suivi à distance par quatre-vingts archers de sa garde, qui s'installaient la nuit dans le voisinage le plus immédiat de sa résidence (3). En entrant dans une ville, il évitait, autant que possible, toute réception publique ; parfois il refusait de suivre les grandes routes pour s'épargner les ovations de la foule, et, généralement il descendait chez quelque citoyen particulier ou chez quelque bon prêtre, plutôt que d'aller loger dans la demeure plus somptueuse qu'on avait préparée pour le recevoir (4).

Partout où il allait, on lui adressait inévitablement la niéme pétition, de daigner abolir la taille et les autres impôts établis durant le règne précédent. Et toujours il déclarait que c'était là précisément son intention. Il s'entretenait dans les lermes les plus bienveillants de son désir de faire disparaître les lourdes charges qui pesaient sur le peuple, et de rendre au royaume $es < anciennes liber-

ci) D'après Basin qni le peint en noir en ionteai occasions, il arait la figare d'an lépreox, et Taspect d*an bouffon.

(2) Dorant la première année, les dépenses de la table royale ne s*éleTérent qn*à 12,000 liTres. • En ce temps ne se faisoit que nn plat pour le roi, son train étoit bien petit en tons États, tellement qne ladite somme snffisoit. > Dnclos, i. lU, pag. 213.

(3) Chastellain, pag. 189.

(4) Le peuple fiait par barrer les chemins de trarerse poqr ol^liger le rot i faire son entrée par les rentes principales. Basin, t. III, pag. 167.

tés (1). » Mais ud pareil résultat ne pouvait être atteint tout d*un eoup. Il fallait du temps. Des arrangements étaient nécessaires. Il recommandait la patience, et, par manière de rendre l'exhortation plus sensible, il levait quelques taxes additionnelles (2).

Les « pauvres sujets, » en écoutant ses éloquentes harangues, sMmaginaient qu'une ère nouvelle, une ère de joie et de félicité, allait commencer (3). Mais ils n'en étaient que plus disposés à réclamer quand ils constataient que le grand événement était indéfiniment ajourné. Dans quelques endroits des soulèvements éclatèrent. A Reims les collecteurs des taxes Turent massacrés , leurs bureaux pillés et leurs registres brûlés. Mais on vit bientôt que c'était là un expédient qui manquait de prudence. Des archers, déguisés en laboureurs , s'introduisirent dans la ville. Un officier parut porteur d'instructions du roi. Les émeutiers furent pris et punis. Plusieurs eurent les poings coupés, d'autres la tête. D'autres furent fouettés et bannis.

Le clergé, qui avait été grandement édifié par la piété du nouveau monarque, fut soudainement étonné par la promulgation d'un m édit impie » ordonnant'que les propriétés ecclésiastiques fussent taxées dans la même proportion que celles des laïques. Par une ordonnance encore plus singu- . Hère, atteignant directement toute la noblesse, dont les terres étaient couvertes de forêts et qui trouvait dans la

(1) • Nibii Dempe tantam in desiderio se habere asserebat, qaantnm nt popalos regai ipsDinqne regnom ab angariis et immanibas tribatoram atqae exactionam oneribos, qaibas ipsos esse grayat08cogD08cebat,leTare,etiii pristinamatqne antiquam libertatem instanrare et restitnere posset. > Basin, t. H, pag. 11.

(2) c II ne diminna nols subsides, tailles ne gabelles aa royanme, ains en mettoit de jour en joar des noayelles. > Daclercq, t. iV, pag. 8.

(3) On, comme le dit Ghastellain dans nn langage pins expressU, < cnidoient avoir trouvé Dieu par les pieds. > pag. 173.

chasse son principal pas^e-temps , la chasse fut expresse* ment défendue dans toute retendue du royaume de France. Louis était lui-même le plus ardent des veneurs. Désirait-il monopoliser pour ses propres plaisirs tout le gibier? Mais quand il aurait vécu Tâge de Mathusalem, et qu'il se fût appliqué exclusivement à cela, les forêts du royal domaine étaient suffisamment étendues pour lui fournir un approvisionnement inépuisable (1).

Au commencement de son règne, le caractère et les actions de Louis paraissent avoir été inexactement appréciés par ses contemporains. La versatilité de son esprit et les excentricités de sa conduite avaient donné à supposer qu'il n'avait pas été trop richement doué sous le rapport de Tinte!ligence.

En général, on lui attribuait pour qualité dominante rirrésolution , résultat d'un manque de discernement et de réflexion. C'était peut-être un homme bien intentionné, mais qui manquait de profondeur et de solidité d'esprit.

D'un autre côté, le Louis de la tradition et du roman est la véritable incarnation d'une intelligence malicieusement et diaboliquement active. C'est un composé de ruse et de cruauté. C'est un tyran de la plus détestable espèce, usant de propos délibéré de son pouvoir comme d'un moyen de faire le mal, non seulement indifférent aux malheurs des autres, mais se faisant un plaisir de faire naître ces malheurs et se réjouissant des misères de ses victimes. Son seul nom, et tous les souvenirs qui s'y rat-

(i) < Qoas, etiam si ipse rex Maibusalem aeqaaret anoos, nec aliad prorsns agere* qaara venari, omnes et singulas pertnstrare aiii exhaurire venalioaibas minime posset.» Basin, l. II, pag. 75. —On suppose louiefois que, par celle ordoonance Louis voulait pousser à la destructioo des forêts, et, |)arlanl, au progrès de t*agriculture.

tachent, nous inspirent de Thorreur. Son familier, le barbier Olivier le Mauvais , populairement connu sous le nom d'Olivier le Diable, rampe d*un pas traînant et les yeux baissés à travers la foule des courtisans qui se reculent devant ioi, ne voulant pas que même le bord de leurs vêtements soit en contact avec sa personne. Son agent de confiance, le prévôt Tristan TErmite, sort de la chambre royale et est regardé avec une secrète horreur par ceux qui cherchent à lire dans ses regards malicieux la nature de la mission dont il a été chargé (1). La résidence favorite du roi, à Plessisles-Tours, est redoutée comme une habitation de démons. Le parc est entouré de fosses profondes plantées de chaussestrappes. Un archer est debout derrière chaque arbre , Tarquebuse armée , prêt à faire feu sur tout intrus non autorisé. Les voûtes sous le château , où jamais ne pénètre un rayon de lumière, sont remplies de cages, ayant huit pieds carrés, dans chacune desquelles un homme vivant a langui

(i) Une chose digoe de remarqoe c'est le pea d'informalions précises qu'on a sur ces deux personnages, dont les noms sont à peine mentionnés dans les mémoires et les documents du temps. H. de Reiffénberg {Mémoires de l'Académie de Belgique) a réuni les rares et maigres détails qui paraissent positifs concernant Olivier le Mauvais, ou le Daim, comme il se faisait appeler par permission du roi, et non par consentement du peuple. Le fait le plus intéressant, c'est qu'Olivier fut bien et dûment pendu, quelques mois après la mort de son maitre en vertu d'une sentence qui le condamnait dans des termes assez vagues c pour maints grands crimes, délits et maléfices. > On a encore moins de renseignements sur la carrière de Tristan l'Ermite dont les chroniqueurs citent si fréquemment la façon active d'administrer la justice par le sac et par la corde. Hais nous trouvons un portrait frappant de ce personnage dans une lettre écrite, en 1464, par sir Robert Reville, cousin du comte de Warwick et son agent à la cour de France. Il décrit Tristan comme étant t l'esprit le plus diligent, le plus vif et le plus pénétrant qu'il y eût dans tout l^ royaume de France. » Il recommanda à son correspondant, qui était apparemment le gouvemenr de Calais, pour le cas où Tristan se rendrait dans cette ville, de ne le laisser parler à personne et de ne lui donner aucune occasion de découvilir le côté faible des fortifications. « Il verra et comprendra tout, > dit-il, « et n'oubliera pas de rapportera son maître tout ce qu'il aura vu. A dire vrai, c'est un terrible homme. Avant de le connaître, j'ai laissé échapper bien des choses, mais la personne que vous saves m'a dit de me défier de lui. 1 Dupont, Jfém.deCommines, t. Ill, preuves, pag. 215,217.

dans l'ombre peodant des années, loin de toute consolation, loin de toute espérance.

Quand le morose, soupçonneux, superstitieux roi éprouve la nécessité de s'amuser, de se relâcher de ses travaux, il descend dans ce sinistre abime , écoute aux portes de ces cages, et rit intérieurement quand il entend les gémissements de ces misérables captifs.

Nous avons dit que c'était là le portrait consacré par la tradition et le roman. Et pourtant nous ne pouvons nier qu'il ne soit justifié par les données de l'histoire. La plupart de ces détails sont des faits incontestables. Les cages et les chausses-trappes, la ruse, la cruauté, les soupçons, la bigoterie, tout cela est authentiquement établi. Mais comment expliquer ces choses en présence de l'admiration ressentie et exprimée pour Louis par la personne mieux à même que toute autre, par sa connaissance plus intime du sujet, par sa capacité supérieure , et même par sa plus grande impartialité , d'esquisser son caractère? Philippe de Gommiues déclare que Louis XI a été, de tous les princes qu'il a connus, celui qui avait le moins de vices (1). Cette assertion a valu à l'historien la censure des écrivains modernes. Si on lui avait demandé de l'expliquer, il aurait probablement fait valoir cette raison que, tandis que chez d'autres princes des considérations politiques cédaient souvent le pas à l'influence des passions ou à quelque infirmité mentale, orgueil, indolence, folie ou caprice, Louis ne s'écartait pour ainsi dire jamais de la ligne de conduite que lui traçait une

(i) « Taot ose je bien dire de luy, & son loc, qa*il ne me sembla pas qae jamais j'aye conguea nnl prince où il y east moins de vices qne en Iny. > Prologue, pag. 3.-- cDiea... TaToil créé pins saige, plus libéral et plos Tertnenx en tontes choses que les princes qui régnaient arec lui et de son temps. > T. II, pag. S5i.

nette perception de ses intérêts. En d'autres mots, l'assertion de Gommines né concernait ses dérants moraux qu*en tant que ceux-ci auraient pu gêner la poursuite de son ambition et ses efforts pour s'assurer le pouvoir.

Et c'est à ce point de vue que nous devons examiner une carrière qui, vue sous un autre jour, nous présente une masse de contradictions. Dans toute cette carrière, c'est à peine si nous rencontrons une seule trace de bons sentiments ou de principes de droiture. Mais nous voyons une grande œuvre, une œuvre nécessaire accomplie. L'anarchie féodale est détruite; l'unité menacée de la France est sauvegardée. Et tout cela s'est accompli , non point par un coup de fortune oti par Tempire de la force, mais par les efforts d'une inteK iigence toujours en éveil et jamais découragée au milieu de ses luttes contré d'énormes difficultés et des obstacles écrasants, d'uoé intelligence si vive et si perspicace, qu'elle s'empaîre forcément de nos sympathies et endort Taversion que le choix de ses moyens aurait dû nous inspirer.

Un esprit faible, avec les intentions les plus pures, ne peut accomplir que le mal', quelle que soit la tâche qu'il entreprenne. Mais un esprit vigoureux , uni même à un mauvais coeur, n'est pas nécessairement un instrument de mal. En cessant d'être dauphin pour devenir roi, Louis avait traversé u changement de position plus grand que ne le fait supposer son simple passage d'un état de dépendance à un état de souveraineté, tl se trouvait placé tout d'un coup dans des circonstance^ où son ambition n'était plus un vice, où son génie actif et subtil pouvait s'exercer librement sans se trou- Ver continuellement en contact avec des lois devant lesquelles il ne trouvait pas dans sa nature la conscience de sa responsabilité. Il luttait contré ses ennemis naturels. II

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punissait des vassaux rebelles ou des ministres infidèles. Il employait la ruse et la duplicité dans cette lutte où était intéressée non seulement sa propre sûreté, mais encore celle de la monarchie. Il s'emparait d'une autorité souveraine à laquelle nui autre que lui n'avait droit, et que nul autre n'était en état d'exercer.

Une chose qu'il importe de noter aussi, c'est que, sauf au début de son règne, alors qu'il subissait encore l'influence des erreurs de sa jeunesse, il ne se fit jamais un ennemi là où il était possible de se faire un ami. Moralement isolé, il était associé par l'intelligence avec tous les esprits doués de talent et d'adresse. Sur ceux-là, il agissait comme un aimant. Il les recherchait activement ; il les prenait partout où il pouvait les trouver. Il les faisait sortir de l'obscurité, il les tirait des rangs de ses ennemis. Il n'épargnait aucune peine, il ne perdait jamais patience dans ses efforts pour désarmer l'opposition ou obtenir l'appui de ceux qui étaient en position de lui nuire ou de le servir. Il avait uneconfiance sans bornes dans ses talents de persuasion, dans son habileté à éloigner les préjugés, à adoucir les ressentiments, à rendre dociles les caractères qu'il avait à traiter, et cela non par la contrainte d'une volonté plus forte, mais par un traitement tout de gentillesse et de dextérité. Il ne se fiait pas cependant à la spécieuse influence des seules paroles. Il ne demandait aucune faveur en échange de laquelle il ne fût prêt à offrir un équivalent substantiel. Bien plus, différent en cela de la plupart des princes, qui s'imaginent avoir un droit illimité à la faveur de leurs serviteurs , il préférait accorder de grandes récompenses pour de petits services, à dépasser l'attente tout en rétribuant la capacité, et à payer chacun selon ses mérites comme il convient à un monarque généreux. « Mieux vaut, »

disait-ily « être entouré de nos débiteurs que de nos créanciers (1). »

De même il s^efforça toujours de gagner la sympathie et la coopération de son peuple, de s'identifier avec la nation. Il fit appel le premier à Fopinion publique; il la créa. Il accorda libéralement des chartes aux communes, pour qu'elles lui servissent de boulevard contre la féodalité. Il demandait des conseils aux représentants de toutes les classes, pour que toutes fussent intéressées à soutenir sa cause. Il ne se tenait pas à Fécart du monde, comme les despotes ordinaires, ne voyant rien, ne comprenant rien, ne profitantde rien, ne cherchant pas à se mettre en communauté avec la masse de l'humanité, opposant une résistance obstinée à l'esprit de progrès. Il n'aspirait pas à être regardé comme un dieu, et ne se contentait pas d'être le moteur d'une machine. Ce qu'il recherchait, c'était le jeu de l'intelligence, le conflit de Tesprit avec l'esprit, le mouvement , les luttes, les soins et les anxiétés de la vie.

« Nul homme jamais ne prêta aussi volontiers l'oreille aux autres, ou ne s'enquit d'autant de choses, ou ne chercha à connaître autant de personnes (2). » Jamais on ne l'entendit faire cette réponse qui tombait journellement des lèvres de maint petit seigneur dont les revenus s'élevaient à quelques milliers de livres : «Parlez à mes gens ; je ne m'occupe pas de ces affaires. » Il désirait tout savoir ; il n'ou-

(i) Il agissait d'après un principe qae l^emperenr Gtiarles^aint et ses antres imitatenra dn seizième siècle semblent avoir absolument dédaigné, c Me dict davantage que, à son advis, pour avoir bien en court, que c'est pins grant heur à ung homme, quant le prince qu*il sert lui a faict quelque grant bien à peu de desserte (pourquoy il luy demeure fort obligé), que ce ne seroit s'il luy avoil faict ung si grand service que le dict prince luy en fust très fort obligé; et qn*il ayme plus naturellement ceux qui luy sont tenus, qu'il ne faict ceulx & qui il est tenu. > Commines, 1. 1, pag. 305.

(2) Commines, 1. 1, pag. 84.

bliait rien (1). Il désirait aussi être partout. II ne se reposait jamais ; il travaillait constamment ; « quand son corps reposait , son esprit était encore à l'œuvre. » « A dire vrai^ un royaume était trop peu de chose pour lui; il était fait pour avoir le gouvernement d'un inonde (2). »

II avait été instruit par l'adversité, et ce fut dans l'adversité que sa sagacité se déploya principalement (3). Jamais oa ne le vit aussi serein, aussi joyeux que lorsqu'il était trahi par la fortune. Quand il secroyait garanti pour le moment, il était trop enclin à montrer aux gens la véritable estime qu'il avait pour eux. II se plaisait à lancer des sarcasmes, qui tombaient comme grêle sur ceux qui hii étaient plus pro* ches, sur les grands, sur ceux dont l'épiderme était plus sensible. Il reconnaissait et avouait ce défaut : « Ma langue, » disait-il, «k m'a tendu plus d'un piège; elle m'a aussi fait bien du plaisir; cependant, il est juste que je répare le dommage.»

Mais son plus grand défaut était son impatience. II avait toute l'habileté d'un esprit réfléchi, et tout l'emportement d'un esprit inconsidéré. Le temps et lui étaient des ennemis jurés. Sa prévoyance l'emportait toujours. Il nuisait à ses propres projets, en les mettant prématurément à exécution et précipitait des malheurs en se hâtant trop de vouloir les empêcher. C'est, du moins, ce qui arriva au commencement de son règne. Mais sa situation , et celle de la monarchie, à cette période, demandent quelques explications plus détaillées (4).

(1) ■ Aymoil à demander et entendre de tontes choses... aussi sa mémoire . estoit si g^nde qn*il retenoit tontes choses. > Comnûnes, 1. 1, pag. 158 ; t. II, pag. 273.

(2) « A la Térité, il sembloit mienlx pour seignenrer nng monde qne ong royaume. * , Idem, t. II, pag. 273.

(3) ■ Jamais jenecoogoens si saige homme en adversité. > Idem^ 1. 1, pag. 304.

(4) Trois contemporains de Louis ont décrit son caractère par connaissance personnelle

Il n'existe peut-être pas de pays, peuplé de races différentes» dans lequel les divers élémeots aient été aussi con- Tondus, les distinctions originales de langage, de sang et de coutume3 aussi considérablement oblitérées qu'en France. En outre, dans ce pays, les germes d'unité politique, sans lesquels l'identité de race elle-même ne parvient pas à constituer une nation, avaient, nous l'avons vu dans un précédent chapitre, été implantés dès une époque très reculée. Le trône établi par Glovis, quoiqu'il^ eût passé d'une dynastie à une autre, et qu'il eût été souvent occupé par des princes qui n'exerçaient aucune autorité sur la plus grande partie du royaume, n'avait jamais été renversé, et avait acquis par degrés un droit d'obéissance et de soumission sur tout le pays. Ses fondations s'étaient fortifiées et étendues durant plusieurs siècles successifs, et sans le désordre provoqué par les guerres anglaises, le pouvoir monarchique en France aurait brisé foutes les barrières qui s'opposaient à son progrès^ bien ayant l'époque où commence notre histoire. Dans ces luttes où il avait à combattre pour son exis-

oa observation directe. Le portrait tracé par Gommioes était évidemment ane œuvre d*amoQr. Sa nalnre sympathisait avec celle de Loais. L'amitié, la snbtilitéi l'indifférence à tonte pompe, à tonte émotion, à tonte démonstration, la vignenr nerveuse, rbnmear sarcasliqne, la malice, pour adopter son dire eipressif, qui distiognent le portrait sont aussi les traits caractéristiques de l'artiste Ini-méme. Cbastellain, quoique un ennemi, écrit avec plus d'impartialité, mais moios d'appréciation. Il est le représentant de sentiments et d'idées qui ritçnrent un choc fatal des innovations de Louis. Il se plaint de ce dédain pour les pompes et le cérémonial, de ces tendances sceptiques et nivelantes, de la politique tortueuse et aggrt^ssive qui souilla les sources de la chevalerie et de l'honneur, etqi^i jeta une tache sur les fleurs de lis. Hais il n'oublia jamais le caractère sacré de la royauté; il est en garde contre ses propres arrêts; il reconnaît la sagacité et applaudit à l'activité du monarque français. Basin, de son côté, ne montre de respect ni pour l'homme, ni pour sa position. Il attaque Louis avec la haine d'un partisan et la rancune d'un ennemi personnel. Il s'excuse d'avoir entrepris la tache de dépeindre le régne dn sanglant tyran, en citant l'exemple d'écrivains anciens q^xi ont montré Galignla, Néron et Domitien comme des avertissements pour la postérité. Chacun de ces derniers, toutefois, avait une qualité qui rachetait ses fautes. Louis n'en avait aucune. Son habileté consistait en un manque absolu de conscience.

tence, il avait perdu une grande partie du terrain qu*il avait gagné. II ne parvenait pas à résister aux tendances réactionnaires de la féodalité, il avait même été forcé de les encourager. La masse de la noblesse, il est vrai, avait été grandement affaiblie par les désastres de cette époque, 'par Fappauvrissement général du pays , aussi bien que par les sanglantes défaites de Poitiers et d'Azincourt. Mais les grands feudataires, profitant à la fois de la décadence ou de l'extinction de plusieurs familles nobles, et de la faiblesse de la couronne, avaient étendu leurs domaines et s'étaient élevés à un degré de puissance et d'indépendance qui menaçait de détruire l'œuvre de plusieurs siècles.

Nous avons vu la position occupée par Philippe le Bon. Outre sa souveraineté féodale sur la Bourgogne, les Flandres, l'Artois et d'autres fiefs importants , il avait obtenu, par le traité d'Arras, possession des places les plus importantes de la Picardie. La maison d'Anjou était beaucoup moins puissante; mais elle avait ajouté à ses domaines primitifs la Provence, la Lorraine et le pays de Bar, et elle tirait un certain lustre de ses prétentions au royaume de Sicile. La Bretagne avait toujours été intraitable. Dans cette grande province, le mélange des races, cette fusion d'éléments divers dont s'était formé le caractère national, n'avait fait que peu de progrès. Le langage ancien y était toujours en usage, et les coutumes et les institutions celtiques y étaient toujours en vigueur. Le souverain ne reconnaissait qu'une dépendance très limitée à l'égard de la couronne de France. Il s'intitulait c duc par la grâce de Dieu; » il déniait la juridiction d'appel du parlement de Paris et refusait de prêter le serment d'obéissance dans la forme habituelle, ou d'être appelé l'homme-lige du roi de France.

La Guyenne, au sud de la Bretagne, venait à peine d'être reconquise sur les Anglais, dont le gouvernement avait été populaire tant auprès de la noblesse, qu'auprès des villes. Au nord, entre la Bretagne et la Picardie, se trouvait la grande province de Normandie, l'héritage des Plantagenets, associée à la gloire des conquérants anglais, remplie des souvenirs de leur domination, deux fois arrachée à leurs mains pour être probablement reconquise une deuxième fois.

Toutes les provinces de la côte de la mer, à Fouest et au nord, étaient ou bien indépendantes de fait de la couronne, ou ne lui étaient attachées que par des liens faibles et nouveaux. La France était dans la position d'une forteresse, dont les ouvrages avancés étaient déjà entre les mains de l'ennemi ou occupés par des garnisons d'une fidélité douteuse. Louis XI était monté sur le trône quelques années seulement après la conclusion, ou ce qu'on aurait plutôt pu regarder comme une suspension temporaire d'une guerre, suite elle-même d'une série de guerres antérieures ayant eu la même origine et les mêmes résultats, durant laquelle le sort de la France avait été tenu suspendu, tremblant, dans la balance. Rien n'était plus probable qu'une nouvelle alliance entre l'ennemi étranger et le hautain et douteux ami, alliance qui devait être suivie d'une autre invasion, d'une autre conquête. L'année même où Louis commença son règne, la couronne d'Angleterre, après ce qui paraissait être la défaite définitive des Lancastriens , avait été placée sur la tête d'un prince jeune , brave , ambitieux , passionné pour la guerre, descendant, par une branche ainée, d'Edouard HT, l'ami et le compagnon d'armes de Warwick. Quel plus sûr moyen pour un nouveau souverain, pour établir sa dynastie, pour s'enraciner dans les affections de son

peuple, que d^encourager les exploits encore chers au cœur et à la fierté du peuple?

Charles YIl, éle\é au milieu des convulsions politiques, mais peu disposé par inclination à une vie de luttes et de combats, s'était contenté de faire face aux dangers et aux difficultés du moment et d'acheter la tranquillité actuelle par des concessions grosses de périls dans l'avenir. Louis, inquiet, aventureux, prévoyant, mais sans expérience, ne vit que faiblesse et défaut desécurité dans la position que lui avait léguée son père. Il ne pouvait y avoir, à ses yeux, de sûreté pour la France tant que les villes de la Somme restaient en la possession du duc de Bourgogne; ou, si la loyauté et les tendances pacifiques de Philippe étaient un gage de sécurité, c'était une raison de plus pour chercher à rentrer en possession de ces villes avant que les droits de Philippe fussent transmis avec son pouvoir à un prince d'un caractère différent. Les villes de la Somme étaient les défenses nécessaires de la capitale. Comment était-il possible au roi de vivre tranquillement à Paris, tandis qu'un vassal sur lequel il n'exerçait aucun contrôle était établi à Amiens?

Là, donc, était la brèche qui devait être fermée avant que l'on tentât de prendre d'autres mesures. Louis, dès le moment de son avènement, avait fixé les yeux sur ces villes. Il avait été stipulé, dans le traité, qu'elles auraient pu être rendues moyennant le paiement de quatre cent mille couronnes, mais aucune garantie ne permettait de rendre obligatoire l'exécution de cette stipulation. Il n'était pas probable qu'une proposition de rachat rencontrât autre chose qu'une réponse évasive. On croyait même que Charles Vil avait promis verbalement qu'il ne demanderait pas la restitution de ces villes durant la vie de Philippe. Cependant, Louis avait dé-

cidé qu'elles seraient restituées. Et on eut alors l'occasion d'apprécier que les malheurs de sa jeunesse, son exil et sa longue résidence dans les Pays-Bas, n'avaient pas été un mal sans compensation. Ses relations d'amitié avec Philippe, son intime connaissance du caractère du duc et des membres de sa famille et de sa cour, lui devenaient d'un grand secours dans cette occurrence. Peut-être qu'en ce moment, il regretta de ne s'être pas montré plus docile à satisfaire aux demandes de son oncle pendant le séjour de ce dernier è Paris, de lui avoir prodigué tant de mielleuses paroles, pour lui refuser des preuves plus substantielles de sa gratitude. Et, pourtant dans une occasion, il n'avait pas été ingrat. Il ne semble pas qu'il eût jamais reçu le moindre service des Croy; mais il avait été reconnaissant à leur égard par anticipation. Il n'avait pas oublié que, n'importe de quelle façon il traitait le duc lui-même, il était d*une bonne politique de ne pas froisser les favoris du duc. Il avait fait don d'une propriété de grande valeur à Antony de Croy, et lui avait donné , pour l'avenir, des titres à la grande maîtrise de France , le plus haut poste qu'il y eût dans la maison royale. Il prit maintenant toute la famille sous sa protection. Il en combla les plus jeunes membres de bienfaits. Il nomma Jean de Croy son conseiller et son chambellan. Il les amena à comprendre que, si grandes que fussent leurs obligations envers leur propre souverain , ce n'était pas une mauvaise chose que l'amitié d'un roi de France.

S'étant ainsi assuré de leur disposition à le servir, iï lui restait à voir s'ils avaient assez de pouvoir, assez d'influence auprès du duc, pour l'amener à abandonner un avantage dont il ne pouvait manquer d'apprécier l'importance. Philippe approchait de l'âge généralement assigné comme limite

à la durée de la vie humaine : sa constitution était bonne; mais il n'avait jamais pratiqué ces règles sévères qui avaient conservé à la solide structure de son fils son uniforme vigueur. Sa santé avait été sérieusement altérée par les banquets et les fêtes dont il avait abusé, plus que d'habitude encore, pendant son séjour à Paris; et, après son retour, durant le printemps de 1462, il avait fait une longue et dangereuse maladie. L'anxiété publique qui se produisit à cette occasion est une preuve convaincante de sa popularité. Le bon duc, qui n'était dur et sévère que lorsqu'on contrariait ses ordres, quand on l'irritait, le prince libéral, dont les goûts de somptueuse jovialité avaient procuré aux Pays- Bas une série constante de fêtes et donné à leur capitale commerciale le lustre de la plus brillante cour de la chrétienté, le duc ne pouvait pas succomber, si des prières étaient susceptibles de le sauver. Ce fut une succession non interrompue de pèlerinages, de prières et de processions auxquelles prenaient part les citoyens de tout âge et de tout rang. Pendant sa convalescence, ses médecins ordonnèrent qu'on lui rasât la tête ; des courtisans complaisants s'empressèrent de faire opérer le même changement dans leur physionomie. Si quelqu'un des plus jeunes nobles hésitait à se dépouiller de ses boucles soyeuses, des officiers nommés exprès s'emparaient du récalcitrant dès qu'il se montrait en public et le forçaient à subir sur-le-champ l'opération prescrite (1). La duchesse Isabelle, informée de l'état de son mari, avait quitté la retraite de son couvent pour venir le soigner, et le comte de Charolais veilla à son chevet pen-

(i) Lamarche, t. Il, pag. 2â7. « Se troavèrent plas de cinq cens nobles hommes qui pour Tamour da dac se firent raira, comme luy. >

dant plusieurs nuits de suite avec une affectueuse sollicitude. Dans les intervalles lucides que lui laissait la fièvre, le doc gourmandait son fils et le pressait de prendre le repos nécessaire. € Mieux vaut, disait-il, qu'un seul meure au lieu de deux; mieux vaut que je parte que vous (1). » Après être resté pendant plusieurs mois confiné dans sa chambre, il fut en état de reprendre sa manière de vivre habituelle.

Mais la force et la sève de la vie étaient éteintes en lui. Il devenait vieux, et le monde qui l'entourait, mù par une nouvelle influence, au lieu de décliner en même temps que lui ou de rester dans le calme afin qu'il pût, lui l'arbitre et le modèle de son temps, finir ses jours dans le bien-être et la tranquillité, le monde autour de lui commençait à s'agiter et à se troubler. La guerre entre le <;omte de Charolais et les Croy continuait, ouverte et implacable, malgré les efforts officieux de Louis pour amener une réconciliation. Le pays, aussi bien que la cour, était rempli du bruit de cette querelle. Les rapports des favoris avec le roi avaient jeté sur eux un reflet plus odieux encore, et augmenté les difficultés de leur position, ils étaient toujours assez puissants pour résister aux attaques dirigées contre eux, mais ils étaient moins capables d'éviter celles qui étaient dirigées contre leurs adhérents. Un des chambellans du duc fut jugé et condamné à mort pour avoir conspiré contre la vie de Charles. Le coup suivant visa plus haut. Jean de Bourgogne, comte de Nevers, petit-fils de Philippe le Hardi, s'était rangé du côté des ministres, poussé par certaines querelles personnelles avec Charles, par une vieille inimitié pour le comte

(1) Doclercq, 1. 111, pag. 205. II ajoute : « ToDtesfois sondit fils do le touIIqI oncques laisser; ains quant son père le cnidoit reposant, il estoit toujours autour de lui qu'il ne le ▼eoil point. >

de Sainl-Pol, et, d'happés ce qu'on soupçonnait généralement, par une ambition plus élevée que ne le justifiaient ses prétentions légitimes et ses chances de succéder à la souveraineté des Étals de Bourgogne. Mais Taccusation portée directement contre lui était d'une nature plus grave. Il fut acèusé d'avoir dans sa maison trois figures de cire, sur lesquelles il pratiquait, avec Tassistancé d^un moîùe apostat, certaines incantations diaboliques, et cela en vue, prétendit-on, de s'assurer la faveur du roi de Fratice et du duc de Bourgogne et de faire mourir de langueur le comte de Charolais *(1). C'était là une forme vulgaire de sorcellerie qui se pratiquait et qui avait créance (2). Nevers, au lieu d'attendre son jugement par la Toison d'or, se démit de ses fonctions et se retira en France. Presque en même temps, Charles, qui avait échoué encore dans d'autres tentatives contre ses ennemis, se retira brusquement de la cour et alla établir sa résidence au château de Gorcum, sur la côte de Hollande.

Louis profita de son absence, et de l'état de faiblesse de son père, pour mettre à exécution son projet pour le radiât des villes hypothéquées. Par quels ai^uments les Croy réussirent-ils à obtenir le consentement de Philippe? Nous l'ignorons. La corde qu'ils firent vibrer fut probablement son désir de conserver ses relations amicales actuelles avec

(i) Daclercq, t. UI, pag.236 el sniT.; Lenglet, t. II, pag. 392.

(2) L*hi8toire d^EIioor Gobbam, femme da ■ bon due Hompbrey, ■ présente an eu identiqae environ Tiogl ans pins tôt. Mais, plus de Tingt ans plus tard, un autre doc de Gloncester (Richard III) flt une semblable accusation contre ■ cette sorcière,» laTeave de son frère. Mackintosh fait observer très justement que t les sorcières elles-mêmes ont sans doute moins de confiance dans la puissance et la malice de leurs sortilèges que cetaqulles craignent. > La nécromancie n*ètait pas seulement un art ou une profession, mail une croyance. Ses adeptes constituaient une secte, tenaient des assemblées particulières pour les affaires de leur culte et célébraient des messes en Tbonneur de Satan. Une description minutieuse de ces rites blasphématoires est donnée par LIorente, Histoire de l'inQuin* (ton^ t. U,pag. 431443.

lei»QAarqu«fira»çaK». A eeUe époque de sa vie oè ses facul^ tâ&allaieQt: déclioant chaque jour, il ne demandait pas mievii ({oe d'acheter par de$ concessioAs la continnaiioa de cetu paix qju'oQ avait achetée de lui par des concessions seni'' Uables^ akNrs que ses facultés étaient dans toute leur vigueurr Peut-être aussi crui-il que le roi serait incapable de bntniir la somme demandée. Mais à peine son consentement avait* il éié arraché, que la moitié de cette somme fut versée entre ses mains. En même temps on lui fit signer la promesse que les villes seraient rendues contre paiement du restant. )| Di'eatrait pas dans le caractère de Louis de se relicher dans la pioursuite d'une idée aussi longtemps qu'elle n'était pas définitivement réalisée. Cependant lever d'emblée deux cent mille couronnes d'or n'était pas chose facile, au quinzième siède, même pour un roi de France. Les ressources du tréser étaient épuisées, et il n'y avait pas de capitalistes disposés k avancer cet argent sur un simple bon, ou même en état de le fournir. Cependant Louis ne pouvait pas croire qiie tmit le monde ne fût pas, comme lui-même, désireux de terminer cet important marché, si nécessaire à la sécurité du royaume et que le moindre délai pouvait compromettre^ Il refusa de prêter l'oreilte aux doutes et aux objections des officiers du trésor. « Il nous dit, » écrit tout bouleversé un de ces fonctionnaires à un de ses coUègues, « qu'il y avait des gens à Paris qui prêteraient l'argent; et que, pour une aff &ire comme celle-là, on pouvait trouver dix mille livres d'iuoi côté et trente mille d'un autre. Ce furent là toutes les ins* tructions que nous pûmes obtenir de lui, et il nous renvoya après une délibération si courte, que nous eûmes à peine le temps de mettre nos bottes (1). » Cette manière irrégulière

(1) Lettre du sieur Chevalier, LeDglet, t. II, pag. IflS*

de conduire les affaires, si embarrassante qu'elle parût aux pauvres agents du trésor, obtint cependant le résultat désiré. Le tourbillon mis en mouvement par Louis était irrésistible. . Quelques riches établissements religieux et plusieurs villes qui avaient reçu du roi une extension de leurs privilèges, se montrèrent disposés à contribuer. En dernier ressort, on mit violemment la main sur un fonds que possédait le parlement, la propriété des veuves et des orphelins, conservée, comme dans un sanctuaire inviolable, dans les caveaux de Notre-Dame (1). Moins d*un mois après le paiement du premier à-compte, le 8 octobre 1463, Philippe, aussi surpris que contrarié, fut mis en demeure de signer un reçu complet. « Croy, Croy, murmura-t-il, il est difficile de servir deux maîtres (2). »

En réalité , les Croy qui s'étaient mis à la merci de leur adroit tentateur, s'étaient engagés dans un labyrinthe de dangers et d'embarras. Leur querelle avec le comte de Gharolais, qui n'était dans l'origine qu'une affaire particulière, une discussion de famille que Philippe était seul compétent à juger, était devenue maintenant une affaire de politique publique, à laquelle ne pouvaient manquer de s'intéresser les sujets du duc, le peuple de Flandre et d'Artois qui avait perdu ses défenses de frontière par la reddition de la Picardie. A leur demande, Charles avait envoyé deux des principaux officiers de la maison de son père pour lui faire des remontrances contre l'acte qu'il allait' commettre. II avait aussi envoyé un message au roi , le priant de se désis-

(i) Basin (t. II, cbap. xs) prend texte de cet acte pour se lîTrer à de violentes déclamations. Cependant cet t emprunt forcé > fat restitné ayec intérêt. Tous les gouvernements n*ont pas été aussi honnêtes.

(3) ChasteIIain,pag.266. Les documents relatifs au rachat des villes hypothéquées se trouvent dans Lenglet, t. II, pag. 392-403.

ter, du moins pour le moment, de ses intentions. Ces démarches étant demeurées infructueuses, il en résulta nécessairement que les relations entre Charles et Louis commencèrent à prendre une forme plus nette et plus déterminée. Désormais, ils pouvaient se trouver en désaccord , mais il était impossible que l'un trompât l'autre. Jusqu'à ce moment le roi n'avait pas cessé de professer la plus vive affection pour son beau cousin. Une amitié ordinaire ne suffisait pas à satisfaire la chaleur de ses sentiments. Charles était « la personne au monde qu'il aimait le plus et à qui il se fiait le plus, i> son conseiller et le confident de son choix c par le seul avis de qui il fût résolu de se laisser guider (1). i> Quel était l'homme à la cour de France admis dans la plus familière intimité par Louis, employé par lui dans les missions les plus délicates, ayant accès dans sa chambre à toutes heures, que le roi fût endormi ou éveillé? Ce n'était autre que Guillaume Biche, l'ancien serviteur du comte de Charolais, qu'il continuait à visiter constamment (2). Au mois d'avril de cette même année 1463, le comte recevait un message dans lequel il était dit : « Vous et votre Biche devez conférer sur cette affaire, vous et pas un tiers, et donner au roi votre avis (3). »

Charles, cependant, n'avait pas pu, dès le début, se lais» ser aveugler absolument par ces démonstrations. La grande peur de Louis était qu'une alliance secrète ne se formât entre

(1) « Le roy, ainsi qu'il me l^escript, se venlt conduire... par tous seul et non par antre... Vous estes la personne de tont le monde qn*il ayme le mieulx, et en qni il se ^e le pins. » Lettre de Charles de Melnn an comte de Charolais. Dnpont, Mémoires de Commines , prenves, t. lU, pag. 900.

(2) ■ ÀYoient les sergens et huissiers d'armes et tous anltres de la chambre exprès commandement du roy qne, i tontte henre, fenst nuyt, fenst jonr, fenst le roy conchié on endormy, on Ini onvrist la chambre sans contredict. > Ghastellaini pag. 163.

(3) Dnpont, Mémoires de Commines, nbi supra.

l'héritier des États de Bourgogne et le duc de Bretagne. Il avait cédé dans le conflit relatif à la forme dans laguelle te duc ferait hommage pour «on fief. Puis, pour lui donner une marque de sa confiance, il le nomma à un poste. £t quel poste? celui de lieutenant et gouverneur de Normandie, le même qu'il avait déjà conféré au comte de Charolais. Et, m agissant ainsi^ il ne révoqua pas la nomination de ce der^ nier ; il laissa l'affaire à régler -enue les parties, espérant qu'elle deviendrait une source de jalousie et d'animosité mutuelle. Mais un résultat bien différent intervint. Dans cette circonstance, si le projet de Louis n'était pas apparent, il ne pouvait pas y avoir de doute sur son manque de sincérité, et il ne se passa pas longtemps avant que des envoyés et des messages d'amitié icommencèrent à s'échai^er entre les côtes de Bretagne et de Hollande.

En fait, Louis avait été obligé de choisir entre l'amitié des Croy et celle du comte de Charolais. Il ne pouvait pas hériter entre les deux. D'un côté il y avait des avantages immédiats, de l'autre des avantages en perspective. Mais ce w fut pas la principale considération qui le décida. On pouvait acheter les ministres avec des honneurs et des émoluments, chose qu'il lui était facile de prodiguer; mais l'héritier de Bourgogne et des Pays-Bas, le grand chef féodal ne pouvait être concilié qu'à la condition que Louis renonçât à une ligne de conduite dont la poursuite était son unique motif de rechercher l'amitié de qui que ce fut. Leurs intérêts, en somme, étaient incompatibles; leur hostilité était iaévitable. Louis, il est vrai, avait tout un arsenal d^armes cour* toises, de belles promesses et de discours caressaots ; mais Charles était précisément l'homme sur lequel de p^ar^lles armes devaient rester sans effet. Son caractère était essen-

DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. iOt

tiellement iiDpi*aticable. Le roi s'en aperçut et déposa réso- Hiffleot un mas(|tie inatile. Il arrêta te paiement de la pension et Charles. II plaça le gouvernement des villes qn'it VéfnfâDt de reconquérir entre les mains du comte de Mevers. n 6i d^ttrémes efforts pour gagner à sa cause le comte de Sflint-Pol. II encouragea Philippe ii croire que son fils nourrissait contre lui des projets de rébellion. H s^'efforça, en résumé, de placer son ennemi dans un état de complet isolement.

n y avait cependant on lien quif était impossible an rof ât bri*er. Le duc de Bretagne se trouvait tis-à-vis de M dans la même position que le comte de Gharolais; et Louis était tourmenté de la crainte que cette alliance ne se cornplîquât bientôt d'un troisième élément, c'est à dire que tes navires qui transportaient des messages entre la Bretagne et h Hollande ne trouvassent bientôt une occasion de s'arrêter en route en Angleterre. Cest pourquoi la chose qui, dans ce moment, préoccupait srurtout son esprit, c'était te moyen de négocier sans retard un solide traité ave^ Étfouard IT. Un pareil traité, il le savait bien, ne pouvait pas s'obtenir par tes voies officielles dé la diplomatie. Une entrevue particulière entre lui et Warwick lui parut un prétimmaire indispensal^. Le « faiseur de rois n passait pour exercer une inHuenee illimitée sur son souverain. Il fallaît que Lonis trouvât îe moyen d'obtenir une mffnence sur le « faiseur êe roisr. » Warvnck s'éteîr engagé à se rencontrer 9Hc lui; maïs, retenu en Angleterre par d*atrfres affisrires, if lie ptit venir au rendez'Vous. Il promit toutefois, si son empêchement devait se prolonger, d^nvoyer à sa phce son frère d'Exeter. Pendant qu'il se. trouvait en Picardie, attendant avec mpatienee t'atrivée du comte ou de son député,

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Louis trouva le temps tle faire une visite au duc de Bourgogne, à Hesdin, dans la province voisine d'Artois. Il dési» raie, probablement, faire entrer Philippe dans l'alliance. Quoi qu'il en soit, il savait combien il était important pour lui d'entretenir les relations amicales qu'il avait avec le duc par ces attentions flatteuses que Philippe aimait à recevoir et que Louis savait si bien prodiguer.

Le château d'Hesdin était une des résidences favorites d'été du souverain bourguignon. Un étranger, qui se serait trouvé par hasard dans ses murs, aurait pu se croire dans l'agile de quelque génie malicieux et fantastique. Sa galerie principale était un musée complet de diableries, secrètement entourées d'ingénieux appareils mécaniques destinés à faire d'assez grossières plaisanteries. Le visiteur non prévenu jouait là, bien involontairement, un véritable rôle de polichinelle. S'il posait la main sur un meuble quelconque, il était salué d'une averse de brindilles de soie, ou de farine. Quand une nombreuse compagnie était réunie, le plafond qui représentait un ciel étoile, s'effondrait brusquement ; une tempête de neige éclatait, ou un torrent de pluie accompagné de tonnerre et d'éclairs. Des fontaines ménagées dans le plancher faisaient même jaillir de l'eau, pour le désagrément spécial des dames (1). Les invités, qui cherchaient à s'échapper, ne réussissaient qu'à tomber dans de nouveaux pièges. S'ils cherchaient à sortir par la porte, ils avaient à franchir une trappe qui s'abimant brusquement les faisait tomber dans un bain, ou dans un grand sac rempli de plumes. S'ils ouvraient une fenêtre, ils étaient aveuglés par des jets d'eau, et l'ouverture se refermait avec

(1) ■ Partout dessoubz le paTement aoltres conduits et engiens pour moallier les damas par dessoabs. > Laborde, les Ducs de Bowrgogne (preoTes), 1. 1, pag. S7i.

un bruit violent. Pendant ce temps, ils étaient pourchassés par des fantômes masqués qui les harcelaient de petites balles ou les fustigeaient à coups de bâton (1). Il n'est pas probable que Louis, bien que les approches de son propre château de Tours offrissent des épreuves d'un genre plus sérieux, fftt obligé de contribuer personnellement à Tamusement de son hôte en subissant une réception de ce genre ; mais il est permis de croire que personoe n'aurait assisté avec plus déplaisir à ce spectacle s*il lui avait été donné aux dépens d'un autre.

Sa visite fournit à Philippe une nouvelle occasion de se livrer à ses dispositions hospitalières. Tous les jours, il donna une fête splendide, suivie d'un bal le soir. Mais Louis, quoique sans aversion pour la vie mondaine, n'aimait pas ces plaisirs brillants. Il préférait le charme d'une conversation tranquille avec son oncle, et, dans ces entretiens il reprenait son rôle d'autrefois et entretenait le duc de vives saillies ou d'allusions à certaines scènes bien présentes à leur mémoire. Souvent aussi il tournait la discussion vers des sujets plus importants.

Un jour qu'ils se promenaient ensemble dans la forêt, il suggéra à Philippe que celui-ci ferait bien de le charger du soin de faire rentrer le comte de Gharolais à la cour et de se

(1) Une description complète de ces i onvrages de joyeuseté et plaisance, < comme lea appelle rinyentear, Col&rt le Tolear, dans on reço pour son salaire, se trouve dans Laborde, Dites de Bourgogne (preuves), 1. 1, pag. 968-271. Voyex aussi t. II, pag. 213. — Caxton, dans le prologue de sa traduction de la Vie de Jason, de Raoul Lefevre, trouve un seni symbolique à ces fantasmagories, auxquelles il avait sans doute personnel lemeot assisté. • Duc Philippe... dyd' doo maken a chambre in the Castell of Hesdyn, where in was craftyly and' curiously depeynted the conqueste of the Golden Flese by the said* Jason, in which chambre I hâve ben and seen the sayd historié so depeynted, et in remembrance of medea et of her connyng and science, he had do makein the sayde chambre by subtil engya that whan he wolde it shuld semé that it lightend and then thondre, snowe and rayne. And air with in the sayde chambre as ofte tymes and whan it shuld' please him, which* wu al made for his singuler pleasir. •

È04 HISTOIBB

seamettre à rautorké de son perd» l>éji, précédemmeiity il avait fait trae première insitiuatioti ddûs ce scms^ mats par voie indirecte (1). La proposilira^ qui d'abord été restée sané réponse, fut cette fois civiiennent déclinée, sous pté-^ iNixte qae pareilles affaires étaient d'une nature trop pea rmportante pour occuper Tattention d'^un sî grand prince. Le roi^ cependant, persista dans ses assurances du plaisir ^11 aurait eu à se charger de ta commission et de la iadlité av^ lafiMlle il raturait exécutée, a Par la pasque-Dieu, ^ dit^-il, t j« m'engage, fùt^il en Hollande o« &a Prise, à trouver les moyens de lui faire entendre raison. Qu'en diteS'Tous, moti bon oncle? x» Sa persistance ne servit sans doute qu'à rappeler à l'esprit de PhiUppe une série d'événements qui avaient certainement disparu de sa propre mémoire* Après ^e les embarras de sa jeunesse eurent été heureusement terminés par la mort de son père, Louis sc^nble avoir regardé avec une horretir partîculit^ ie moindre exemple de désobéissance filiale. Le doe^ aiaisi pressé, prit à la lia un air de hautaine réserve, et répliqua avec gravité : < Mcmseigneur, mon fils est «on fils; et je le traiterai comme tel. £t s'U lui convient pour le moment d'être absent de moi» je aûs convaincu que si une occasion s'offrait de me rendre service, ilme reviendrait sur-le-champ. » Puis, sous prétexte de donner au souverain la préséance qui lui était due, il relâcha les rênes de son cheval, et se mit à converser avec les gentilshommes de sa suite (S).

CD I Dira à moiidit siear fle Bomrgog&ë que le Roy à ^eeit tm èutreiptises ^e 11. dé tîtik tôMs toû t\i fait & l^encontre âè Itiy, à(tni il a esté tsVest fon deiBplaisant, et (td*i\ est«oiitfttd «t délibéré de àyder, secotirir et fareriser oioodf t sietir de Bomrgtygtie t VeatàiMt tfe K. ide Gharolais de tout son pouvoir, sftn^ «spairsner eorps ne bieA, et qa*il loy «emMe (ftilAi Mes peu de temps la chose sera Aise & fin et coiitiaBi(»t,« etc. ÎMtrtfttioifià'maiHIi^ fiit«0Wfie CAaxriier. Letitiel, t. Il, pig. m.

(2) Gbastellain, pag. 272.

Lovis ik'élait pas lionanne à se déconcerter 4'ane rebuf^ £ide de ce genre. U avait pMr nraxiino favorite que < qunûd l'orgueil maffche devant^ le malbettr sait de bien près (l>. * ▲piîs son dépnvt d'Heséin^ il onvoya ta reine et sa sosor, la princesse de Piémont, passer quelques jours avec le 4ae« Cette courtoisie opportune rendit à Philippe sa bonne bumeur habituelle. U se plut à montrer à ces illustrés dames des scènes de gaité et de splencteur auxquelles elles n'étaient nullement habituées; à les faire asseoir sous un dais, tandis ^fue le brillant essaim des dames et des cavaliers passaient devant elles en dansant; k assister à lecnr étonnement joyeut d à les enlendre comparer^ en se plaignant dowement, tè paradis avec le séjour auquel elles allaient bientôt re^tourner, lâmais, s'écriaient *eUes, elles n'avaient su jus^ qu'ilors ce que e'était que te plaisir, et dans sept ans, elles ftnseîaient «aeore k ee temps avec un regret infini. Leurs ftmmes se disaient aussi tout bas qu'un seul jour de pareils plaisirs valait toute une existence à la cour de France (2).

Mais cet »mable état de sentiments entre le roi et son grand vassal était destiné à être de courte durée. Un coup de théâtre se préparait , une transformation aussi soudaine et aussi surprenante que les orages et les trappes mis en action par les mécanismes cachés de la galerie de Hesdin.

£n septembre 1464, il arriva un jour, au port de Gorcum, en HoUandti, une petite barque, d'une vitesse particulière,

fi) CouiÉiàèé, 1. 1, par 1*7.

(2) Ghastellaio, pag. 314. On est tenté d'entrer dans ces déUils minutieux par la loquacité en ekroAi^ears bourgnignoot. AiciMu tarriteors d*aM aiuÉti» Maison, on les écouta avac patieaca et sympatliie quand Us racootenl soa antique grandeur et ses gloires éclipsées. Mais on se fatigue bien Tite d'un moderne cicérone racontant une histoire qu'il n\i apprise que par routiue el dans taqueHa ses sautimenU parsonala na août nuHettant intéressés.

fi06 HISTOIRE

ayant un équipage de cinquante hommes. Le commandant seul vint à terre, et, entrant dans une taverne, tomba en conversation avec l'hôtesse et d'autres personnes. Tout en causant, il fit maintes questions au sujet des habitudes du comte de Charolais, demandant quand et combien il faisait d'excursions sur l'eau, avec quelle escorte il sortait, et quelle direction il prenait d'habitude. Ayant discuté ces sujets sur un ton d'indifférence affectée, le marchand, tel du moins se disait-il, quitta rhôtellerie et alla se promener dans les faubourgs de la ville. Quand il arriva au château, alors habité par le comte et par sa famille, il l'examina attentivement^ et, enfin, grimpa sur le mur et dirigea ses regards vers la mer. Tout en faisant cette inspection, il s*aperçut qu'il était lui-même surveillé de près par un certain nombre de personnes qui s'étaient réunies près de cet endroit. Quand il se prépara à revenir sur ses pas, la foule augmenta; et bien qu'aucune violence ne lui fût faite , il s'inquiéta et se réfugia dans une église voisine (1).

Ce n'était pas seulement sa curiosité, assez naturelle de la part d'un étranger, qui avait excité les soupçons. Il avait été reconnu pour être le bâtard de Rubempré, un membre illégitime d'une noble famille de Flandre, qui avait appartenu précédemment à la maison de Charles, mais avait pris depuis du service sous le comte de Nevers. C'était un aventurier bien connu, un de ces cavaliers sans terre qui cherchaient à faire leur fortune sous n'importe quel étendard et étaient prêts à s'engager dans n'importe quelle entreprise (2).

(i) Chastellain, pag. 335 ; Daclercq, t. IV, pag. 66; LenglAt, t. II, pag. 421. Extrait d*iui récit manascrit de Le Glay {Catalogue descriptif des manuscrits delabibliothèqueds Lille),

(2) ■ Ledict Dastard estoit liomme de faict, courageux et entreprenant. > Lamarclie,t. II pag. 231

Avis de ses faits et gestes fat immédiatement transmis à Charles. Le navire fut saisi ; mais les marins qui, après le départ de leur commandant , s'étaient dispersés le long de la côte, réussirent à s*échapper. Rubempré, interrogé, fit des réponses contradictoires. On ne put lui arracher ravea d'un projet hostile, mais l'opinion publique suppléa aisément à Fabsence de ses révélations (i). Une entreprise avait été tentée pour enlever le comte de Gharolais. Le chef dans cette entreprise était le bâtard de Rubempré, ajgissant sous les ordres du comte de Nevers. Dès lors, l'auteur du complot ne pouvait être que le roi, le patron de Nevers, l'ennemi avoué de Charles. Ainsi précisée, la rumeur se répandit dans le pays, excitant la loyale indignation du peuple et servant de texte aux émouvants commentaires des moines errants, lesquels, au quinzième siècle, exerçaient sur les événements journaliers, les fonctions de censeur et de critique qui sont exercées aujourd'hui avec le même zèle et la même infaillibilité par les journalistes.

Au lieu de s'apaiser, l'émotion populaire prit bientôt une nouvelle forme. On se prit à craindre pour la sûreté d'une personne bien plus importante, bien plus chère que celle du prince qui devait un jour régner sur les Pays-Bas. Le duc était alors à Hesdin, où Louis l'avait engagé à rester plus longtemps que d'habitude, en lui promettant de lui faire Thonneur d'une seconde visite. Le roi était en Picardie, activement occupé avec Nevers, faisant des plans, des projets, levant des troupes, et attendant sans aucune doute la nouvelle que le comte de Charolais était en leur pouvoir; Philippe

(1) Daclercq cependant auare que Rubempré fit une confession entiàre. D'après le récit de Le Glay, on tronTa en sa possession des papiers portant la signature dn roi et promettant une récompense pour la capture da comte de Gharolais.

!k)8 HISTOIRE

étaât ptè» de iâ frontière, daâs une ville forte mais ttpoéée, tfial protégée par ses fidètes bommes-Kges, Sâûs soupçM êvt danger, prêt à recevoir avec n'importe quelle escorte Thôte jperfidt qu'il auendait (1). Il y avait ta un concotirs de eir^^ eonstaïkïes suspectes bien faites pour mettre en jeo les nna* gkiaiioûs les plus paresseuses. Tandis que les ofScier^ de 1^ maison de Philippe discutaient ce snjet et se commetni^ ftiaieni leurs inquiétudes, un message arriva, un samedi/ du roi, qui avait déjà différé sa visite au delà ^ temps &xé, mais qui s'engageait maintenant à arriver à Hesdin le lundr suivant et priait son cher oncle de ne point partir avant ce jeiir^à. Le messager démettra au château toute la otrit. Phi- Hppe ne dit rien de ses intentions à aucun de ses nobles ; mais, après qu'il se fut retiré pour se reposer, il chargea son valet de donner les ordres nécessaires ptmr qu'il pûe partir le lendemain. An matin, Antony de Croy et son neveu, le seigneur de Qmévraîn , furent étonnés de trouver la cour remplie de chevaux et tous les préparatifs» terminés pour le départ du duc. Ils joignirent en sik nce la suite qui était déjà en route. Gomme ils passèrent par fes partes de la ville, les magistrats se présentèrent et (demandèrent Ji Philippe des instructions pour mettre h place en état de défense et en iuterdire rentrée aux étrangcsrs. « Nous ne sommes pas en guerre, » répliqua le due. « Gardes la ville eomme d'habitude ; et si le roi arrive, recevez-le avec tout le lespecl convcnaWe (2(). »

Cette nottveMe fut un conp de foudre pour Lotiî^. Avait iî eùnça les projets qu'on lui attribuait? Avait-il imaginé cet

<1) • Ei y éDTOil tt«n«r atMqiiM Aii, lé dUoit^m», 9â innée gktûé. t Chaitelidfn (5) ChastellaiD, pag. 344.

DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. t09

9Cte dt iiM>QS^neu36 trahiaon de s'eio^rer du duc de Bourgogae et de son uoique fils légitime, pour établir eusuite, fioius r(untn*e d*ao protectorat, sa propre autorité sur tm peuple frappé de panique, en désarroi et «ans défejose? La supposiiioo jxeut paraître iaeroyable, mais elle ^e fut pas regardée comnie telle en ce temps-là; et cette opinion des contemporains s'était formée en présence d'un concours de ^rconstances qui perdait beaucoup de leur importanca quand on se borne à les considérer en détail. Il est du moins 4«rtain que le véritable but des démarches insidieuses du roi était de réduire le souverain bourguignon h un état de tutelle, h obtenir un contrôle absolu sur ses domaines et à dépouiller rbéjriUer de ses domaines de ses droits dans le présent, sinon de ses titres dans l'avenir (1). Une tentative pour arriver à ce but par un acte flagrant de violence ne ré* pugnait ni à son caractère, ni aux mœurs de son temps. Des i^emples et des précédents, plus ou moins pertinents, étaient encore présents au souvenir du peuple. L'assassinat du dernier souverain de Bourgogne, en la présence et avec la connivence supposée du dauphin, fournissait sinon un cas pajrallèle, du moins certains points d'analogie d'un intérêt spécial pour ceux qui prirent une part active à la discussion de cet incident. Mais un autre faU| de date très récente» offrait une analogie plus frappante, puisque dans ce fait Louis avait été le principal acteur et avait joué précisément le rôle qu'il avait proposé de jouer depuis dans le drame de famille de la cour de Bourgogne.

U) ny^rèi Ghi^Uftlii, il «vidt pen9Rii«ll«meot proposé A P)iiUppe,â Besdin, d« lo débarrasser de« soacis du goii?emement, et le langage déjà cité, à propos de ses iostractioos ai sire Clieralier apssi bien qne toute sa conduite, ne laisse pas de donte qaant à ses intentons kQ$UU» A regard da Cl»ari0a.

Son beau-père, le dac de Savoie, était un homme d'iotelligeoce faible, plongé dans la plus grossière sensualité et qui, dans les affaires du gouvernement n'était qu'un jouet entre les mains de sa femme plus ambitieuse et plus virile que lui. Cette femme, étrangère de naissance, avait indisposé la noblesse en plaçant ses compatriotes dans les postes les plus élevés et les plus lucratifs. Un puissant parti s'était formé contre elle, et à la tête de ce parti était un de ses fils, le comte de Bresse. Elle avait été forcée de fuir du pays, et avait cherché un refuge, avec son mari imbécile, à la cour de France, invoquant l'assistance de Louis contre leur fils rebelle. Louis n'était jamais sourd à un appel de cette nature, qui touchait les cordes les plus sensibles de son cœur sympathique. En lui offrant sa médiation, et en lui garantissant on sauf-conduit, il amena le comte de Bresse à franchir la frontière pour venir plaider sa cause en personne à la cour de France. A peine le jeune prince eut-il mis le pied sur le territoire français qu'il se trouva prisonnier. On le conduisit à la forteresse de Loches, près de Tours, un lieu convenable et sûr, mais humide et sombre, où il fut enfermé rigoureusement. La décision de l'affaire se trouva indéfiniment ajournée. Le duc, et son fils atné, qui lui ressemblait de caractère, furent retenus en France, où le premier reçut une pension ei où le second avait déjà trouvé une femme. Louis avait choisi pour compagne à l'héritier de Savoie sa propre sœur, la princesse Yolande dont la pénétration et l'intelligence des affaires lui avaient gagné une large part dans l'estime de son frère. Quand le vieux souverain, dont l'incapacité était notoire, disparaîtrait de la scène du monde, çn aurait installé en sa place son successeur, également incapable, mais pourvu d'un tuteur compétent. En attendant

le roi, en vertu de sa position d'arbitre, et à Taide d'agents sûrs et dévoués comme les Croy, administrait le gouverne* ment de Savoie.

Il était impossible d'éprouver le moindre remords d*un coup d'État aussi bien réussi. Mais ce qui contrariait le roi c'était de savoir que le public, faute de discernement, considérait ce précédent comme une preuve concluante qu'il avait conçu un plan plus hardi encore, lequel devait, en réussissant, lui procurer des bénéfices beaucoup plus importants. Il se trouvait que le comte de Bresse était le filleul et l'homonyme du duc de Bourgogne, qui avait vainement sollicité sa mise en liberté. L'incident avait fait une profonde impression sur l'esprit du -m, et il venait de montrer, par son ob^ départ précipité de Hesdin, combien il se défiait de la bonne foi du roi. Louis avait d'abord afiecté de traiter avec dédain ces rumeurs calomnieuses. < Il ne connaissait pas le bâtard deRubempré, n'avait jamais avant cela entendu parler de son existence (1). i> Quant à lui, il n'avait jamais dit, ni même pensé, rien qui pût porter préjudice à la maison de Bourgogne. Ses obligations envers cette maison étaient gravées dans son cœur « comme dans du marbre (2). x> Toutefois, il se montra fort préoccupé de faire cesser ce scandale et ordonna d'arrêter et de punir quiconque aurait discuté ce sujet dans les tavernes ou ailleurs. Il fit aussi envoyer par l'amiralde France un message à Antony de Croy, le priant d'employer son influence à désabuser Philippe et à obtenir

(1) Ghastellain, pag. 339.

(2) c Car le roy cognoissoit bien les grans biens et plaisirs qne monseigneur de Bourgogne lai aToit fait qoant il estoit dolphin, et a?oit le imprimé et empraint en son cneor comme en marbre et ne Tonblirait jamais. » Discours da chancelier anx échevins d*Amiens. Dupont, Mémoires de Convmines (preuTes), t. III, pag. 909.

<|iM R^beropré &ki rm 6n liberté sans brait et pùl quïH&f les Pdys-BasL

Mais les Croy avaient été longtemps dans oœ positmi ^ semblait avoir rendu inévitsJïle que leur influence k la covr de Bourgognie déclinât avec ceUe du roi lui-mâme, lis s'étaient si ^vertement toosaeràs au aaririce des intâ^s x^yas^, que Philippe lui^mieme, une 6m qu^il «omnença h tf^iter homst comme un ennemi, ne pot &ire autrement ^fue de les traiter avec fn^deur « Jhàm l'opinîMi générale, Us étaient aiAssi profondément impili^nés dans cette aiûre que )e roi lui-même. Rubempré était leur parent; leur intimité av^ec Nevers était aussi notai^re que leur bostiiilé «emiem Charles. Us se trouvaient en proie à la plus vive aniiîété sut leur sort personnel, et étaient tout disposés à mancBire Vis» tant oh ils avaient associé leurs fortunes k celle d'u« fmear de projets aventureux qui ne laisssrït soupçonner k personne tes détours malicieui^ et Taudace désesipérée de ses spécubr* Uons. <K Mon acai, dit Antony au messager de ramîral, re^ tourne?; auprès de votre maître, et dites4ui que ceux qm ont brassé cette bois^n n'ont qu'^ la boire* Ce ne sera pss mon affaire (1). »

Ai»si privé du concoiws sur lequel il avait compté pour sortir de ses difficultés présentes par les expédients détoutnés qu'il préférait, Louis jugea nécessaire de imndre le ton qtUier qui coi»venait mieux à un gran4 monarque. Ilesprbna une indignation hautaine contre les sonpicons du enmtd 4e Gharolais qui avait fait arrêter et juger sur des indices aussi frivoles le serviteur et l'officier de son souverain. Car il admettait maintenant que Rubempré avait un mandat de lui»

(i) Ghastellain, pag. 338.

DE GHARIE6 L£ (TÉMÉRAIRE. tlf

qu'il avait Tondre 4ii roi dluteroeipter lie chancelier 4e Bfte^ 4f^oe, eavoyé ea Angleterre avec «ne mission de trahisoa* et qui 4evait 4e là pasaer «q Q^llaade et comauHHquef h^ arésultat de son vojage im e^Mte de Gbarolai^.

Une ambassade spéciale, coai|>osée du chancelier Morvil- Jiers, de l'archevêque de Karbonne et xlu comte 4'£u, chef 4e la unaison d'Âr^tois, arrivai Ulle, vers le commencement 4e ^novembre, pour faire ces représentations au duc de Bour- ^gne. Dans <Tirudience soAennelle à lamelle ils furent admis^ '^R présence du eomte de Charolais et de toute la cour, les ambassadeurs entrèrent en matière par une longue et très habile harangue, qui expédiait les projets de trahison du duc 4e Bretagne et, par une 4éduction toute naturelle, laissait ^ser les mêmes imputatioBâ sur Charles, Tami et le fidèle aUié du duc. Quel était l'objet de cette alliance , demandaient-ils, si elle n'était pas dirigée contre le roi? Ils parlaient avec une amère ironie du c caractère soupçonneux » du comte, qui l'avait poussé à donner créance à Tabsurde sup^ ipoâition d'un projet contre sa personne. Ils ne parvenàtent [pas, dissent-ils, à comprendre les motifs de son inimitié \^mée pour leur maître, à moins qu'on ne dût l'aUribuer au 4^hagrin que lui causait le retrait de sa ipension.

Il était impossible que le prince Impétueux contre lequel ees insinuations étaient dirigées les écoutât patiemment o« m silence. Cbarles se le^ brusquement et interrompât J'ioraieiir d'une vo« (havte et impérieuse, c Monseigneur de ^harolais, répondit fyoidtmmi Je «obancelier, nous n'avons fias mandat de disculer ces matièpes avec vous ; noussoiames ici pour traiter avec votine 'père de la part de notf^e auguiste dire le roi. » Charles alors se jeta aux pieds de son père et Je supplia avec feu de lui permettre de réfuter les calomnies

tl4 HISTOIRE

amoncelées contre lui. Le duc lui commanda d'avoir patience, lui promettant qu*il pourrait répondre à son loisir aux envoyés le jour suivant. Le chancelier qui remplissait les fonctions d'orateur de Tambassadeur, présenta ensuite son adresse. Il exprima son regret de ce que Philippe se fût laissé abuser par de vains ei malicieux rapports, au point de manquer à la promesse qu'il avait faite au roi de l'attendre à Hesdin. Il termina en faisant trois demandes : que Rubempré fût mis immédiatement en liberté; qu'Olivier de Lamarche, un secrétaire du comte de Gharolais, accusé d'avoir mis le premier en circulation la scandaleuse rumeur, fut envoyé en France pour y recevoir le châtiment mérité par cette atteinte à l'honneur du roi ; et que les moines qui avaient déclamé sur un sujet aussi délicat dans les chaires de Bruges, une cité fréquentée par des étrangers de toute nation, où rien ne transpirait qui ne fût aussitôt communiqué à toutes les parties de la chrétienté, fussent également livrés.

Quand le chancelier eut fini, le comte d'Eu, un prince d'extérieur bourru mais d'une intégrité inattaquable, et un des derniers survivants de cette splendide chevalerie qui avait tant souffert des flèches anglaises à Azincourt, ajouta quelques observations qui dénotaient plutôt le soldat que le diplomate : € Monseigneur, dit-il, en s'adressant au duc de Bourgogne, vous êtes bien connu pour être un prince sage. Vous avez entendu nos demandes et vous n'avez besoin des conseils de personne pour savoir comment vous devez y répondre. C'est pourquoi il serait bien de nous donner votre réponse tout de suite. » — t Àh ! beau-frère, s'écria Philippe, vous venez à peine d'arriver, êtes-vous si empressé de partir? Demander et obtenir sont deux choses qui ne se ter-

DE CHARLES LE TÊMÉRAIKE. 2l5

THinent pas souvent en une heure. Cependant j'ai bon espoir que je pourrai vous faire telle réponse qu'elle contentera bien le roi. » — « Monseigneur, répondit sèchement le comte, vous répondrez selon votre bon plaisir ; mais si je puis vous donner un avis» vous renverrez le bâtard de Rubempré, et vous ne vous exposerez pas au péril qui pourrait ^ensuivre autrement. » — « Beau-frère, dit le duc en se levant de son siège, comme pour donner le signal delà levée de l'audience, j'ai souvent avant ce jour entendu de hautaines et menaçantes paroles, et je ne me rappelle pas d'en avoir été fort ému. Demain cette affaire sera réglée. En attendant, je vous souhaite la bienvenue (1). »

Charles, qui se considérait comme personnellement mis en cause sur la plainte du roi , passa la nuit à préparer sa défense. Il comprit qu'il importait, dans ce moment critique, d'éviter le ton et les expressions auxquels le portait son impétuosité naturelle, et qui ne pouvaient que le desservir auprès du duc. C'est pourquoi il coucha son discours par écrit, pesant avec soin sou langage, et modifiant toutes les phrases qui lui semblaient avoir un caractère trop impérieux. Dans la matinée, il se rendit de sa demeure au palais, vêtu de ses plus riches habits, et entouré d'une troupe de nobles qui avaient saisi avec empressement cetle occasion de se produire ouvertement comme ses partisans. Cependant, Philippe, sous prétexte d'autres affaires, ajourna l'audience jusqu'au vendredi suivant. Dans l'intervalle, toute la ville était en proie à une vive émotion, le langage insultant des envoyés était commenté avec une loyale indignation par les habitants de toutes les classes.

(1) Chastellain, pag. 347-349; Dnclercq, t. IV, pag. 71-73.;:Coinmines, 1. 1, pag. 7-9. Proeèt- T«rbal des ambassadeurs. Leoglet, t. H, pag. 417 et sniv.

AU jour fixé, le duc prit place daas la salle 4'atidtenoe ^w un siège élevé, ajant autour de lui les chevaliers de Ja Toison d'or et les grands officiers de sa maison. L'appartemeM était rempli de personnes de noble condition. C'était une brillants assemblée, et Philippe était bien fait pour la présider,! cause de la dignité naturelle de ses sentiments, de son aUi*tude imposante et de l'aisance qu'une longue habitude doû^ nait à ses démonstrations d'autiOfité. Âpres les formalités habituelles, le comte de Charolais, plaçant un genou sur un tabouret de velojurs, en face du dais, commença k lire un discours caractérisé par la gravité «suelle du prince , mais aussi se ressentant quelque peu, du moins d'après la version de Chastellain, de la recherche et de la prolixité qui distinguent ce vénérable chroniqueur lui-même. Toutefois, cette version concorde en substance avec d'autres rapports phis concis, entre autres celui de Commioes, qui avait alors dix^neuf ans, et qui, trois jours avant l'arrivée de l'ambassade française, avait été admis comme page dans la maison de l'hàritier de Bourgogne. L'œuvre de Gommines commuée par un xécît de ces événements, récit qui est peut-être le plus remarquable qu'un écrivain moderne ait pu faire d'événemeittis contemporains.

Charles s'étendit surtout sur le grief tiré de son alliaiDee avec le duc de Bretagne. Il était vrai, dit-il, que, conformément aux habitudes de la chevalerie, Us avaient fiormë on lieu d'amitié entre eux et s'étaient appelés frères d'armes. Mm il nia qu'il y eût dans cette associatiou ri^ qui ponâft aiteiiUe à l'autorité de la couronne.

a II me semble, y> dit-il, « que cela doive être chose agréable au roi de voir les princes de son sang et les soutiens de son trône se lier ensemble d'amitié et vivre en con-

DE CHARLES LE TÉMÉBAIRE. ÎI7

corde, Ses prédécesseurs ont eu de bonnes raisons pour regretter ks dissensions et les ïulfes qui ont eu lieu parmi leurs vassaux. Lui seul a eu le bonbenr de les Toir tous xfùh et en paix, et maudite soit la tentative qui serait faite, par nlmporte qui, pour jeter parmi eux la division et Thostflité! i>

It repoussa avee dédain rinsinuation que ses sentiments à l'égard do roi auraient été nwdîfiés par la perte de sa pension. « Je ne l'ai jamafs soHieîté, » dît-il, t pour avoir ou des pensions ou des honneurs. Ce qu'il m'a donné, il me Ta donné de son plein gré; il avait le droit d'octroi, il a le droit de retrait. Aussi longtemps que je Jouirai de votre faveur, mon auguste seigneur et père, je n'aurai nul besoin de rechercher les bienraits d'un autre prince. »

n termina son discours par Ténumération des actes vexa-* t€9res que, depuis son avènement, Lcfuis avait commis contre la maison de Bourgogne, en insistant font particulièrement sur l'appui qu'il avait prêté au peuple de Liège, les ennemis héréditaires de cette maison. « Il était aisé de voir, » fait observer Commines , « qu'il aurait parlé bien plus sévèrement, sll n'avait pas été retenu par la présence de son père. »

Le duc ne put s'empêcher d'écouter avec plaisir une défense aussi forte et, en même temps, aussi modérée. Sa propre répoitse aux ambassadeurs fut feite d'un ton plus I^r qui , s'il n'ajoutait aucun poids à ses raisonnenoents, n^altératt eu rien le caractère sérieux de ses intentions. On avait accusé son fils d'être d'un naturel soupçonneux. « Si cela esl, » dit-il, c il ne le tient pas de moi; car je n'ai jamais été tourmenté par la eraiute d'aucun prince ou «Faucvm homme vivant. Ce doit être, » ajoute^t-il avec un sou-

rire, « qull a hérité cette qualité de sa mère qui, comme j'ai eu souvent Foccasion de le regretter, est la personne la plus soupçonneuse qui soit au monde. »

Il refusa, comme on s'y attendait sans doute, de mettre le bâtard de Rubempré en liberté. L'arrestation avait été faite en Hollande, et la Hollande n'étant pas un fief de la France, le duc ne devait rendre aucun compte au roi de son administration dans ce pays. Quant à livrer les moines dont les prédications avaient donné de la notoriété à cette affaire, Philippe fil remarquer que, pour sa part, il n'était qu'un prince temporel et, à ce titre , ne pouvait pas prétendre à exercer la moindre autorité dans des questions de discipline ecclésiastique. Il était très certain qu'il existait bien des prédicateurs n'ayant qu'une médiocre intelligence et ayant l'habitude de parler indiscrètement; mais il était aussi de notoriété publique que ces prédicateurs allaient de ville en ville, et, quand ils étaient partis, personne ne savait ce qu'ils étaient devenus, ou ne se rappelait ce qu'ils avaient prêché. Il opposa le même refus à la demande de livrer Olivier de Lamarche, se réservant de le juger sans partialité, s'il était constaté qu'il eût mal agi. Quand il en vint à parler de l'ac* cusation dirigée contre lui-même, à savoir de n'avoir pas tenu la promesse faite au roi, le ton de Philippe changea. Il hésita un moment; puis promenant son regard sur l'assemblée, et élevant la voix, < que chacun soit assuré, » dit-il, € que je n'ai jatnais failli à ma promesse vis-à-vis homme au monde, quand il m'a été possible de la tenir; » et, reprenant son ton primitif, il ajouta : « Je n'ai jamais menti de ma vie , à moins que ce ne soit avec une dame. » Il exposa ses raisons, « certaines grandes affaires qui réclamaient son attention, » et qui l'avaient obligé de quitter

DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. tl9r

Hesdin si brusquement; et il finit par prier les envoyés de présenter ses excuses sur ce point à son souverain (1).

Après que le vin et les épices eurent été servis, les ambassadeurs prirent congé de Philippe et du comte. Charles, qui se tenait à quelque distance de son père, s'entretint particulièrement avec Tarchevéque de Narbonne. « Recommandez-moy très humblement, » dit-il, « à la bonne grâce du roy, et lui dictes qu*il m'a bien faict laver icy par son chancelier, mais que avant qu'il soit ung an il s'en repentira (2). » Le message ne fut pas oublié par la personne à qui il était confié, ni, comme nous le verrons plus tard, par la personne à qui il était envoyé.

Ce n'était pas, d'ailleurs, une vaine menace. Bien que l'alliance entre le duc de Bretagne et le comte de Charolais ne comprit pas le monarque anglais , elle ne demeura pas longtemps limitée aux deux contractants. Ses ramifications s'étendaient dans toute la France. Une conspiration était organisée, embrassant la plupart des princes et des nobles du royaume. Cette conspiration était connue de plus de cinq cents personnes, y compris un grand nombre de dames ; et pourtant jamais la moindre indiscrétion n'en parvint, nous assure-t-on, jusqu'à l'oreille jalouse du roi. Les agents des confédérés se réunirent dans sa propre capitale, dans la grande cathédrale de Notre-Dame, vers la fin de l'année 1464, et, se reconnaissant entre eux à une aiguillette de soie que chacun portait à sa ceinture, ils conférèrent ensemble et arrangèrent un plan d'opérations (5).

(i) Chastellaio, pag.351 et saiv.; Commine8, 1. 1, pag. 10, ii; Daclercq, t. IV, pag. 77*8G{ Ba8io,t.II,pag.%,93.

(2) Gommioes, 1. 1, pag. 12.

(3) Lamarche, i II, pag. 834, S35.

tm HISTOIRE

Le (fa^im géoiéral de ces iDikrigues> él9it en Breiai^^ Le duc était^ de sa persoBaev un bamme peu capable et qm rien ne désignait panr être le cbeC d'une gfa»)de entreprit; mais sa ceur était le centre de réuniion d'un asses bon neœbre d'babiles pontiqHtes^ parmi lesquels d^an^ietts ser^ ¥Bleiir8 de Charles Yl^ q^ûe Loois^ da>ns les rengeances itrifléchies qui marquèrent le commeaeem^ent âe son r^œ, a¥ait dépouillés de bars fonction^.

Dans les premiers jours du printemps de 1465, unenvoj^ de Bretagne, Odiet d^Aydie^ sire ie Lescun , arriva à la coor de France, avec la mission o^nsible d'arranger à FamiaUe certaines questions en litige entre le roi et loi* H tvoayft le roi à Poitiers, en route pour aller visiter l'oraloire de Notre- Dame du Puy, dans l'Airjott; Ayant reçu sa réponse, Odei, aa lieu de retourner immédiatemettt en Bretagne, attendît à fiiatre lieues de Poitiers que Tobjet réel de &a mission fût aâsuré.

Il était importa»! qu'une ligue formés contre le gouverne* meit par les princes du royaume, sow le prétexte usuel de réformer les abus introduits dans Kaduvinistralion par det conseillers malavisés d» souverain, eût à sa tête la personne la plus rapprochée du trône par le sMg et les intérêts. It n*était pas probable que Louis, qui avait lui-même cédé si prennptement à des séduction» du même genre, se (ùt ftbs^ teou d'exercer une stricte sorveillanee sur son frère, rhéri^ tiet présomptif de la couronne. Le jeune duc de Berri me*nait, dans le fait une exiatence de prisonnier* Il était obligé de suivre ce roi turbulent dans ses incessants voyages, et Loois ne le perdait presqoe jamais de vae (i)» Cependant^

(1) BasiD,t.II,pag.lOO.

cette foii, LouîSy to repreûant; soq p^riMge, laissa son ftèiv à Pokitf s. Use iemlhêate après som d^arl, le due de Bertif prétextanl «t projet de elkasse, franchit les bsr-^ rièree da cbâ^eaiD wnc ^oeiqnes gène de sa suite et counit k VeùiviM où Odet M trait donné secrètefnent rendez^vens* Teiit atait été préparé pour assinrec sa fuite et il fiit bieakèl hors de toute atteinte (1).

liftinteMant \\ ne manquail plus, croyait-on, pour assuier le siioeès du montemeitt, que l'adhésion du duc de Bo«rgoffne. Le doc de Bourbon /son ami et son parent, qui était UD des principaux confédérés, alla le roir à Lille et s'efforça d^obteaif soo concours. Des lettres lui firent envoyées de« BrtCagDe, signées du duc de Berri, dans lesquelles on le cottjutail de s'onir atec la femille royale pour régler les albires do royaume. Mais Philippe reculait devant la pensée de iroobler cette poix dont lui-même, trente années aupara<^ vaut, avait doté la France, et de recommencar dans ses vient jours ces guerres civiles auxquelles un irrésistible appel Favait obligé de prendre part dans sa jeunesse. Son pins beau titre de gloire, à ses yeox, c'était que le royaume lut était rederable de sa tranquillité présente. Il avait fait le» plw grands efforts et les plus grands sacrifices pour maintenir cette tranquillité. Ao moment même où il congé' diait \es envoyés de Louis avec une réponse peu faite pour satisfoire oe dernier, nous le trouvons en conversation avec un agent anglais, et lui exprimant son sincère désir d'aider à négocier on traité entre les deux pays dans des termes favorables pour les intérêts de tous deox (2). Son fils, dans

(1) LMtre du roi an dM d»nHirfeoii (t. Uf preafe», pBg. 96) ,* Dvctereq, t. IV> pâg. lOS; Ba«imt.n,pag.loa

(2) Voyes la lettre de sir Robert Nevil, 17 nov. IMi^Gommines (preoris), t. IH, pag; US.

Hï HISTOIRE

une eotrevue particulière avec lai» exprima en termes pas* siennes ses griefs contre les Groy. Le duc Técouta sans colère, mais lui répondit avec tristesse : c Charles , je suis vieux et faible. J'ai toujours cherché à éviter des discussions dans ma famille ; laissez-moi continuer à vivre en paix. Ces hommes sont des étrangers pour moi ; vous êtes mon fils^. mon légitime héritier, ma chair et mon sang. »

Une tentative de médiation entre les parties se produisit. Quelques personnes de la cour représentèrent à Antony de Croy la position périlleuse dans laquelle il se trouvait et lui auraient volontiers persuadé d'accepter sa grâce, à la condition de résigner les fonctions qu'il remplissait auprès de Louis et de mettre toute son influence auprès ^e Philippe au service des confédérés. Le vieux ministre écouta les arguments d'une façon qui semblait trahir une certaine irrésolution, mais il avait été trop loin pour pouvoir reculer avec sécurité. Il sentait qu'en agissant ainsi il se livrait impuissant aux mains de ses ennemis. Pressé uu peu vivement, il finit par refuser net. c Je ne veux pas, » dit-il, c échanger le service d'un roi de France pour celui d'un conite de Gharolais. Pardonnez-moi, et adieu (1)! » Il se retira à Tournay, qui était alors une ville française quoique sous le rapport géographique, elle fit partie du Hainaut. Son neveu, le seigneur de Quiévrain, qui avait, depuis quelque temps, rempli ses fonctions comme premier chambellan, continua de le représenter à la cour de Philippe.

A ce moment critique, le duc subit une nouvelle attaque de paralysie. Son fils prit les rênes du gouvernement, et son

(1) < HespoDdit toDt coort et comme approcié da point od il coofenoit taire oa faire... Jenefealx pas cessier le service d*ang roi de France poar ong comte de Gliarolais. Pardonnes-moi et adieo. • Ghastellaio, pag. 376.

DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. îtS

premier acte fat d'enlever aax Croy le gouvernemeat da Luxembourg et d'autres provinces. Quand Philippe fut en partie remis , on le décida à confirmer ce qui avait été fait. Quiévrain» toutefois» conserva sa place. Le lendemain , la confirmation était révoquée. Le comte de Charolais se vit refuser Taccès auprès de son père. Mais il réunit ses adhérents autour de lui et déclara sa résolution de ne pas quitter le palais (i). Il publia un manifeste, faisant appel aux villes pour qu'elles le soutinssent dans ses justes prétentions et dans le maintien de ses droits de naissance. Le manifeste dénonçait les Croy comme des traitres, et citait, comme preuve de leurs secrètes machinations pour le renversement de la maison de Bourgogne, leur longue hostilité contre le comte, leur ligue avec Nevers et avec le roi, l'abus qu'ils avaient fait de la confiance de Philippe pour accaparer toutes les faveurs et commettre divers actes de mauvaise administration et surtout pour déterminer le duc à affaiblir sa puissance et à compromettre la sûreté de ses domaines en cédant les places de la Picardie. Cet appel produisit une fermentation dans tous les Pays-Bas. Les ministres impopulaires virent la nécessité de se retirer d'une lutte inégale. On leur permit d'emporter avec eux en France une partie d^ leurs effets personnels; mais leurs immenses possessions territoriales furent saisies et confisquées.

Avant son départ, Quiévrain alla prendre congé du duc.

(i) « Atoos sopplié et reqois, eo tonte homilité» à mondit seigneur et père, qne son bon plaisir fenst nous donner audience de parler i lui... Et pour ce que n*aTons encore pe« parfenir i ladite audience aroir, nous avons depuis fait assembler defers nous ceuli de ton sang, arec tous les cheTaliers, escuyers et gens de conseil notables de son bostel et da nostre... Nostre intention est de continuelment nous tenir doresnarant emprès lui et em son bostel,! etc. Lettre du comte de Charolais, i mars 1465, dans Gachard, DocumenU <nédt'U^t.I,pag.i39,140.

Sfl HISTOIRE

Là DOirvene qae ses serviteurs avaient été destitués sans son coHsefrteoreQt et k soû msif , qne Tetrr vie avait été menracée et que Feurs breus avaient été saisis, éveiîîa dans le cœur dePbîlîppe une étinceRe du feo d^autrefois. Il se saisît d'one arme, et, s'^flança hws de sa chambre, en jurant de se venger de sou fils. Mais Te temps était passé où ses accès de colère iuspiraient Pef&t)î. Les dames de h cour Tentourèrent, îe calmèrent par de douces paroles et désarmèrent sa foreur impuissante. Cbarles, toutefois, n'eut garde de se présenter devant lui en ce moment, mais un plan fut habilement arrangé pour les réconcilier. « Le treizième jour dTàvrif, étant le vendredi saint, le jour oft Notre Seigneur Jésus-Cbrist souffrait la mort sur la croix, un prédicateur très solennel prononça un discours, dans fa maison du duc de Bourgogne, à Bruxelles, sur la clémence et la merci, qui était très pitoyable à entendre; et te lendemain, qui était la veille de PiqtstSf le comte de Charolais, accompagné des chevaliers de la Toison d'or et de plusieurs antres grands seigneurs, vint devant son père, et, se jetant à ses genous, lui dit : € Je vous supplie, mon redouté seigneur et père, en l'honneur de la passion de Notre-Seigneur, de pardonner ce que j'ai fait de mal ; car je Fai fait pour défendre ma vie, pour vous protéger vous-mêmes et vos sujets. » Il continua alors c dans un discret et noble langage, à expliquer les motifs qui Tavaieikl fait agir, son père le tenant tout le temps par le bras et le regardant en face dans les yeux. » Quand il eut fini, Philippe le releva et c Tembrassa sur la bouche. » « Charles, mon fils, » dit-il» « je pardonne toutes les offenses que vous avez pu faire jusqu'à la présente heure contre moi; soyez mon bon fils, et je serai votre bon père. » En parlant ainsi, Philippe versait des larmes, « et la plu-

DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. Sf8

part de ceux qui étaient là pleuraient aussi, » tandis que, les chroniqueurs se hâtaient de consigner sur leurs tablettes» avec leur phraséologie euphémique , c comment le bon duc pardonne à son fils sa maladresse (1). »

Enfin, les plans des confédérés étaient mûrs. On se prépara activement à la guerre. L'époque et le lieu de réunion furent fixés. Le comte de Charolais se proclama lieutenant général de son père et demanda aux états de Flandres et de Hainaut de lui octroyer un subside. Mais il n'attendit pas, pour agir, le résultat de leurs délibérations. Il envoya une invitation à tous les vassaux de la maison de Bourgogne, leur mandant de se rassembler avec leurs partisans. Son puissant ami, le comte de Saint-Pol , l'aida à lever et à équiper la force nécessaire.

Les nombreux alliés déployaient une égale activité, et, d'un bout à l'autre de la France retentissait la fanfare guerrière qui appelait aux armes la chevalerie.

(I) c Gomment le duc de Bourgogne pardonna i son fils son mai talent. • Voyei la detcription de cette scène dans Daclercq (t. IV, pag. 137 et sut.) et dans nne lettre dn temps imprimée parmi les DocumerUs inédits sur l'histoire de France {Mélanges, t. II pag. ^87).

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