‹ Histoire de Charles le Téméraire duc de BourgogneChapitre 3 sur 11 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Caractère et position de Charles. — Ses relations avec l'Autriche et les Suisses. — Gouvernement intérieur des Pays-Bas. — Organisation d'une armée permanente. — Affaires de Cologne (1474).

On prend souvent le succès comme mesure d'appréciation du mérite et de la capacité des individus. Gela est à la fois juste et naturel. Le véritable succès, quand un homme a réalisé ce qu'il avait entrepris, quaud il a atteint le but qu'il se proposait, n'est pas le résultat d'un accident; et l'insuccès d'une entreprise prouve que malgré le talent et l'énergie qu'on a déployés, on est resté au dessous de sa tache. On a tenté plus qu'on n'a pu réaliser ; on a mal employé ses efforts, on les a dépensés en pure perte ; il faut donc qu'on ait manqué de prévoyance, d'habileté ou de diligence.

Il n'en est pas moins vrai qu'il y a une tendance générale à exagérer les facultés de celui qui a réalisé ses plans, comme aussi, mais dans une moindre mesure, à déprécier celles de l'homme qui a échoué dans ses efforts. Dans ce dernier cas, non seulement on ne fait pas une enquête aussi minutieuse, mais l'effort ayant échoué, le projet ayant avorté,

od a moins d'éléments d'appréciation exacte. L'édifice est resté inachevé et entouré d'échafaudages : nous ne pouvons nous prononcer sur l'effet de l'ensemble; il a été renversé et ne présente qu'un aspect de ruines informes : nous ne pouvons critiquer le plan. Le montagnard est tombé du haut de la montagne : nous jetons à la légère notre blâme sur sa trop confiante témérité. De longues épreuves ont été vaines, de longues espérances ont abouti à une déception : nous ne pouvons que condamner l'obstination et nous étonner de ce qu'on se soit fait si longtemps illusion. Nous nous trompons sur les motifs, nous ne tenons pas compte des encouragements, nous ne voyons pas la véritable situation, nous ne soupçonnons pas le véritable caractère des obstacles.

La réputation d'hommes beaucoup plus habiles que Charles de Bourgogne a souffert plus que la sienne de cette sentence hâtive et irréfléchie que le monde forme trop volontiers contre une ambition inféconde. Et si la postérité a été injuste envers lui, elle a bien des motifs d'excuse. Ses fautes évidentes, l'obscurité et la multiplicité de ses embarras, l'isolement complet dans lequel il a fini par se trouver, sa chute brusque et terrible, tout cela n'a laissé qu'une seule et profonde impression, facile à transmettre et à conserver. L'accord de témoins indépendants, le verdict unanime des contemporains, émis sans qu'une seule protestation se soit élevée, n'admettaient pas d'appel, pas de probabilité d'un procès en révision. Il y avait, en outre, dans les récits qu'on nous a transmis et dans les jugements édifiés sur ces récits, une apparente harmonie, une absence apparente de ces invraisemblances qui excitent le soupçon et provoquent l'enquête. Pendant quatre siècles, Charles a passé pour le type

de la témérité, de la présomption, de l'obstination et de l'arrogance, d'one opiniâtreté inaccessible à la raison, dune violence incapable de réflexion, inabordable à la vérité, indifférent aux conséquences (1).

Après un aussi long intervalle, on n'est guère disposé à élever des objections ou à ouvrir une enquête. Pourquoi repousser des opinions qui contribuent si bien à orner un récit dramatique ou à mettre en relief un caractère exceptionnel? Le désir de nouveauté a certainement son poids, mais on risque beaucoup en s'y livrant, et la peine à encourir est grave. Quand on est sûr d'être puissamment appuyé, on engage volontiers la lutte; mais est-ce chose bien encourageante que d'être placé en sentinelle perdue ou d'être abandonné sur la brèche avec quelques camarades blessés (2)? On hésite, on craint, on est peiné déjà, quand on doit présenter, même sans commentaires, le récit de faits en contradiction avec la version acceptée ou avec l'opinion reçue. On risque de n'inspirer aucune confiance à ses lecteurs, quand il est si aisé de la conquérir en leur répétant l'histoire qu'ils ont toujours entendue et en confirmant les opinions qu'ils ont toujours admises.

Quand, cependant, sans le vouloir, par le fait de l'importune habileté de certains archivistes et chercheurs officiels, ignorants ou insouciants du mal qu'ils commettent; ou bien encore par le fait des explorations bien plus coupables de

(1) L'opinion la pin» générale, el qui n'est pas la moins favorable se trouve assex exactement résumée dans l'extrait suivant : • Ce prince n'ent d'autres vertus que celles d'an soldat ; il fat ambitieux, téméraire, sans conduite, sans conseil, ennemi de la paix, el toijours altéré de sang. Il ruina sa maison par ses folies entreprises, Ht le malheur de ses sujets et mérita le sien. »

(î) Rodt, Zellveger, Gingins et d'autres écrivains récents, ont été critiqués pour avoir contredit la version populaire concernant l'origine de la guerre entre le duc de Bourgogne et les Suisses.

quelque esprit mécontent, tourmenté de doutes et impatient de vérité, nous voyons tirer de leur réduit ombreux une masse de documents et de relations, débarrassés de la poussière des siècles et livrés à la publicité, que pouvonsnous faire, sinon accepter ces témoignages nouveaux et plus authentiques qui nous sont fournis, quand même ils renverseraient la croyance établie? Les passer sous silence et donner la préférence à ce qu'ils réfutent, ne serait guère possible, car il nous faudrait pour combler les lacunes que nous avons constatées et qui nous ont surpris dans le passé, recourir à des efforts de fiction dont nous nous reconnaissons absolument incapables. Dire la vérité est plus facile et plus naturel que mentir. Cette assertion peut paraître paradoxale, mais elle est vraie. Un récit vrai n'est que l'écho d'un fait, c'est la réponse naturelle à une question sérieuse sur un fait patent. La vérité, quand on la connaît, coule des lèvres sans effort, sans travail. 11 semble qu'elle s'écrive sur le front pour empêcher le mensonge conscient. Mentir, ou même simplement éluder la vérité, demande de l'invention, impose un travail, et, quoique ce soit une habitude commune parmi les chercheurs d'ethnologie, ce n'est l'instinct que d'une classe particulière d'intelligences actives et ingénieuses.

S'il nous fallait exprimer une opinion formelle sur les appréciations existantes au sujet du caractère de Charles, nous serions forcé de déclarer qu'elles sont exagérées et, pour une grande mesure, complètement fausses. Nous ne voudrions pas substituer à ce portrait infidèle un dessin qui ne ressemblerait pas du tout. Nous laisserions volontiers subsister les portraits qui le représentent comme n'étant pas un homme d'un génie élevé ou de talents flexibles;

nous sommes prêt à reconnaître que ses conceptions dépassaient souvent son aptitude à les exécuter, qu'il manquait surtout de la faculté d'adapter sa politique et ses moyens d'action aux dispositions et aux exigences des autres, ou aux nécessités du moment, faculté si nécessaire pour gouverner les hommes et diriger les affaires (1), et dans laquelle excellait surtout son grand adversaire. Nous admettons aussi son orgueil inquiet , sa confiance excessive en lui-même, son caractère fier, ses emportements ardents suivis de brusques accalmées. Mais nous ne pouvons pas, en présence de manifestations directes et de preuves évidentes du contraire, persister à le représenter comme un homme d'une intelligence inférieure, remarquable seulement par la gigantesque absurdité de son ambition et par l'étourderie de sa chute. Nous ne pouvons pas reproduire l'assertion qu'il fut entraîné par la seule turbulence de ses passions; que ses idées étaient confuses et que ses plans manquaient de sens ou de solidité ; qu'il se plongea sans arrière-pensée dans des difficultés qu'il aurait pu aisément éviter; qu'il dédaigna tous obstacles, toutes considérations de politique et de justice, et qu'il tomba victime de sa soif insensée de vaine gloire. Nous sommes d'autant plus éloigné de souscrire à la vérité de cette description que, sous bien des rapports, nos impressions sont absolument contraires. Il nous semble que sa manière de voir, dans un rayon limité , fut singulièrement nette; que, s'il n'avait pas la profonde sagacité, ni l'inépuisable invention de son rival, ses facultés de raisonnement furent admirables, ses principes d'action

(I) De là, sans doute, celte remarque de Cornalines que Charles manquait de « bon

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