‹ Histoire de Charles le Téméraire duc de BourgogneChapitre 4 sur 11 · H1ST01RR · texte numérisé non relu

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logiques et sains (1). Avec toute son impétuosité et sa sévérité, il se laissa guider en toutes circonstances par un sentiment d'équité qui ne peut être convenablement apprécié que par la comparaison avec la conduite de ses adversaires et avec la pratique habituelle de son temps et des temps subséquente. Ses aspirations, trop vastes pour être réalisées dans la durée d'une existence humaine, avaient un but défini, et si ses projets avaient pu s'accomplir, ils auraient réduit et adouci les conflits qui suivirent (2); enfin, si le désappointement, au lieu de le courber et de l'épuiser, le poussa au désespoir, ce ne fut point qu'il se sentît coupable d'arrogance, de folie ou d'injustice; ce fut un accès d'indignation et de rage de se voir succomber sous des attaques qu'il n'avait rien fait pour provoquer, qu'il avait évitées autant que possible, et qu'il avait vu se produire pour les plus futiles motifs, sous les plus misérables prétextes. Il avait des vertus qui le distinguaient parmi les princes, sa continence, sa .sobriété, son activité laborieuse (3), sa rigide économie, sa* stricte impartialité, son aversion pour les sycophantes et les parasites (4), sa facilité d'abord (5), sa promptitude à expédier toutes ses affaires (6). Toutes ces

(1) Mûïler, le plut éloquent des historiens, tombe dans d'étranges contradictions sur ce point. Voir son Histoire de la confédération suisse (trad. de Monoard), t. VII. (i) Voirsor ce point les Remarques de Lichnowski, B. VII.

(3) Lamarche Tait remarquer que son véritable surnom aurait dû être » Charles le Travailleur, i

(4) Basin, t. II, pag. 424, 425.

(5) Ibid. — i Jamais nul pins liberallemenl ne donna audience à ses serviteurs et subjectx. » Commines, t. II, pag. 66.

(6) Meyer, Toi. 345. — « C'était un homme d'un esprit grand et élevé, » fait observer Basin, lequel déplore que la dernière partie de son régne ait si mal répondu aux promesses de son début. Hais pourquoi celle fin fut-elle si peu glorieuse f C'est là une question sur laquelle Basin, qoi connaissait personnellement Charles, mais qui était très ignorant de ses affaires privées, ne jette aucune lumière. Il s'imagine qu'il aurait été possible i Charles de désarmer l'hostilité de son rival, alors qu'il est de toute évidence que Louis commença

qualités ont été reconnues môme par ceui qui l'accusaient de manquer de jugement, d'avoir des fantaisies extravagantes et un égoïsme désordonné. Ces défauts, d'ailleurs, n'excluaient pas ces qualités. Ses plus sévères critiques, ses plus ardents ennemis, n'ont pas contesté sa sincérité. Ils y voyaient même une preuve de l'infériorité de son intelligence, en la comparant à la duplicité ingénieuse de son rival. Quant à nous, nous sommes disposé à voir dans celte sincérité, qu'elle fût un défaut ou une qualité, le point central, l'élément harmonique de sa nature intellectuelle et morale. Nous y trouvons l'explication de la force particulière de ses impulsions, de la droiture de ses vues et de la persévérance de ses efforts, de sa fidélité envers ses amis et de son acharnement implacable pour ses ennemis, de son empressement à donner et de sa sévérité à exiger ce qui lui était dû, de la cohérence logique de ses idées ainsi que de la véhémence et de la profondeur de ses émotions. Si nous établissons un contraste entre sa conduite et celle des princes contemporains, nous verrons que presque toujours ses actions sont d'accord avec certaines notions de droit. La notion pouvait être étroite, le droit pouvait être poussé à l'extrême; mais les convictions étaient honnêtes, l'aveu était franc, et l'excuse, si elle était insuffisante, était du moins intelligible; tandis que le roi de France, poussé par un simple instinct d'acquisivité que ne tempérait pas toujours la prudence, suivait sans cesse des chemins tortueux et non tracés, désavouant ses propres actes, désa-

sa carrière avec l'intention et l'espoir de s'emparer de tontes les possessions bourguignonnes, et qu'il n'y rononça que lorsqu'il eut éprouvé les effets d'one opposition déterrai née. Basio, comme cela devait être, vu l'obscurité des faits réels et vu son long séjour «lans le pays rhénan, rejette tonte la Tante de la guerre suisse sur Charles.

vouant ses propres agents, abandonnant ou- trompant ses alliés, se dissimulant dans des nuages de sophismes ou se réfugiant dans un silence opportun. Pouvons-nous, en tout état de cause, espérer qu'on nous pardonnera si nous nous laissons entraîner par le zèle du biographe jusqu'à nous rappeler de temps en temps que l'homme dont nous avons entrepris de raconter la vie était un être organisé, doué de (acuités mentales aussi bien que de facultés physiques (1); qu'il avait sa manière de voir à* lui dans les événements et les transactions auxquelles il prenait une part principale; et qu'il peut, en somme, être aussi intéressant de savoir quelle opinion il avait des hommes et des choses de son temps, que de savoir quelle opinion les hommes de son temps avaient de lui et de sa conduite? Ces considérations sont d'autant plus excusables, croyons-nous, qu'il faut bien songer que, pour la dernière partie de sa carrière, nous n'avons pas de narration suivie de quelque valeur, ni de notes de quelque importance écrites avec connaissance personnelle de ses sentiments et de ses idées; que les renseignements que nous avons à son sujet proviennent presque tous de sources hostiles; que ses propres déclarations et avis ont été soigneusement supprimés; que les motifs et les actes de ses adversaires ont été discrètement cachés ou admirablement déguisés. L'accusé ayant été convaincu et condamné, il ne peut y avoir d'inconvénient à faire observer ce qui aurait pu être dit pour le défendre ou l'excuser, si on avait consenti à l'entendre.

(1) On n'a pas loojoors admis cela. Un écrivain français moderne nous dit, sons forme d'épigramme, qne « les contemporains dn doc de Bourgogne rappelaient le Terrible; la postérité Ta surnommé le Téméraire; mais l'histoire lni donnerait i bien pins juste titre le nom de Charles l'Idiot. »

En considérant simplement sa position, on peut affirmer que dans la grande curée des ambitions du moyen âge, nul n'eut de perspective plus brillante, d'espérances plus fondées d'étendre ses domaines, que n'eut le duc de Bourgogne. Les plus sages et les plus vaillants parmi les monarques anglais s'étaient rendus célèbres par une longue série de tentatives pour s'emparer de la couronne de France, pour subjuguer l'Écosse, pour soumetttre et pacifier l'Irlande. La maison d'Autriche s'était occupée d'une masse d'entreprises distinctes et embarrassantes, en même temps qu'elle versait son or et son sang dans une lutte sans espoir et sans fin contre les Suisses. Le sol de l'Italie était blanchi par les ossements de légions d'aventuriers. L'Espagne était depuis des siècles le champ de bataille de races et de croyances opposées. Dans toute l'Europe il y avait une collision de pouvoirs, une lutte de supériorité dans laquelle un grand nombre étaient engagés et peu seulement pouvaient l'emporter. Le développement des domaines bourguignons avait été rapide et s'était accompli sans obstacle. Des provinces avaient été acquises à moins de frais, et au prix de moins de troubles qu'il n'en avait fallu souvent pour acquérir de simples villes; et ces possessions, si aisément amassées, n'avaient coûté ni compensation, ni dispute. Cette tendance naturelle à s'étendre ne se combinait-elle pas avec une prédestination naturelle à la grandeur? À mesure que les fondations s'élargissaient, l'édifice ne devait-il pas grandir? Où devait s'établir la domination hésitante de l'Europe, sinon au siège du commerce, au fover de l'industrie et de la richesse?

La ruine de Liège, l'acquisition de l'Alsace, l'annexion de la Gueldre, l'établissement d'un protectorat militaire sur la Lorraine avaient fait voir les différentes manières dont le

souverain de Bourgogne pouvait mettre à profil la faiblesse et les dissensions des États voisins , et l'incapacité ou les embarras de leurs gouvernements. Les rivalités entre les princes allemands, les conflits entre les princes et les villes, les déchirements intérieurs de l'empire et les périls qui le menaçaient de l'extérieur, tout cela prouvait qu'il y avait place et nécessité pour un pouvoir stable, dominant, dirigeant, qui fût un centre d'influence et une citadelle de défense. La décadence de la maison de Habsbourg et le mépris dans lequel elle était tombée pouvaient être attribués autant à son défaut de position indépendante qu'à son abaissement personnel. Les tentatives qu'elle fit pour s'appuyer sur la maison de Bourgogne, pour trouver en elle un soutien et une nouvelle vitalité, prouvent qu'elle avait le sentiment de son impuissance et qu'elle comprenait d'où pourraient lui venir le secours et le salut. Les mêmes convictions s'étaient produites et manifestées en d'autres endroits. Partout où subsistait le titre impérial, l'empire se tournait vers la Bourgogne et attendait de son prince des moyens de rénovation.

Il est vrai que, dans toutes ses entreprises, Charles était surveillé, suivi, combattu et harrassé par un ennemi qui n'était jamais plus dangereux qu'en temps de paix apparente, qui n'était jamais plus actif que lorsqu'il paraissait inoccupé. Mais cette hostilité insidieuse et incessante constituait le plus efficace aiguillon pour ses efforts ; c'était le plus puissant des motifs qui pût le pousser à désirer une position de commandement sûre et proéminente. Bien que Louis eût réussi à fortifier sa position à l'intérieur de façon à se rendre inattaquable, il n'avait pas réussi à conquérir un ascendant réel ou à se créer une base d'opérations à

l'étranger. Malgré toute son habileté et tout son succès quand il s'agissait de s'assurer un appui individuel, il n'avait pas jusqu'alors eu de bonheur dans ses tentatives pour s'attribuer le contrôle de la politique des Etats étrangers. Parmi les gouvernements voisins, ceux d'Angleterre et d'Aragon étaient ses ennemis, des ennemis déclarés, acharnés, mais peu entreprenants. Sa sœur, la duchesse régente de Savoie, s'était émancipée de sa tutelle trop active et trop exigeante, et prodiguait les plus ardentes et les plus sincères prolestalions d'amitié à son rival. Venise, plus réservée, mais plus défiante, penchait fortement du même côté. Le duc de Milan, Galeas Sforza, quoique attiré par sympathie vers le côté opposé, n'avait retiré aucun avantage de son alliance avec Louis, et était sur le point de conclure un traité avec Charles. Plusieurs d'entre les puissances plus éloignées — Naples, la Hongrie, le Danemark — avaient d'étroites relations avec la cour de Bourgogne, et aucune d'entre elles n'avait cru nécessaire d'entretenir de fréquentes communications avec la cour de France.

Dans un certain coin de l'horizon, il y avait une tache — sUtionnaire, mais sombre. Allait-elle en augmentant ou en diminuant? C'est ce que le regard le plus perçant n'aurait pu déterminer. Depuis trois ans, le roi de France essayait de décider la Confédération suisse à sortir de sa neutralité. 11 y avait là une force qu'il espérait détacher de sa base, faire sortir de son équilibre, comptant bien qu'une fois lancée, elle irait assez loin et assez fort par sa seule impulsion. Les calculs étaient peut-êlre exacts; mais les moyens pratiques étaient-ils à la hauteur de l'idée? Les leviers avaient été bien choisis ; mais où était le point d'appui ? Le trouverait-on dans une alliance entre l'Autriche et la Bour-

gogne? C'était là certainement un point sur lequel, dans le langage moderne de la diplomatie, des explications auraient pu être très légitimement demandées. Mais l'alliance avait été officiellement notifiée aux Confédérés, qui n'y avaient pas vu de motif à protester. La notification avait été accompagnée de déclarations et d'assurances qui , prises au sérieux, étaient de nature à dissiper toute inquiétude. Dans la pratique, à part l'irritation locale causée par la conduite deHagenbach, l'arrangement n'avait produit pour les Suisses ni inconvénient, ni ennui. Il avait, au contraire, et conformément aux promesses de Charles, fonctionné à leur avantage. Si Sigismond se trouvait garanti contre des agressions sans motif, il était, d'autre part, empêché de faire naître la moindre cause d'agression. Si les entreprises militaires des Suisses étaient contenues, d'autre part une liberté plus grande était assurée à leurs entreprises pacifiques et commerciales. Le désir d'agrandissement territorial n'était pas chez eux un besoin spontané, et le désir avait disparu avec les circonstances qui l'avaient fait naître. Il était de l'intérêt des Suisses, et on n'avait jamais pu les accuser d'aveuglement ou d'indifférence à l'égard de leurs intérêts, de maintenir soigneusement leurs relations présentes avec le voisin dont l'amitié avait pour eux une si grande importance, et qui avait été le premier à leur offrir son amitié. Ils avaient refusé une union plus intime avec l'allié vers lequel ils se sentaient ainsi naturellement attirés; mais ce refus était conforme à la règle générale qui interdisait aux Suisses de s'unir trop étroitement avec une puissance qui leur avait été originairement hostile et avec laquelle ils n'avaient conclu des traités que pour se garantir dans l'avenir de cette hostilité. La nature même de leur ligue , le caractère de leurs

institutions, leur situation et leur genre de vie, semblaient devoir les mettre à l'abri des artifices par lesquels les gouvernements se corrompent et se pervertissent et contre ceux par lesquels la populace s'enflamme et s'égare. Prompts à s'émouvoir fortement par tout ce qui faisait appel au sentiment commun et instinctif, ils étaient sourds aux murmures de l'intrigue et aux déclamations de la démagogie.

H semblait, dès lors, que, dans ses rapports avec les Confédérés, Charles n'avait qu'à suivre la ligne droite et loyale qui convenait le mieux à son caractère et à ses véritables intentions. Il n'y avait pas de peuple qu'il pût moins se permettre d'offenser, mais il n y en avait pas non plus qui fût moins accessible aux influences extérieures. Tl eût compté en vain sur leur coopération active ; mais il avait, en apparence, de tout aussi bonnes raisons pour compter sur la continuation de leur amitié*

Si son intention, en formant cette union avec l'Autriche, avait pu jadis se prêter à de fausses interprétations, il n'en était plus ainsi. Ceux-là mêmes qui, ayant une connaissance réelle des faits, ont considéré son attitude dans le début comme tout au moins équivoque, ne peuvent rien trouver à objecter dans celle qu'il prit ensuite, à part certaines inconséquences, qui est de leur fait plutôt que du sien. Il avait tenu à la lettre son engagement, alors que l'Autriche réclamait plus que cet engagement ne contenait. Il garda la même conduite quand l'Autriche, ensuite, viola secrètement la convention et se prépara ouvertement à y renoncer. Voulant forcer Sigismond à se démasquer, il l'avait invité auprès de lui à Dijon. L'invitation avait été acceptée; mais uniquement pour gagner du temps. Une ambassade fut cependant envoyée vers la fin de février 1474, pour couvrir les

manœuvres qui se poursuivaient alors activement. L'orateur, en cette circonstance , fut un jeune homme dont l'histoire n'a pas conservé le nom. Sa latinité abondante et fleurie fait supposer que c'était un docteur en droit fraîchement sorti de l'école. Il était assez d'habitude alors dans les cours d'Allemagne de choisir ses diplomates dans cette classe. Après un exorde complimenteur, où la modestie affectée laissait percer une immense confiance en soi-même, il présenta les excuses de son maître, retenu chez lui par les menaces d'une invasion des Turcs et par d'autres affaires intéressant la prospérité de l'empire. L'amitié de cet illustre prince pour son magnifique allié s'était grandement accrue par les messages bienveillants qu'il avait continué de recevoir. Il déplorait les pénibles rumeurs répandues à l'étranger et qui étaient complètement dénuées de fondement. Aucun agent n'avait été envoyé , aucunes ouvertures quelconques n'avaient été faites au roi de France. Il était vrai , cependant, que ce dernier avait, de son plein gré, sans invitation, ni instigation de la cour d'Innspruck, et après qu'une première communication était restée sans réponse, envoyé une ambassade solennelle pour proclamer son inaltérable attachement pour la maison d'Autriche, avec laquelle la couronne de France avait été si longtemps alliée, et pour offrir ses services, à l'effet de négocier un traité permanent de paix entre cette maison et ses ennemis héréditaires. L'ambassade était composée d'hommes distingués , et leur réception avait été publique, comme pouvait en témoigner l'orateur, lequel avait été présent. On lui avait fait une réponse civile, mais circonspecte; les premières avances devaient être faites par la partie adverse; mais le roi pouvait, s'il lui était agréable, préparer le terrain en sondant les

intentions de ce côté. Le duc de Bourgogne, étant ainsi informé de tout ce qui s'était passé, était prié de donnera son allié les conseils que sa sagesse lui suggérerait. Ses propres messages aux Suisses avaient- ils amené une proposition de la part de ces derniers (i)?

Charles commença sa réponse « sur un ton légèrement badin » c'est à dire avec une teinte d'ironie qui, comme on pouvait s'y attendre avec un tempérament comme le sien, céda bientôt la place à une indignation violente et à de directes invectives. Les excuses qui avaient été faites étaient absolument superflues : l'absence de Sigismond était amplement expliquée, non point par les causes qu'on avait alléguées, mais par d'autres qui étaient suffisamment évidentes: les affaires concernant ses relations publiques et privées avec le roi de France, le soin d'entretenir Jes envoyés français, de donner des instructions et d'envoyer des agents en retour. La réponse qu'il prétendait avoir faite aux offres venant de l'ennemi de Charles était le contraire de satisfaisante. En présence de ses engagements actuels, son devoir était de répondre qu'il ne pouvait prêter l'oreille à aucune suggestion à l'insu du duc de Bourgogne, qu'il ne pouvait prendre aucune décision sans l'avis et le concours du duc de Bourgogne, qu'il ne pouvait entrer dans aucun projet obliquement dirigé .contre le duc de Bourgogne (2). Dans quel but, pour quelle nécessité avait-il recherché l'intervention de Louis? Charles avait-il manqué de remplir ses obligations? Ses promesses avaient-elles été vaines, sa protection

(i) Vortrag eines Gesandten Herzog Sigmund's, Chmel, B. I, s. 8?*86.

(S) « Honestias respondisset régi Francie, qnod in his rébus prêter ducem Bnrgtmdie nichil Tellet attamptare, nec quidpiam quserere nisi en m congilio et scitn dueis Bnrgnndie necagitare qnidqnam qnod bit contra dacem Bnrgnndie. • Chmel, B. I, s. 8&

avait-elle été inefficace? Autrefois il ne se passait guère d'année sans que le territoire du prince autrichien fût envahi et dépouillé; mais depuis qu'il s'abritait sous l'alliance du duc de Bourgogne, il ne pouvait pas prétendre qu'une seule ferme eût été brûlée, qu'un seul poulet eût été volé (1). Non! le duc n'avait pas reçu de réponse définitive à ses propositions réitérées à la Suisse. Il y avait à leur silence un motif apparent. Us préféraient sans doute la perspective d'obtenir la médiation du roi de France, un arbitre moins suspect sans doute que le duc de Bourgogne de pouvoir se laisser gagner par la maison d'Autriche (2).

Ce fut alors au tour du représentant de Sigismond de jouer le rôle de l'innocence calomniée, de prendre le ton du ressentiment et du reproche. L'illustre prince entendrait avec étonnement, et aurait de la peine à endurer les soupçons qu'on venait de formuler, surtout des accusations aussi contraires à la vérité. Prétendre qu'il avait employé ses serviteurs à des missions à la cour de France, et que ses relations avec cette cour avaient été secrètes et perverses! Il était surprenant, il était presque inconcevable que Sa Sérénité le duc de Bourgogne fût si disposée à ouvrir l'oreille à de pareilles calomnies contre son allié. Si l'orateur savait qui avait porté des informations aussi fausses en si haut lieu, il n'hésiterait pas à le dénoncer comme coupable d'avoir voulu semer la discorde entre deux grands personnages unis par d'intimes rapports de bienveillance réciproque.

Il arrive souvent que, devant une émotion simulée, la passion véritable se calme, honteuse de l'imitation mensongère

(1) • Ymo du Sigismnndus non poss*t dicere qaod sab illa prolectione esset sibi minima domnncnla incensa, net minima gallina ablata. «

(2) Karl'a Antwort, Chinai, B. I, s. 87,88.

qu'elle a provoquée. Prolonger l'altercation eût été aussi peu convenable, en somme, que peu digne. Si Sigismond avait été personnellement présent, il eût été facile , peut-être, de le confondre et de l'amener à une confession franche. Mais les envoyés avaient mission de mentir et de provoquer une réponse irritée. Charles voulait que la violation de la convention n'eût pas même l'apparence d'une rupture produite par un dissentiment accidentel ou un mutuel mécontentement. Tout en soutenant que ces accusations n'étaient pas simplement basées sur une rumeur contestable, il se déclara disposé à accepter les démentis qu'on lui avait opposés. Le prince autrichien n'avait qu'à agir en conformité avec les déclarations de ses agents, et il continuerait à jouir de tous les bénéfices dont il avait joui jusqu'alors. Sur ce, on demanda au duc qu'elle assistance on pouvait espérer, dans le cas où la Suisse déclarerait la guerre. « Toute l'assistance que j'ai promise, » répondit le duc, « dans la forme et aux conditions de nos promesses. » Les envoyés se risquèrent à ajouter qu'on avait dit à leur maître, lequel, bien entendu, n'était pas assez crédule pour accepter aisément une pareille affirmation, que son allié, tout en prétendant négocier pour son compte, avait, en réalité, cherché à conclure un traité avec les Suisses sans faire la moindre mention de lui. Charles se contenta de sourire dédaigneusement, en rejetant fièrement la tête en arrière, pour toute réponse à cette insinuation qui annonçait l'espèce de subterfuge auquel la perfidie allait avoir recours (1).

Charles, dans celte scène, déploya d'une façon extraordinaire le dédain hautain que nous lui avons vu montrer dans

(i) Chmel.B. 1, 1.89,90.

d'autres entrevues du même genre. Jamais historien ou romancier n'ont rien imaginé de pareil. Mais contre qui cette attitude, et dans quelles circonstances? Ce n'était pas contré un peuple pauvre et misérable cherchant à se concilier un prince puissant et fier qui avait résolu de briser ses libertés; c'était contre un prince, son égal par le rang, contre l'ennemi de ce peuple, contre l'allié dont on le soupçonnait d'avoir encouragé les projets pour asservir ce peuple, et qui, n'ayant, dans le fait', pas reçu cet encouragement, était devenu un ennemi. Rien ne contraste plus que la conduite de Charles envers l'Autriche en cette circonstance et celle qu'il adopta envers les Confédérés. Il joua précisément dans ce drame le rôle que la tradition populaire assigne faussement aux Suisses (1). Il savait que les émissaires français avaient une double commission. Le succès qu'ils pouvaient remporter d'un côté importait peu; mais Charles comprit la nécessité de prendre des mesures pour entraver leurs intrigues de l'autre côté. La première nouvelle reçue était assez alarmante. Aussi Charles envoya « avec grande diligence un exprès » à Berne, pour demander si un traité hostile à sa personne avait été conclu avec le roi de France (2). L'exprès revint bientôt apporter une réponse négative, avec l'assurance que les relations existantes seraient maintenues, et qu'à l'égard de toutes les parties, les Confédérés maintiendraient une ligne de conduite équi-

(1) Ce qui explique la facilité avec laquelle des versions inexactes se soot accréditées sur ce sujet, c'est que les premiers récits en ont été donnés par Commises, devant l'autorité duquel on n'a pas cru devoir pousser plus loin les recherches. Mais Comraines luimême a été victime de l'erreur. Il a reçu le récit, d'après ce qu'il nous dit lui-même, d'agents suisses établis à la cour de France. Il est probable qu'il loi est venu de Diesbacb lui-même.

(2) Ancienne chronique, Leoglet, t. II, pag. 211

table (1). La réponse, à moins de la regarder comme absolumeot mensongère, était rassurante. Cependant une crise prochaine était évidente, et nulle précaution, ni surveillance ne devait être superflue. Tenter de lutter contre l'ennemi, avec les armes dans la pratique desquelles il s'était montré si habile, c'était courir au devant d'une défaite. Mais ne pouvajt-on se servir d'autres armes, demandant une main moins experte, mais mieux appropriée au combat actuel? Il lut résolu qu'une ambassade spéciale serait envoyée. Cette ambassade, au lieu de chercher à obtenir une audience solennelle dans une diète générale, de communiquer en particulier avec les principaux magistrats des principaux cantons, ou de chercher à contre-mi ner le complot qui se cachait encore, devait traverser tout le pays, visiter le siège du gouvernement dans chaque district, demander une audience devant le conseil, ou même devant tout le corps des hommes libres. Là elle devait faire et recevoir publiquement toutes explications et confessions nécessaires pour rétablir une entente parfaite, et ne laisser plus de marge pour un malentendu dans l'avenir. Le choix des envoyés fut laissé au comte de Romont, qui était on serviteur et vassal de Bourgogne, mais qui aussi — en sa qualité de prince de Savoie et de souverain de Vaud — était un voisin, un allié de Berne, et en dépendait jusqu'à un certain point. Le comte de Romont, donc, non seulement connaissait parfaitement le terrain, mais il était doublement intéressé dans le résultat. Les instructions furent tracées par le duc lui-même; maiseHes furent remises à Romont pour qu'il y ajoutât ou y changeât, verbalement et par écrit, tout ce qu'il* jugerait convenable.

(i) Zelhreger, s. 33.

Des deux personnes chargées de cette importante mission, Tune était née sur le territoire helvétique; toutes deux avaient des relations particulières avec les habitants et résidaient dans le voisinage. Elles étaient autorisées à rappeler au peuple suisse ses traités avec la maison de Bourgogne, les sentiments d'amitié que le duc avait toujours témoignés aux Confédérés et la liberté de circulation et de trafic que les habitants des deux pays avaient toujours exercée et possédée. C'était l'intime désir de Charles de continuer à vivre avec eux dans les mêmes conditions. Il est vrai que des rapports malicieux, affirmant le contraire, avaient été répandus, surtout en ce qui touchait à son alliance avec l'Autriche. Cette alliance, ce n'était pas lui qui l'avait recherchée. Il y avait consenti, sachant que, s'il avait refusé, d'autres rapports se seraient établis à son détriment, des rapports qui • auraient été pernicieux, non seulement pour lui, mais aussi pour les Suisses. Il avait accepté cette alliance, non point dans une pensée d'hostilité pour les Suisses, mais avec là conviction qu'elle contribuerait à leur sécurité et à leur tranquillité. Le traité avait été libellé de façon à ne pas porter atteinte à ses obligations antérieures. S'il protégeait Sigismond, ce n'était pas pour fomenter la discorde, mais pour l'apaiser. Cela résultait évidemment de la manière dont il avait exercé son protectorat, en même temps que de ses déclarations réitérées. Il en était de même de son occupation de l'Alsace. Loin d'avoir eu des inconvénients pour eux, elle leur avait procuré des avantages directs et positifs. Auparavant, c'était un pays ennemi, où les Suisses ne pouvaient entrer qu'avec des saufs-conduits, et non sans danger encore ; maintenant, ils pouvaient le traverser, y faire des ventes et des achats, et y transporter leurs marchandises,

avec la même liberté et la même sécurité que dans les autres possessions bourguignonnes. Quant aux accusations portées contre Hagenbach, celui-ci ne s'était jamais, à la connaissance du duc, rendu coupable de la moindre expression contre la Confédération ou contre son peuple. De pareils actes auraient attiré sur lui le plus sévère déplaisir de son souverain. Toutefois, une cour d'enquête avait été instituée. On y recevrait toutes plaintes quelconques contre Hagenbach et ses agents. Aucun abus démontré ne resterait impuni, aucun délinquant, quel que fût son rang, ne serait épargné (1).

Les envoyés commencèrent leur tournée dans les premiers jours de mars. Leur première visite fut pour Fribourg. Cette ville, quoique nominalement placée sous la domination de la Savoie, et quoique ne faisant pas partie de la ligue, était regardée, à cause de sa situation et de son étroite alliance avec Berne, comme faisant partie intégrale du territoire confédéré. Les membres du conseil et les autres habitants notables les reçurent magnifiquement. Quand on apprit l'objet de leur mission, ils reçurent l'assurance que le peuple de cet État était résolu de rester attaché à l'alliance bourguignonne, dont les engagements avaient toujours été tenus à la satisfaction générale. On leur cita même le cas d'un particulier qui avait été lésé daus ses intérêts par un sujet du duc, et qui avait obtenu satisfaction sans délai et sans débours. Sous le nouveau régime établi en Alsace, les gens de Fribourg avaient eu plus de facilités pour voyager et faire le commerce que précédemment. Ils

(1) Ce que Messire Henry de Colombier el Jehan Alard diront aux Srs. des Alliances, Lenglet, t. III, pag. 317-349.

n'avaient pas de plainte à faire contre la conduite du landvogt ou de ses agents subalternes.

Les envoyés se rendirent ensuite à Berne, où ils eurent la sagesse de demander de pouvoir s'acquitter de leur message en présence de la masse des citoyens. On convoqua en con- * séquence ceux-ci au son de la cloche. Les chefs de ce qu'on appelait le parti français étaient absents (1); mais leurs partisans réussirent à contrarier le désir des ambassadeurs, en ce sens qu'il fut décidé que la réponse ne serait pas rendue en leur présence. Après qu'ils se furent retirés, on essaya, par des discours habiles, de changer le sens de leurs déclarations, mais la généralité de l'assemblée découvrit l'artifice et le fit échouer. La réponse fut apportée aux ambassadeurs par les magistrats, qu'accompagnaient Bubenberg et quelques-uns des principaux habitants. Elle renfermait de chaleureuses expressions de reconnaissance pour les bons offices du passé, de vives expressions de bon vouloir pour l'avenir; mais en même temps elle contenait des récriminations au sujet d'Hagenbach. On reconnaissait que, sous son gouvernement, le territoire hypothéqué était devenu un pays tout différent de ce qu'il était auparavant. Il était ouvert à tous les voyageurs paisibles, toutes les roules étaient sûres, et on y admettait toutes espèces de marchandises (2). En ce qui concernait les Suisses, son seul tort consistait dans certaines expressions grossières et insultantes, que, par la suite, on avait représentées comme de simples plaisanteries. Mais leurs alliés, les habitants de Mulhouse, avaient souffert

(1) Ils s'occupaient, comme nous le verrons plus loin, de faire éeboner la présente mission.

(S) t Cognoissent que... c'est pays ouvert et seur a eux et à tous par li passans, et toute marchandise il passe seurement et sauvera eut, ce que par avant ne se faisoit. *

des vexations plus sérieuses. On avait interrompu leurs foires et leurs marchés. Certains d'entre eux avaient été arrêtés et leurs biens détenus, sur la demande de leurs créanciers. A cela il fut répondu que les gens de Mulhouse auraient pu s'épargner ces ennuis par le paiement de leurs dettes, et que, à tout prendre, leur position avait été bien moins pénible que sous l'état de choses préexistant, alors que la ville était exposée aux attaques continuelles des nobles du voisinage, encouragés par les souverains autrichiens. L'entrevue se termina par un nouvel échange de civilités. Les magistrats de Berne demandèrent à être cordialement recommandés au prince bourguignon , et protestèrent de leur résolution de tenir toutes leurs promesses d'amitié et de neutralité impartiale.

A Lucerne et à Zurich, on ût aux ambassadeurs une réception bienveillante, aussi bien qu'à Fribourg; comme en cette dernière ville, la population désavoua toute pensée d'offense, toute intention hostile. Mais ce fut dans le fond des campagnes, au foyer même de la liberté suisse, qu'ils furent reçus avec le plus cordial empressement, et que leurs appels rencontrèrent -l'adhésion la plus complète et la plus bruyante. Ils furent accompagnés , à travers les défilés des montagnes et sur les eaux des lacs, par la magistrature rurale de ces républiques primitives; et la population éparpillée dans les fermes et les pâturages des Alpes descendait de ses sommets, se réunissait par centaines dans les églises proches de la route et écoutait avec un plaisir évident le message que leur avait adressé un prince aussi illustre et aussi puissant; ils exprimaient leur reconnaissance pour des égards auxquels ils étaient peu accoutumés. Dans ces localités, les prédictions funestes et les rumeurs répandues Tau-

lomne précédent, et annonçant des projets perfides et de redoutables coalitions qui devaient attaquer la liberté dans ses asiles montagnards» étaient restées sans écho et n'avaient produit aucune impression. Un véritable cri de détresse, — quoique éloigné, une injure réelle, — quoique légère, n'auraient été nulle part plus rapidement entendus, plus vivement sentis, mais des dangers imaginaires et des alarmes incompréhensibles n'avaient pas même réussi à exciter la curiosité. Les gens d'Uri , d'Unterwalden , de Schweiz, de Glarus, de Zug, n'avaient pas besoin d'arguments pour être convaincus de l'inimitié de l'Autriche, ni d'exhortations pour se sentir disposés à lui résister. Mais ils n'avaient vu encore aucun symptôme d'intentions hostiles de la part du duc de Bourgogne, et ils reconnaissaient avec franchise et avec joie, que l'établissement sur leur frontière d'un gouvernement allié, au lieu d'un gouvernement ennemi, qu'une administration régulière et équitable remplaçant un système de contrainte sans sécurité et d'oppression sans ordre, étaient pour eux un avantage évident que, chaque jour, ils appréciaient de plus en plus. Cette situation leur avait permis, comme ils le disaient dans leur simple et expressif langage « de vivre mieux. » Ils avaient obtenu des marchés nouveaux et plus avantageux; ils vendaient à meilleur prix leur bétail et leurs autres produits; ils pouvaient se procurer du blé, du vin et d'autres articles en plus grande abondance et à un taux moins élevé. L'Alsace se trouvait dans une situation favorable dont elle n'avait joui à aucune époque antérieure; la tranquillité était partout, et la justice était administrée avec impartialité. Les habitants pouvaient voyager sans passeports, transporter leurs marchandises sans craindre le pillage , et conclure leurs affaires sans avoir à

redouter la fourberie. Aucune tracasserie, aucune insulte ne leur avait jamais été faite; les fonctionnaires bourguignons les avaient toujours traités avec courtoisie et même, en cas de besoin, leur avaient prêté leur aide (1).

Tel était le témoignage que rendaient les peuples de la Suisse, de la bienveillance, de l'intégrité, de la bonne foi qui avaient marqué la conduite du duc de Bourgogne dans ses relations avec eux (2), et, indirectement, du caractère général de son gouvernement, de ses titres à la distinction qu'on réclamait pour lui, de la vigueur dont il avait fait preuve sous le poids des circonstances les moins favorables et dans une occasion où il avait été l'objet d'un blâme peu mesuré. Les ambassadeurs firent remarquer, dans leur rapport, que, dans aucune des réponses qu'ils avaient reçues, il n'était fait allusion à l'alliance autrichienne, bien que, dans une localité, on les eût informés, par voie privée, des innombrables commentaires dont celle-ci avait été l'objet dans toutes les conversations (3). Le seul grief qui eût été allégué, et ce, dans une

(1) * Oncques ils n'oyrent dire que dommage leur advenist par Mrs. de Bourgogne, ne par leur pays, mais que tout bien et tout honneur, et depuis qu'ils a les comtés de Ferrette et d'Aussoys jamais ne eurent dommage ne desplaisir par lesdiU pays, mais que secours, aide et confort, et que leurs denrées, bœufs, et autres bestes fruictages se vendent mieux et à leur profit, que par advant, et que bled, Tin et tous antres vivres leur viennent en grant abondance, et en vivent mieux et i meilleur marché, et qu'il no se sçavent plaindre de Mr. ne des Officiers, mais quant les leurs viennent és pays de Mr. ses Officiers leur présentent tout bien et honneur, et par advant n'osoient aller sans saufconduit, et ne leur en tenoit-on point, et maintenant il ne leur en faut point, et ne le sçaurions plaindre. • Retpontes de la vallée de Oudewal et Oudrewal (Obwalden and VndervxUden); avec des déclarations semblables d'autres cantons. Lenglet, t. III, pag. 349-396.

l2) Ces particularités n'ont pas été ignorées des historiens ; mais, en général, ils en ont parlé pour expliquer non pis les sentiments et la conduite de Charles à l'égard des Suisses, mais les sentiments des Suisses à son égard. Quelle témérité et quelle ingratitude de la part de ce prince d'attaquer un peuple qui avait tant fait pour s'assurer son amitié! Telle est l'influence d'une opinion préconçue.

(3) Ceci se passait à Solenre (Solothurn) qui n'était pas alors un canton Suisse, mais un allié intime de Berne.

seule occasion, avait rapport aux actes personnels d'Hagenbach, à des injures qu'il s'était laissé aller à prononcer sous l'influence de la colère. Une déclaration semblable fut faite à la mission envoyée à Basel (1). Il est permis de supposer que Charles ail éprouvé quelque répugnance à renvoyer un serviteur utile et fidèle, sur la dénonciation de ses voisins ou de ses sujets; ou bien, que les rapports, mis au jour au sujet de la vie privée d'Hagenbach, ne parvinrent pas à ses oreilles ; ou encore que la frivolité de certaines accusations et la fausseté évidente de certaines autres jetèrent du discrédit sur celles qui étaient véritables et bien fondées. Mais les assertions de certains écrivains prévenus, mal informés ou peu scrupuleux, sont évidemment absurdes. Ceux-ci prétendent, sans en indiquer le motif, que Charles était disposé à traiter cet homme avec une indulgence qu'il n'avait jamais montrée pour aucun autre ; qu'il était volontairement sourd et aveugle en face de toutes les preuves de sa perversité ; qu'il avait de gaîté de cœur spéculé sur le résultat que devait avoir cette conduite, en vertu d'une politique qu'il poursuivait avec toute la ténacité de sa nature, et d'espérances depuis longtemps renfermées dans son cœur. Toutes ces affirmations ne s'appuient sur aucune preuve; elles sont en contradiction avec tous les renseignements que nous possédons. Peu de temps après son arrivée à Dijon, Charle:> convoqua dans cette ville tous les magistrats du territoire hypothéqué, afin que le rapport d'Hagenbach, touchant sa situation et ses ressources , pût être examiné et discuté. Le landvogt , qui s'excusa de ne pouvoir paraître en personne,

(1) Ochs, B. IV, s. 253-235. — Mais le ton sur lequel fut menée l'entrevue était bien différent des deux eûtes. Nous en verrous la raison quand nous parlerons plus particulièrement de l'étal des esprits dans les villes rhénanes.

était représenté par son frère (1); mais on ne sait absolument rien des procédés de l'enquête ni de ses résultats. A l'occasion d'une nouvelle dispute avec Basel, dans laquelle ce voisin susceptible, bien qu'il ait été le premier à se plaindre , semble avoir été le véritable agresseur, nous voyons Charles' s'empressant d'ordonner que satisfaction fût donnée et de défendre strictement que de pareils actes fussent encore posés à l'avenir (2). Vers la fin de mars, comme il retournait à Luxembourg en traversant la Lorraine, il rencontra Hagenbach, et l'on observa que ce dernier, après son retour, usa de procédés plus doux et plus conciliateurs, changement que ses ennemis attribuèrent au pressentiment de sa chute prochaine (3).

Après ce que nous avons raconté, on ne saurait guère considérer comme l'indice d'un inexplicable aveuglement, que Charles n'ait eu aucune prescience de l'approche de la tempête; qu'au contraire, à ses yeux, le nuage qui se trouvait à l'horizon ait semblé se réduire et se dissiper (4). Son erreur fut d'autant plus fatale, qu'il manquait de la vivacité et de la promptitude, à l'aide desquelles une faute peut être réparée avant d'avoir produit toutes ses conséquences. La concentration même de toutes ses facultés et de tous ses efforts vers un point unique, grâce à laquelle il était impossible de le détourner de son but par séduction ou par feinte, l'exposait aux surprises et aux attaques imprévues. Tout ce dont pouvaient triompher la réflexion, le travail et une

(1) Rnebel, s. W.

(J) lbid., s. M, 44.

(4) • Le doc, i~fail remarquer Vaierios Anshelm, • n'avait pas de raison pour craindre des (roubles, puisque les qnestioos qui auraient pu faire oailre des inquiétudes avaient déjà été réglées. » Ucrner-Ctironik, B. I, s. 110.

infatigable persévérance, il pouvait espérer l'accomplir. Mais il n'avait pas l'agilité d'action et la rapidité de coup d'œil qui met à même ceux qui les possèdent de recueillir prompte* ment un succès, de saisir un assaillant furtif, de reprendre un avantage perdu. Ce défaut de sa nature aurait pu passer inaperçu, si la destinée, avec sa propension ordinaire pour les oppositions et les contrastes ne l'avait opposé à un adversaire si remarquablement doué sous le même rapport. Cette opposition et ce contraste donnent aux deux ligures un relief exceptionnel et une netteté de contours particulièrement favorables à une juste appréciation des deux caractères. Ils étaient essentiellement hommes de différentes époques, et leur rapprochement, indice des bizarreries du siècle luimême, nous frappe comme quelque chose d'anormal. Sur le grand champ de bataille diplomatique du seizième siècle, les qualités de Louis eussent été mises à une épreuve plus sérieuse, et sa supériorité réelle eût été reconnue résider moins. dans une plus grande profondeur de dissimulation et de duplicité, que dans une intelligence plus vive et plus féconde. Charles, au contraire, à une époque moins avancée, et en rapport avec des hommes de sa trempe, n'aurait paru manquer ni de sagacité, ni de promptitude; son honnêteté et son bon vouloir eussent attiré la sympathie, et les côtés les plus rudes de son caractère eussent été placés moius en relief et eussent paru moins répulsifs.

Dans les matières auxquelles il s'appliquait maintenant, sa préférence pour les sentiers battus, pour les idées et les coutumes des temps passés, est d'autant plus digne de re- I marque, qu'en un certain sens, ses actes étaient de véritables [innovations. Aussi ardent que Louis dans la poursuite du pouvoir, aussi arbitraire que lui dans l'exercice de l'autorité,

il n'éprouva ni le même besoin, ni les mêmes occasions, ni la même tendance instinctive à rechercher l'accomplissement de ses desseins par des voies nouvelles, souterraines, peu avouables. Le roi, n'ayant à craindre aucun danger, actuel ou imminent, s'occupait sans cesse à se fortifier contre les dangers incertains ou éloignés, à l'aide de moyens pacifiques et préventifs. Il réalisait une révolution opportune etgraduelle dans le système communal de la France. L'affranchissement des communes avait été un moyen d'abattre l'arbre de la féodalité, arbre aux racines profondes et aux branches largement étendues. Mais Louis ne se souciait point de voir la nouvelle plante qu'il avait nourrie prospérer avec la même luxuriance que celle qu'il s'était efforcé de détruire. L'énorme prospérité des Flandres dont, comme on s'en souvient, il avait fait lui-même de brillantes descriptions, lui servait d'avertissement secret. Tout en continuant donc à bêcher et à arroser l'arbrisseau avec toute l'assiduité possible, il avait soin de l'élaguer et de diriger sa croissance, tandis que ses branches étaient encore jeunes et flexibles. Il établit de nouvelles chartes, fonda de nouveaux entrepôts et des foires plus nombreuses, mais il modifia les privilèges qu'il accordait et restreignit ceux d'ancienne date, de façon à assurer la dépendance absolue des pouvoirs municipaux à l'égard de la couronne. Les procédés qu'il employa pour réaliser ces innovations furent de telle nature, qu'il était à peu près impossible d'en constater l'existence, si ce n'est par leurs résultats, et il réussit à les dérober presque complètement à l'attention de ses sujets (4). Des décrets, des proclamations, de volumineux papiers d'État viennent rarement éta-

(1) Voir, dans son ouvrage sur l'Ancien régime, les commentaires de Tocqueville sur le système pratiqué par Louis XI. Son blâme n'est même pas asses sévère.

blir le sens réel des affaires et des actes de ce règne. Des ordres verbaux, des lettres privées, d'une tournure énergique, souvent brûlées aussitôt que lues (1), servaient à transmettre ses instructions, que de fidèles serviteurs exécutaient conformément à l'esprit qui les avait dictées. L'exécution des plans, poursuivie par de tels moyens, ne pouvait rencontrer une résistance concertée, et, dans certains cas, on le vil provoquer une certaine opposition pour pouvoir donner l'exemple d'une vigoureuse répression. Dans de pareilles circonstances, une sévérité salutaire, commandée parla politique et non par la passion était appliquée sans scrupule et sans pitié. Quelques lignes de l'écriture royale traçaient simplement et clairement le programme de la répression : « Recherchez les coupables, ceux surtout qui sont riches. Punissez rigoureusement, n'en laissez échapper aucun. Pendez à leur propre seuil ceux qui méritent la mort, et que leurs cadavres y demeurent un jour entier. Envoyez les prisonniers assez loin pour qu'ils ne puissent être secourus. Adressez-moi une liste des noms sur laquelle je puisse choisir un président et des juges. Désormais je ferai ces nominations moi-même, comme je l'ai déjà fait ailleurs (2). > Cette façon de procéder .aurait été impraticable pour le duc de Bourgogne, eût-il été disposé à l'adopter. Mais si Louis avait occupé cette position de chef du gouvernement des Pays-Bas, il eût sans doute imaginé d'autres expédients mieux adaptés à la situation. L'intelligence moins vive et les habitudes plus routinières de Charles ne lui auraient pas

(1) C'Mt ce que nous pouvons conclure d'après les ordre* donnés par Louis i cet effet et d'après les reproches qu'il fit éclater lorsqu'il apprit que ces ordres n'avaient pas été exécutés. Voir Duclos, t. III, preuves. ,

(i) Voir les lettres dans Duclos, t. III, preuve», pag. 3tt, 3U et ailleurs.

permis de songer seulement à mettre en lutte des principes peu développés encore et qui jamais ne s'étaient trouvés face à face; eût-il voulu le tenter, il n'aurait pu y réussir. Son esprit impatient, s'em portant à toute opposition comme à toute contrainte, n'avait aucun point de ressemblance avec ces destructeurs systématiques et astucieux des germes naissants de la liberté. Il en différait autant que les habitants des villes flamandes, à turbulentes dispositions, différaient des niveleurs dogmatiques et des révolutionnaires d'une époque moins éloignée. Le système de gouvernement qui formait la base de son pouvoir n'avait pas encore été attaqué, ni même analysé. Il était d'accord avec les traditions historiques et les relations existantes, et différait sensiblement du principe des monarchies constitutionnelles de notre époque. Les privilèges populaires, là où ils existaient, étaient des concessions des souverains; ils avaient exactement le caractère d'immunités : ils mettaient des limites à l'autorité du prince, mais ils n'y participaient aucunement. Son droit de déclarer la guerre et de faire la paix, de choisir ses alliés et de conclure tout traité qu'il pouvait juger utile, de désiguer ses ministres et de poser tout acte législatif qui ne sortait point des limites de la puissance législative elle-même, était inhérent à son titre, exempt de toute restriction et à l'abri de toute intervention. Cette indépendance complète, ce pouvoir vraiment souverain, avait pour corollaire l'obligation de protéger la contrée coutre ses ennemis extérieurs, de veiller à son bien-être, de soigner ses intérêts, de maintenir l'ordre à l'intérieur, et le règne d'une justice vigilante et impartiale. Le peuple, de son côté, était tenu d'aider son prince, de le servir en personne, de fournir à ses besoins. Tous les différends, toutes les disputes

qui pouvaient s'élever dans la mise eu pratique de ces principes, n'altéraient jamais, ne mettaient même pas en question la nature des relations entre le souverain et ses sujets. Les promesses échangées entre eux étaient telles qu'elles auraient pu s'appliquer aux rapports de père à fils; et, réelment, telle avait été leur origine. Il fallait qu'il fût leur bon prince, et ils devaient être à leur tour son bon peuple (1). »

Donc, alors que la doctrine servile de « l'obéissance passive » et de la soumission patiente à la tyrannie n'avait jamais été mise en question ni pratiquée au quinzième siècle, l'attitude de l'autorité n'en était pas moins celle du droit divin et de la puissance absolue. Le mot « despotisme > ne pouvait s'appliquer à la possession légale de l'autorité, bien que celle-ci fût sans limite, ni à l'exercice même rigoureux du pouvoir, mais seulement à l'abus et à la négligence dont cet exercice était entaché. De pareilles accusations eussent été accueillies avec une dédaigneuse surprise, par un prince qui, comme Charles de Bourgogne, se piquait de comprendre à merveille et d'exécuter avec minutie tous les devoirs de sa charge. Et l'on ne saurait nier que sa politique et ses travaux n'aient contribué à la situation favorable et à la prospérité croissante de ses Étals. La part importante qu'il avait prise dans le conûit pour la conquête de la couronne d'Angleterre avait eu pour résultats des traités de commerce nouveaux et plus favorables (2). Ses acquisitions de territoire avaient donné plus de sécurité au

(1) Les idées de Charles sur ce sujet apparaissent dans ses lettres et ses discours. An diX'huitième siècle, nous voyons les ministres de Marie-Thérèse proclamer précisément les mêmes principes dans leurs discussions avec le peuple des Pays-Bas autrichiens, lequel assurément ne se considérait pas comme vivant alors sous ou joug despotique.

(i) Rymer, FcecUra.

trafic et fourni de nouvelles sources de richesses (1). Ses entreprises en France, si elles n'avaient pas atteint le but qu'il s'était proposé, avaient du moins eu pour effet de mettre un terme aux tentatives d'agression qui les avaient provoquées dans l'origine; elles avaient limité au territoire ennemi les pires calamités d'une guerre, qui, en d'autres circonstances, aurait eu lieu sur le sol de ses propres États. Par dessus tout, son administration intérieure s'était distinguée par une régularité scrupuleuse dans la gestion des affaires ordinaires, par la suppression de beaucoup d'abus, par la vigoureuse répression des crimes. La disparition, dans les parties de ses domaines où il en restait encore, des dernières traces de la guerre civile, l'abolition des combats singuliers, ou jugements de Dieu, dont l'usage brutal, répandu parmi les classes inférieures de la population, l'avait autrefois impressionné avec dégoût (2), le retrait ou la non-application de toutes les vieilles coutumes qui avaient pour effet d'atténuer ou d'affaiblir le respect des lois (3), tout cela aurait valu au duc quelque crédit, de la part des historiens d'une école moderne, si ces réformes, au lieu d'émaner de son initiative, avaient été accordées pour satisfaire aux exigences populaires (A).

(1) Les avantages résultant de l'annexion de la Gueldre sont indiqués dans la Relation deB. Navagero.

(2) Lamarche. — Goltut. — Basin.

(3) Ce ne fat pas seulement dans les procès criminels , mais anssi dans les procès civiU, qu'il »n joignit aux tribunaux une prompte administration de la justice. Voir Meyer, fol. 345.

(4) Comme on peut bien le poosnr, nous n'avons qne des informations bien insuffisantes sur les détails ordinaires de son gouvernement, lesquels occupaient la plus grande partie de son temps. 11 parait qn'il se plaisait à proposer des mesures d'inU-rét public, telles que la construction de nouveaux canaux, et qu'il a cherché, dans la limite de son pouvoir, en toutes occasions, i introduire des réformes dans la discipline de l'Eglise et des couvent». Parmi les keuren, ou statuts de gui Ides, qui reçurent son approbation, il y en a un qui

Toute une série d'efforts faits dans le même but fut complétée par une mesure qu'il avait longtemps méditée. Comme nous l'avons vu, la juridiction de la couronne et du parlement français sur la Flandre avait été formellement abolie par le traité de Péronne. Naturellement, celte juridiction ne s'était jamais étendue à la Hollande et aux autres fiefs impériaux, mais le droit, qu'était censé avoir sur ceux-ci le conseil impérial , n'avait jamais reçu d'application, et il était même depuis longtemps tombé complètement en désuétude. Toutefois, on ne pouvait contester que la juridiction suprême ne résidât dans le pouvoir souverain, la source de la juslice, ni que le chef réel de la contrée, de quelque façon que son pouvoir lui eût été transmis, ne fût en droit de l'exercer. Charles n'usurpait donc point les prérogatives suprêmes des seigneurs féodaux ni les privilèges des provinces (1), en instituant une cour destinée à connaître des appels de tous les tribunaux locaux des Pays-Bas. En pratique, c'était simplement déléguer à d'autres, mieux appropriés à cette tâcbe, un droit qu'il avait déjà exercé en personne. Le changement affectait simplement la forme dans laquelle ce droit s'exerçait. Ceux qui sollicitaient un pardon ou des faveurs

r interdit de prendre des apprentis au dessous de l'âge de treize ans. Il esl à supposer que cette interdiction fut motivée par des considérations d'humanité. Mais s'il en esl ainsi, la mesure fat inefficace, car nous voyons des écrivains belges du seizième siècle se vanter que des enfants de quatre ans étaient eu état de gagner leur vie dans les villes des Pays-Bas.

(1) La première de res allégations fut formulée par Louis XI dans le procès qu'il Bti la mémoire de Charles, en 1483. Naturellement, pour soutenir celte assertion, il était nécessaire de déclarer le traité de Péronne nul et frauduleux dés le principe. (Histoire de Bourgogne, t. IV, preuves, pag. cclxxxiii.) Cependant, comme nous l'avons vu, ce traité avait été ratifié par Louis après sa libération et enregistré par le parlement sur son ordre formel. La seconde imputation se rencontre particulièrement chez les écrivains modernes, qui semblent supposer que la Hollande et les autres provinces étaient, par leurs chartes, exemptes d'un principe d'application universelle, et que les souverains des Pays-Bas s'étaient dépouillés eux-mêmes de leur droit de toute juridicliou.

pouvaient toujours trouver accès auprès du prince dans la salle de ses audiences, mais ceux qui prétendaient faire valoir un droit devaient s'adresser à lui par la voie légale de son « grand conseil dejuslice. » Ainsi le nom et la constitution du nouveau corps étaient identiques à ceux des autres assemblées par le canal desquelles il administrait ses affaires; il en était lui-même le chef titulaire et ce corps était censé le suivre dans toute localité où il transférait sa résidence. Cette organisation qui a conduit certains écrivains à supposer l'existence d'une Chambre étoilée, avec une procédure secrète, illégale et arbitraire, signifiait seulement que les jugements ainsi rendus étaient définitifs, et émanaient directement de la source à laquelle toutes les cours allaient puiser leur autorité et à qui la loi empruntait toute sa force (1). Le conseil de justice avait son siège permanent à Malines, ville convenablementsituée,à cet effet, entre les deux grandes provinces de Flandre et de Brabant (2). Hugonèt, le chancelier de Bourgogne, avait été nommé président, et les autres membres avaient également été choisis parmi les jurisconsultes les plus éminenls que Ton pût rencontrer dans les domaines du duc. Le serment qu'ils prêtaient était le même que Ton exigeait des autres juges; ils devaient jurer de décider toutes les questions conformément aux lois, sans faveur ni délai

(1) C'est ainsi aussi que la cour du Banc du roi, dont les cours dtvs Plaids communs et de l'échiquier étaient des émanations, suivaient, dans l'origine, le souverain, qui, probablement, les présidait en personne.

(S) Il n'y avait pas d'appel dans les procès criminels. Était-ce un avantage ou un désavantage pour les personnes accusées à tort Y Nous ne le disons pas. Mais, du moins, c* régime n'admet pas les récits de fantaisie qu'on a faits à propos d'individus innocents qu'on refusait de laisser juger par leurs pairs et qu'on traînait devant un tribunal éloigné, on même étranger. Comme le plus grand nombre des procès porlaionl sur des discussions commerciales, Malines était un endroit bien choisi pour le sii-ge de la justice, comme ce fut plus tard un point de jonction bien choisi pour les chemins de fer de la Belgique.

inutile et s'efforcer d'éviter aux plaideurs des frais exorbitants (1).

Bien qu'aucune objection n'eût été faite contre son érection, le parlement de Malines, car ce corps établi sur le même plan que le parlement de Paris, était ainsi nommé communément, fut aboli, sur la demande des populations de Flandre et de Hollande, lors de l'orageuse réaction qui suivit la mort de Charles. Les difficultés qui s'ensuivirent firent comprendre combien était grande son utilité; on le rétablit en 1505 et il continua à remplir ses fonctions, comme il lavait fait précédemment, sans partialité et sans reproche, aussi longtemps qu'une partie des Pays-Bas demeura sous la domination de la maison d'Autriche. La seule imputation grave qu'on lui ait adressée, est d'avoir dû son origine à Charles le Téméraire, par qui on le supposait fondé dans le but de renverser les barrières qui séparaient les différentes provinces, afin de les réunir toutes ensemble et d'en former un seul État homogène. On ne saurait nier qu'il ait cherché à atteindre ce résultat, mais il serait aussi impossible de contester que les difficultés procédant des franchises locales et d'anciennes rivalités, que l'absence d'un sentiment patriotique général pouvant être excité par un seul appel et répondre à une même impulsion, furent du nombre des principales causes qui, un siècle plus tard, amenèrent des tiraillements et empêchèrent l'union de tous les peuples des Pays-Bas contre la domination espagnole. Ce sont ces causes qui ont forcé une minorité luttant pour l'indépendance, à appeler à elle l'étranger, et qui, son

(1) Meyer; Gollut; Lamarch»; Haynin; Ancienne Chronique, etc. — Un* coor dé l'échiquier, de forme identique, avait déjà été instituée. Voir Hoynck Van Papendrecht, Analecla lhlgica.

secours obtenu, l'ont rendu d'un faible avantage; qui ont fait durer cinquante ans un différend qui aurait dû se terminer rapidement et ont enlevé enfin au succès final du peuple la plus grande partie de sa valeur» puisque la contrée demeurait divisée et démembrée, était ravie à ses destinées • naturelles et déchue du rang et de la position qu'elle était en droit d'espérer et auxquelles, en d'autres circonstances, elle eût été mise à même d'atteindre (1).^

Il est moins surprenant que l'on ait considéré comme la preuve d'intentions mauvaises et tyranniques, l'organisation d'une force militaire permanente, à laquelle Charles s'était, à une certaine époque, adonné avec tant d'application. Une opinion de ce genre ne reposant sur aucun fait déterminé ne saurait être renversée par l'examen ni par l'étude. Nous ne

(1) La grande révolution de la dernière moitié du seizième siècle, si nécessaire qu'elle fût, comme remède à certains maux, et si glorieuse qu'elle fût quand oo la considère sous certains aspects, n'amena pas cependant la réalisation des idées existant antérieurement en ce qui concernait la future grandeur des Pays-Bas. Des observateurs intelligents avaient prévu, selon l'expression de Ntccolo Tiepolo la création • d'uno stalo amplissimo e cosi forte e potente, si per lo silo, corne per la riccheiza di moite buone lerre et mollitudine de' popoli atlissimi alla guerra, che si potria forse coroparara di force a qualunque attro reguo dei chrisUani. » Jamais peut-être idée aussi fausse n'a été aussi généralement acceptée que celle qui représente la révolte des Pays-Bas comme la résistance opposée par une faible naliou i une grande. Celte terrible * puissance espagnole » du seizième siècle avait ses véritables foudations dans l'industrie, la richesse et la position des Pays-Bas. L'Espagne profitait de ces ressources, mais oo les créait point. Les Pays Bas auraient pu aisément arrêter toutes forces quelconques que Philippe II aurait pu envoyer contre eux. Leur faiblesse a eu pour cause leur manque d'union, ce défaut que Guillaume le Taciturne déplora continuellement et qui fut la source de toutes leurs difficultés. Hais luimême proclamait avec vanité que les provinces étaient indépendantes les unes des autres, et reconnaissaient leur souverain sous différents titres. Et, pendant ce temps, par une étrange inconséquence, il demandait pour les états généraux et pour le conseil d'Etat des pouvoirs qui ne pouvaient appartenir qu'aux représentants d'une nation unie et d'un gouvernement consolidé. Il serait oiseux de chercher à combattre l'opinion que la centralisation est naturellement et nécessairement l'enoemie de la liberté. Cependant nons pourrions demander si l'Ecosse a perdu ses libertés par une union législative avec l'Angleterre, si l'Irlande est plus mal gouvernée par un parlement britannique qu'elle ne l'était quand elle formait un royaume séparé, ou si le système communal est celui qui approche le plus de la puissance générale de droits égaux.

HISTOIHE

nous hasarderons pas, en conséquence, à la combattre. Nous pouvons nous demander toutefois, si le témoignage de l'histoire est suffisant à lui seul pour établir la connexion intime qu'un système de philosophie politique généralement admis constate entre l'établissement et l'entretien d'armées permanentes d'une part, la fondation et le maintien d'un pouvoir irresponsable de l'autre. D'éminentes autorités nous démontrent que la monarchie, tempérée par l'existence d'institutions parlementaires et limitée par la faiblesse du souverain, l'esprit martial et les mœurs indépendantes du peuple, a été suivie, sur le continent européen, par unpouvoir dégagé de toute entrave constitutionnelle, et mis à l'abri de toute crainte de mécontentement ou de révolte populaire. Telle fut la conséquence d'une modiûealion dans le système militaire, modification qui a dû son origine à des projets de conquête ou à des nécessités de défense et qui impliquait la formation d'armées régulières. Celles-ci étaient exclusivement composées d'hommes préparés tous en vue d'un but commun, accoutumés à une action commune et machinale, endurcis par de longues campagnes, armés pour imposer silence aux assemblées représentatives, faisant plier toute résistance devant la volonté du maître et tenant les nations dans un esclavage absolu. L'Angleterre, ajoute- t on, préservée, par sa position insulaire, de tout danger d'invasion, n'a trouvé l'occasion de maintenir sur pied des troupes considérables et organisées qu'à une époque beaucoup plus avancée. Instruite alors par les discussions d'un siècle éclairé, avertie par l'expérience des nations voisines, elle a pris les précautions que celles-ci pouvaient et auraient dû prendre; elle a su renfermer dans ses limites naturelles une force qui ailleurs était devenue un engin d'oppression

et placé ses libertés surdes fondements nouveaux et inébranlables (1).

Si ces idées sont justes, l'histoire des principaux Étals européens, sauf une seule exception, pendant plusieurs des siècles écoulés et, dans l'avenir, aussi longtemps que prévaudra le même état de choses, devra désormais être e ffacée de la mémoire, ou n'y laisser que des souvenirs de désespoir et d'horreur. Il faudrait alors considérer cette longue période, comme une époque à peu près barbare, incapable de développement et de progrès, comme un règne de force brutale, aussi exceptionnel — si une telle situation peut-être considérée comme exceptionnelle — au point de vue des destinées humaines, que ces courts intervalles dans l'histoire de la Grèce et de Rome, où les tyrans, environnés de leurs satellites, défiaient la haine de leurs sujets et les forçaient malgré eux à l'obéissance, époques qui peuvent être considérées comme prouvant la nature éphémère de tout gouvernement qui ne repose pas sur l'assentiment des gouvernés.

Quand nous examinons cette théorie à la lumière des faits historiques, nous reconnaissons que, sans les nier absolumeut, elle tient peu de compte des différences essentielles que chaque nouvelle élude confirme et rend plus frappantes entre tous les gouvernements européens et le gouvernement anglais, à partir du moment où la physionomie réelle de celui-ci commence à se dessiner. Prétendre simplement que ce fut le meilleur de tous les gouvernements qui participent d'une origine commune et d'un même caractère général (2), c'est

(1) Nulle part cette opinion n'est exprimée a*ec plus de force et de précision qae dans

le premier chapitre de l'Histoire d'Angleterre de Macaalaj.

(3) C'est l'opinion, formulée presque daos les mêmes termes, par les deux pins émi-

nentes autorités qui aient écrit sur le caractère de \'ffi9toire d'Angleterre. - Hallam et -

perdre de vue ce remarquable mélange de souplesse et de force qui lui permit de supporter tant et de si violentes secousses, d'endurer les tiraillements continus résultant des luttes des partis et de la promulgation des idées nouvelles, afin de s'adapter également à chacune des périodes successives d'une civilisation toujours en progrès. On peut dire aussi exactement de l'Angleterre au moyeu âge qu'à toute autre époque, qu'elle possédait seule un système de gouvernement en vertu duquel aucun des éléments qui constituent la société politique n'avait d'existence séparée et ne se fondait complètement dans les autres. Chacun de ces éléments tirait sa vitalité d'une source unique et n'avait d'activité ou de pouvoir qu'en se combinant avec les autres. Ailleurs, les institutions communes à l'Europe entière s'étaient développées côte à côte, réagissant l'une sur l'autre, se fondant et s'harmoniant avec plus ou moins de perfection. En Angleterre seulement elles fonctionnaient comme accessoires d'un système préexistant qui les tenait toutes réunies et subordonnées. Eu Angleterre, la couronne, l'Eglise, la noblesse, • les communes, pris séparément, jouissaient de moins de protection et de privilèges que dans les autres États, mais unis et marchant d'accord, ils avaient une puissance plus large et plus complète que celle dont ils disposaient ailleurs. Ce n'était pas seulement parce qu'en Angleterre, les représentants des trois ordres étaient régulièrement assemblés pour recevoir des propositions, présenter des griefs ou voter des subsides, mais parce que, comme son nom l'indique, cette assemblée constituait le Grand Conseil du souverain, participait à ses délibérations et donnait de l'autorité et de l'efficacité

Macaulay. A leur point de vue, la supériorité de la constitution anglaise consistait dans trois on quatre distinctions, qui seront indiqués dans le texte.

DE CHAULES LE TÉMÉRAIRE. il!

à ses décrets (4). Non seulement le roi De pouvait apporter aucune modification fondamentale aux lois sans le consentement du parlement, mais, grâce au concours de cette assemblée, la justice était rendue d'une façon constante, sans être entravée par des privilèges ou des chartes, ni limitée par des immunités de classes ni des droits de localité. Le roi ne pouvait imposer aucune taxe de sa propre volonté, et, de plus, le contrôle des deniers publics était placé dans les mains des communes; ce n'était gas seulement une digue posée dans le but de contenir ses desseins et ses plans; c'était un pouvoir modérateur, destiné à confirmer ses prérogatives, à redresser ses erreurs et à lui rendre plus forte, après une déviation momentanée, son influence légitime (2). Les serviteurs de la couronne n'étaient pas seuls responsables devant la nation; le souverain lui-même avait constamment à rendre compte de ses propres actes (3) ; en d'autres termes, jamais la forme de la constitution ne pouvait ni limiter ni étouffer les manifestations de l'esprit qui l'avait inspirée. Sur le continent , la

(i) Sur le continent, comme nous Tarons fait comprendre, le « conseil » du souverain faisait partie de sa maison. Il n'avait aucun rapport avec la législature, tandis que, en Angleterre, le conseil privé même avait, dés l'origine, un certain rapport avec le parlement. Commines et lus ambassadeurs vénitiens proclament les grands avantages d'un corps constitué commet» parlement d'Angloterre, non seulement parce qu'il constitue un rempart pour la liberté populaire, mais à cause de la force considèrablo qui résulte pour le gouvernement du concours public que prêtent à ses mesures les représentants de toute la nation.

(S) Dans tous les Étals du moyen âge, le pouvoir législatif du prince et son droit d'im. poser des taxes étaient plus ou moins limités, soit par des stipulations constitutionnelles eipresses, soit par des principes universellement reconnus.

(3) Ce système ne fut adopté sur le continent que vers la fin du dix-huitième siècle. D'un autre côté, les monarques français les plus despotiques, depuis Louis XI jusqu'à Louis XIV, reconnaissaient le principe de la responsabilité ministérielle, et la nécessité de consulter l'opinion publique pour les nominations et les destitutions en ce qui concernait les plus hautes fonctions de l'État.

noblesse jouait dans le mécanisme du gouvernement un rôle bien moins important qu'en Angleterre, mais elle avait, sur ses domaines privés, un pouvoir qui se trouvait sans cesse en conflit avec l'autorité de l'État et qui tenait cette dernière en échec. L'influence qui, en Angleterre, n'appartenait qu'aux représentants de la nation était répartie, ailleurs, entre les assemblées provinciales. Les grandes villes du continent jouissaient des avantages du gouvernement représen- . tatif dans une mesure plus large que les villes anglaises, mais en Angleterre, et dans celte contrée seulement, les plus petites communes participaient au règlement des affaires de l'Étal (1). Dans plus d'un pays continental, le feu de la vie nationale brûlait d'une flamme plus intense ou du moins, jetait un plus vif éclat qu'en Angleterre, mais ce n'est que dans ce dernier pays que nous voyons, à partir des époques reculées, le Peuple être considéré non comme une classe à part ni comme le rebut des autres classes, mais comme l'assemblage de toutes, comme la Nation elle-même.

Ces distinctions doivent nous faire mieux comprendre les véritables causes de cet agrandissement du pouvoir monarchique, dans les quinzième et seizième siècles, qui est I'ud des traits les plus frappants de l'histoire de l'Europe, aussi bien que les raisons pour lesquelles cet agrandissement fut comparativement de peu d'importance en Angleterre et de peu de durée. Ceux qui ont entrepris d'expliquer le phénomène dont nous venons de constater l'existence ne sauraient nier que, sans aucun changement dans son système mi-

(i) Il est singulier qu'on ait souvent donné pour origine à la liberté anglaise les chartes municipales. L'histoire d'Angleterre ne présente pas d'exemple de cités dotées d'énormes privilèges, tels que ceux qai existaient en Castilie, dans les Pays-Bas et dans diverses parUes de l'Allemagne. Mais, d'un autre côté, ce qui constituait un bourg en Angleterre, n'était, en général, sur le coulineni, que le domaine d'un gentilhomme.

litaire, l'Angleterre a éprouvé, à cette même époque, bien qu'à un moindre degré et pour un terme moins long, une modification identique dans l'esprit de ses institutions. Il est reconnu que les Tudors étaient plus arbitraires, dans leur langage comme dans leurs actes, que les Plantagenets ne l'avaient été; qu'ils rencontraient chez leurs sujets une servilité plus complète, que leurs ordres étaient suivis avec une plus aveugle soumission. Leur cours était plus pompeuse que celle de leurs prédécesseurs, leurs décrets plus respectés, leurs personnes plus sacrées. On objecte que la constitution n'en fut nullement altérée, que l'accroissement du pouvoir, de l'influence, du respect de la couronne, était la conséquence des récentes guerres civiles qui avaient ruiné l'ascendant de la haute noblesse. Si impérieux que fût, ajoûte-t-on, le ton sur lequel les Tudors s'adressaient à leurs sujets, si humbles que fussent ceux-ci devant leurs princes, si une offense grave était faite à la constitution, le peuple devenait audacieux et menaçant, le souverain s'alarmait et se hâtait de reculer. Tout cela est parfaitement vrai et confirme l'exactitude de la situation que nous avons décrite. L'étendard de la liberté saxonne s'élevait haut et ferme, à une époque d'obscurité profonde, quand les races continentales étaient encore écrasées et déchirées au sein d'un véritable chaos; il avait dominé les auteurs de la conquête normande et de la féodalité, se couvrant du brillant éclat de décorations extérieures, mais conservant ses proportions simples et massives. Maintenant, de la même façon, il planait au dessus des prétentions trop ambitieuses de la royauté établie sur des fondations plus étroites. Mais, si ces fondations avaient été, comme sur le continent, la seule base possible d'un édifice politique, si les mêmes problèmes, qui

2il HISTOIRE

y demandaient une solution avaient également produit en Angleterre un intérêt non seulement local, mais universel, si des obligations restreintes à certains corps et des privilèges également limités y avaient été Tunique appui de la société, cette contrée, elle aussi, en aurait été réduite à confier ses destinées à la direction exclusive de la couronne. D'autre part, si les nations continentales s'étaient trouvées en possession, dès cette époque, de libertés populaires larges et bien déûnies, l'établissement d'un pouvoir absolu n'aurait pas été opportun, puisqu'il n'eût pas été nécessaire. L'Angleterre a conservé, au seizième siècle et a développé au dix septième, la liberté dont elle a toujours joui et qu'elle a toujours su défendre. Les peuples du continent n'étaient pas exposés à perdre la liberté qu'ils n'avaient jamais eue et n'auraient pu conquérir, par une révolution précoce, une indépendance dont les éléments n'étaient pas encore rassemblés. Il y avait auparavant un travail préparatoire à accomplir. Il y avait un ordre naturel à suivre, dans la dernière période comme au début du vaste plan sur lequel sont tracées les destinées des nations modernes et dans l'œuvre graduelle dans laquelle chaque nation à son tour sert en quelque sorte de type et de modèle aux autres. Mise à part l'incontestable vérité de ce principe, que toute action suscite une réaction et, en quelque sorte, par conséquent, s'oppose à elle même, l'absolutisme, au lieu d'être un pas en arrière, fut un pas on avant. Les révolutions d'une époque plus rapprochée de nous n'ont pas renversé, mais ont au contraire consommé l'œuvre de ces temps rèculés. Avant qu'une liberté véritable pût naître, il fallait que l'autorité eût atteint son point culminant; pour qu'il existât un peuple, l'État avait à perfectionner son organisation et à assurer son

existence. Que le progrès eût à détruire, aussi bien qu'à construire, qu'à un certain moment il fût étouffé par une longue apathie, arrivant presque à une suspeusion complète de vitalité, c'est ce que l'on ne saurait nier. Toutefois, à strictement parler, ce que la suprématie royale parvint à écraser, ce n'était point la liberté, c'était le privilège, ou, si l'on veut, une sorte de liberté qui, sous tous les rapports, participait de la nature d'immunités, une liberté égoïste, isolée et incompatible avec la sécurité, l'unité et l'harmonie de la nation, une liberté licencieuse, arrogante, incapable de reconnaître l'ascendant dune autorité commune et suprême. La liberté féodale fut anéantie, la liberté municipale se mit à languir, alors que l'esprit qui les animait l'une et l'autre était en voie de chercher un développement plus complet et plus large. Les institutions parlementaires, si on peut les appeler ainsi, de la France du moyen âge, ne vinrent pas à périr uniquement à cause de la faiblesse qui leur était inhérente. Ces institutions, comme on le sentit instinctivement quand, dans les moments de pressante nécessité, et à défaut de toute autre ressource, on les fil revivre temporairement, étaient condamnées parce qu'elles n'avaient jamais été autre chose que la manifestation querelleuse et discordante d'un antagonisme de classes. Les Cortès de la Castille et de l'Aragon perdirent une liberté plus grande de délibérations et un droit de censure des actes du pouvoir exécutif plus étendu que celui qu'avait jamais exercé le parlement anglais, à la suite de la restauration de l'unité ibérique, qui réduisit ces anciens royaumes à «l'état de simples provinces d'un empire. Les pouvoirs exorbitants que possédaient les tribunaux et les magistratures locales furent pour quelque chose aussi dans ce résultat. Dans les Pays-Bas, les

privilèges des citoyens et les immunités provinciales s'unirent avec la plus noble des causes, avec le plus précieux des droits pour résister aux tendauces consolidatricesdu seizième siècle. Mais ce ne fut, comme nous Pavons remarqué déjà, qu'au prix de divisions intérieures, et les conséquences qui s'ensuivirent Turent de continuelles discordes et dissensions, jusqu'à ce que le système entier s'engloutit dans la tempête révolutionnaire du dix-huitième siècle.

L'agrandissement du pouvoir monarchique, à cette période, fut simplement une des manifestations de ce progrès auquel les États furent redevables 'd'une forme compacte et définie, les nations ayant acquis la conscience d'elles-mêmes et la société s'étant assise sur des bases si fortes qu'elle fut capable de résister aux causes de désagrégation auxquelles elle est constamment exposée. Nous pouvons concéder que, dans ce cas, comme dans tout autre semblable, le courant des événements n'était pas paisible et égal, mais bouillonnant, troublé et impétueux; qu'un mouvement, naturel à l'origine, a été exagéré et détourné de son but par suite d'efforts artificiels; que les moyens mis en œuvre pour l'exciter renversèrent bien des institutions qui auraient pu être épargnées, dissipèrent des ressources qu'il aurait fallu ménager et étouffèrent des aspirations qu'on aurait dù laisser développer et agir. Nous devons constater aussi l'emploi occasionnel de la force, et une tendance constante à y recourir en cas de besoin, bien qu'en réalité, elle fût d'un usage moins ordinaire et moins efficace que la ruse, et le parti tiré des divisions et des troubles mêmes que l'on avait pour but de faire disparaître; de telle sorte que chaque élément fut soumis, à son tour, à la pression qui devait les réunir tous en une masse compacte. Le rôle joué par chaque agent spé-

cial ou secondaire fut relativement bien peu important; leur action eût été sans aucun effet, si un courant fort et bienfaisant n'eût dès l'origine été mis en mouvement dans cette direction, si toute une masse d'idées, de théories, de sentiments et de faits, n'avait été s'agitant et convergeant vers un point unique. Pour l'établir, on ne saurait trouver d'argument plus fort que l'existence de deux faits, l'un actuel et de notoriété générale, l'autre facile à démontrer par le témoignage de l'histoire. C'est d'abord, que les gouvernements les plus forts au point de vue des ressources matérielles ont été renversés par les efforts constants de l'opinion publique. C'est ensuite que les gouvernements despotiques du seizième siècle étaient excessivement faibles sous ce rapport. L'établissement d'armées permanentes sur une échelle proportionnée à l'usage que l'on en voulait faire n'a ni précédé, ni même accompagné la consolidation de la monarchie absolue. Si la relation entre ces deux faits fut celle de la cause avec Peffet, ils se sont produits au rebours de l'ordre naturel et ordinaire. Est-ce grâce à l'établissement sur pied de paix de deux mille lances et de quelques garnisons d'infanterie éparpillées, avec la ressource, en cas de guerre, de mettre en campagne une armée de trente mille hommes à peine, provenant en grande partie du dehors, que les monarques français du seizième siècle se sont élevés à une puissance telle que leurs douze millions de sujets passent pour avoir reçu leurs injonctions avec la soumission passive d'un troupeau de moutons? Est-ce celle force modérée qui leur permettait de répondre quand on s'informait du chiffre des revenus dont ils pouvaient disposer, qu'ils étaient à môme d'obtenir tout ce qu'il leur plairait dedemauder, qui les faisait l'objet moins du respect et de Pamour de leurs sujets.

que de leur adoration, a laquelle ils devaient, même quand personnellement ils n'étaient dignes que de mépris, d'être considérés comme inviolables et dignes de toute vénération ; qu'au milieu des fureurs d'une longue guerre religieuse, le trône demeura inébranlé, l'ordre de succession non interrompu; que les huguenots s'abstinrent de conspirer pour renverser un prince catholique, et que les forces d'armées catholiques soutinrent les droits d'un prince protestant? Au milieu des convulsions terribles et de la prostration qui accompagnèrent ces luttes, les observateurs intelligents purent prédire le prochain apaisement des troubles et les grandes destinées de la nation, non seulement à cause de sa force de vitalité extraordinaire et si souvent prouvée, mais eu égard, surtout, à sa constante et impérissable loyauté envers ses princes, sentiment basé sur la conviction que l'unité et l'existence de la France étaient intimement liés à la grandeur et à la conservation de son ancienne royauté qu'il fallait conserver entière et dans tout son éclat. Quand, à l'occasion d'une accalmée au sein de ces horribles convulsions, un peuple armé et campé, inaccoutumé à la guerre civile et habitué à agiter les questions les plus sérieuses, rempli de haine contre la noblesse et révolté de l'imbécillité du monarque, discutait par l'organe de ses meneurs les remèdes à apporter à des maux qui résultaient évidemment des vices du système existant, toutes les propositions qui étaient présentées pour renverser ou pour modifier celui-ci, pour assembler les états généraux, pour créer de plus importants organes du sentiment public, pour rechercher le moyen de donner plus d'influence à la volonté nationale, furent rejetés comme impraticables et abandonnés par leurs auteurs; non seulement les divisions populaires supprimaient l'espoir de

fonder un accord unanimesurla portée de ces réformes, mais le pays tout entier, opposé au renouvellement des anciennes divisions, était d avis. que le remède à apporter à ses maux devait être cherché ailleurs que dans des projets aussi hasardeux, aussi périlleux au point de vue de l'intégrité et du salut du royaume (1). N'était-ce point ailleurs que dans le chiffre de leurs troupes, nombreuses relativement à celles des autres nations, mais insignifiantes comparées aux populations au sein desquelles elles avaient été levées et parmi lesquelles elles étaient répandues, que les rois d'Espagne, au seizième siècle, avaient puisé celte autorité si haute que leurs édils étaient accueillis comme les émanations sacrées d'un pouvoir divin? La plus fière et la plus orgueilleuse des aristocraties qui avait obtenu et conservé le droit de renoncer à son serment d'allégeance et de faire la guerre à son souverain quand il lui plairait, abandonna ces hautaines prétentions sans rien perdre de l'arrogance de sa nature et trouva la plus haute récompense qu'ambitionnât son orgueil, dans la profondeur même de son abaissement. Elle flétrit l'indépendance dont elle s'était targuée jadis, la déloyauté dont elle avait usé envers ses maîtres, comme un ineffaçable déshonneur. La plus hautaine de toutes les races se vit dépouillée de ses immunités et privilèges, peu nombreux,

(1) Les différents faits signalés à propos de celle discussion ont été principalement recueillis dans les Relazioni de Nicolo Tiepolo, Marino Cavalli, Matleo Dandolo, Gio vanoi jCapello, Giovanni Soranzo, Zaccaria Contarioi, Michèle SoriaDO, Lorenzo Prioli, etc. Les plu* instructifs renseignements sont ceux de Dandolo, de Soriano et de Priuli. Les Relazioni sont un commentaire rapide des documents et des récits de l'époque. Nous y voyons ie siècle se miraot dans son propre miroir, nous y trouvons les événements du temps jugés par les plus sages observateurs contemporains. Ces jugements, trop généralement négligés, devaient être soigneusement étudiés avant qu'on se hasarde à prononcer ceux de la postérité. Parmi les autres ouvrages consultés, nous citerons la Ritratti di Francia, et l'Acte di Guerra de Machiavel.

iiO HISTOIRE

mais d'une énorme portée, sans qu'aucune protestation colleclive ou isolée se fût fait entendre (1) et, tout en conservant sa vigueur martiale et son fier patriotisme, elle devint la plus soumise et la moins turbulente de toutes les nations. Au sein de perpétuelles guerres étrangères, qu'accompapagnèrent une foule énorme de charges et de calamités, la banqueroute nationale, les défaites, la perle de provinces soumises, à peine uue plainte se faisait-elle entendre et la tranquillité intérieure devint de plus en plus profonde, jusqu'au jour où, malheureusement, elle dégénéra en torpeur mortelle. Sur les côtes du nouveau monde, l'ardeur naturelle de ce peuple pour la conquête et la domination était unie à la fidélité et au dévoûment le plus entiers envers la couronne; les aventuriers les plus habiles et les plus audacieux dont l'histoire ait signalé les exploits, se contentaient d'étendre les possessions de leurs maîtres, quand ils auraient pu facilement fonder des empires à leur profit, et si, parmi eux, un seul manquait a sa foi politique, il tombait aussitôt, comme Lucifer, de la place qu'il avait usurpée. Pouxonsnous croire que si les rois d'Angleterre, au seizième siècle, avaient eu les moyens de lever et de garder sous la mais une armée régulière, que s'ils avaient tenté de la faire servir à subjuguer leurs peuples, la liberté anglaise aurait dû lom-

(1) « En Espagne, i dit lord Maecaulay, «où les vieilles institutions parlementaires ont été aussi fortes que dans auenne antre partie de l'tnrope, elles ont ln lté énergiquement pour rester debout, mais elles ont lutté trop tard. Les ouvriers de Tolède et de Valhadolid ont défendu vainemeot les privilèges des cortès castillanes contre les vieux balaillooi de Cbarlet-Quiot. • Ceci serait un puissant argument a l'appui de la théorie de Macao lay concernant les armées permanentes, si les faits s'étaient passés comme il le dit. liais. 4 l'époque dont il s'agit, Charles-Quint, n'ayant pas encore fait de campagnes, o* possédait pas de vieux bataillons. Les troupes régulières qu'il possédait ne $« trouvaient pas alors en Espagne; le gouvernement était impuissant et inerte, et le conflit existait entre les corn» munes et les nobles, ceux-ci luttant pour leur défense personnelle plu* que pour les prérogatives du souverain.

DE CHAULES LE TÊMÊKAlKE.

bcr et périr (1)? N'eûl-elle pas plutôt rassemblé toute son énergie et triomphé plus complètement que jamais? Et si, avant rétablissement d'une armée permanente en Angleterre, de suffisantes garanties constitutionnelles n'avaient pas été obtenues, le même esprit qui les a fait naître ne se serait-il pas aussitôt et rapidement élevé pour combler avec toute la vigueur nécessaire, une aussi grave lacune? Ce remède, dira-t-on, il eût fallu pour l'appliquer, recourir à la guerre civile; mais ne fallut il pas aussi une guerre civile pour s'assurer le bénéfice des moyens préventifs dont il fut fait usage. Les armées permanentes sont incontestablement capables d'étouffer des révoltes partielles, mais peuvent-elles éteindre le feu révolutionnaire? ne seraient-elles pas plus propres au contraire, si on voulait s'en servir comme moyen d'oppression, à le propager et à l'étendre (2)? Les armées permanentes contribuent à la stabilité des gouvernements, mais ont-elles jamais été, en quelque lieu que ce soit, la source principale de cette stabilité (5)? Si les armées existant en Europe étaient tout à coup dissoutes ou dispersées, il n'est pas un gouvernement peut-être qui ne fût renversé; mais s'ensuit-il que tel est le but vers lequel se dirigent les aspirations des peuples dans leurs luttes intestines? Il est incontestable que telle serait, dans toutes tes contrées, l'œuvre qu'accompliraient les peuples résolus à échapper à l'esclavage et mûrs pour leur émancipation. Pourrions-nous

(1) Tel aurait été le cas suivant lord llacaulay. Nous espérons qu'on ne nous accusera pas d'outrecuidance parce que nous combattons les opinions d'un aussi grand écrivain. Ce ne sont pas des opinions qui loi soient particulières. Ce qui lui est particulier, c'est l'admirable manière dont il les a exprimées.

(2) C'est précisément la remarque faite par L. Prinli, dans sa Relazioni di Franrta.

(3) On ne considère pas, évidemment, ici, le cas de dépendances ou de territoires conquis. C'est une antre question de savoir si les ressources d'une nation peuvent suffire poar en subjuguer une autre.

croire que, que si une occasion de se révéler avait été donnée à ce que Ton appelle le sentiment public, ce qui, en pareil cas, eût été appelé plus proprement la révélation des besoins du peuple et de sa consciente incapacité, une réaction n'eût pas eu lieu, et que les anciens gouvernements n'eussent pas conservé leur pouvoir ou eussent été remplacés par d'auires également absolus? L'expérience a été faite et ses résultats ont été vus par une génération encore vivante.

L'époque, nous le répétons, où les principaux États continentaux ont assumé la forme et le caractère de ce que l'on appelle des monarchies absolues, a été celle précisément où les ressources militaires de ces Étals étaient le plus faibles et le moins développées. Toutefois, la masse de la population ne s'était pas abaissée à un niveau inférieur, n'était pas devenue incapable de défendre le territoire contre l'attaque de l'étranger, et en conséquence, comme on pourrait le supposer, de proléger ses propres libertés contre l'oppression intérieure. Cette faiblesse ne résultait point du manque de ressources matérielles, mais du défaut d'organisation de ces ressources, défaut qui résultait de ce changement même daus le système de gouvernement, que l'on prétend avoir été la conséquence d'une organisation nouvelle et plus parfaite. Ce n'était pas le peuple, c'élaii le gouvernement qui, pour un temps, avait perdu son caractère martial (1). Après la chule du régime féodal, le système militaire de la féodalité élait devenu impraticable. Le ban et l'arrière-ban ne constituaient plus qu'une gênante et inutile combinaison. D'autre

(1) C'est pour cela qao les ministres vénitiens parlaient si souvent des ressources militaires énormes des principaux États de l'Europe ; mais jamais ils ne manquaient d'ajouter que tontes ces forces militaires n'étaient d'aucune utilité pour aucun des objets que pouvait *e proposer le gouvernement.

DE CHARLES l.K TÊMÊKAIHE.

pari, le système d'organisation moderne, infiniment plus puissant, était encore dans l'enfance, et un siècle et davantage devait s'écouler avant qu'il eût acquis assez de développement et d'efficacité, pour qu'on pût s'appuyer sur lui et cesser de recourir à tout autre. Dans cet intervalle, des guerres importantes et fréquentes furent déclarées notamment entre les deux puissances rivales d'Espagne et de France. Mais ces luttes se poursuivirent par des moyens qui n'avaient jamais été mis en œuvre sur la même échelle, qui ne furent plus employés depuis. Ce système prouve l'impossibilité absolue qu'il y a, pour les gouvernements, de faire reposer leur autorité sur leurs ressources militaires. Pour repousser les invasions, la France et l'Espagne étaient forcées de compter comme aussi l'Angleterre, sur une levée générale du peuple. Cette confiance n'était point vaine, car des armées aussi mal constituées et aussi peu approvisionnées que l'étaient celles du seizième siècle ne pouvaient aller loin sur le territoire ennemi, sans se trouver entièrement à la merci des habitants. Les opérations étaient donc limitées d'ordinaire aux extrêmes frontières; aux provinces sur lesquelles les deux partis prétendaient avoir à exercer un droit de souveraineté ou encore a de petits États appartenant à un troisième parti, et qui introduits forcément dans la querelle, n'avaient rien de mieux à espérer que la perte de leurs possessions d'une part, celle de leur indépendance de l'autre. Comme le théâtre principal delà guerre était rarement soit en France, soit en Espagne, la majorité des troupes employées n'était pas levée dans ces deux contrées. Chacune des deux puissances se procurait au dehors la masse de ses forces dans des pays à même de fournir à des besoins de ce genre, non qu'ils eussent eux-mêmes acquis

MSTOIKE

de nouvelles ressources militaires (1), mais parce que, n'ayant fait aucun changement dans leur système politique, ils avaient gardé intactes leurs anciennes forces militaires- La Suisse, l'Italie et les petits États allemands furent les réservoirs où les grandes batailles du seizième siècle allèrent puiser leurs ressources. Des soldats d'une même nation servaient dans les rangs des deux armées ennemies; les mêmes soldats servaient alternativement chacun des deux partis. Il en résultait que la composition de chaque armée était hétérogène, son personnel toujours changeant, son caractère se modifiant sans cesse. Les armées n'étaient réunies par aucune foi politique commune, ne pouvaient être astreintes à une même discipline, étaient divisées par des jalousies nationales et se trouvaient constamment placées sous l'influence de l'esprit d'insubordination. Elles étaient mal payées et mal nourries par des gouvernements qui étaient sans cesse sous le coup d'une catastrophe financière et peu au fait des notions économiques qui forment une branche de l'art militaire. Aussi, leur action était-elle sans cesse paralysée par des excès qu'une politique à courte vue contribuait à amener ou des mutineries que les chefs n'étaient pas toujours capables de dompter. Levées pour un temps limité et pour répondre à une nécessité spéciale, ces troupes se débandaient parfois avant que cette nécessité eût disparu, ou refusaient de se disperser quand leurs services étaient devenus inutiles. Une défaite les démoralisait toujours et souvent aussi une victoire. En un mot, elles ne formaient point une armée, mais un instrument temporaire qui pouvait parfois en tenir lieu. Dans cet intervalle où le sys-

(1) En fait, si tel avait été le cas, les gouvernements de ces pays seraient entrés euxmêmes dans une carrière de conquêtes.

tème militaire avait été détruit par les causes que nous avons citées, elles pouvaient servir à une campagne spéciale et pour un but déterminé auxquelsleurs opérations étaient restreintes, mais auraient été sans nul eûet s'il avait fallu défendre le trône contre une attaque de l'étranger ou une révolte intérieure. Ni en France, ni en Espagne, le gouvernement n'eût osé appeler à son aide une force considérable du ces mercenaires étrangers qu'il était accoutumé de lancer sur ses rivaux. Un pareil dessein eût été un véritable suicide. Il eût produit les résultats mêmes auxquels on leur attribue à tort d'avoir paré. 11 eût déraciné ces sympathies respectueuses qui étaient la plus sûre et la seule protection de la royauté et il eût donné naissance à des sentiments d'aversion et de haine contre lesquels le pouvoir se trouvait sans défense. Alors même que l'on aurait pu entretenir l'espérance d'écraser ainsi l'énergie de la nation, l'autorité n'eût eu aucune garantie que la force qu'il avait évoquée n'aurait pas consommé son œuvre en la renversant elle-même. Les monarques de l'Europe occidentale se seraient volontiers débarrassés de la dépendance où les teuait un instrument qui répondait si mal à son but et sur lequel ils avaient si peu de contrôle. Ce qui les empêchait, c'était d'abord l'absence d'une bonne organisation financière; c'étaient aussi les vestiges du pouvoir et des privilèges féodaux qui avaient survécu à la ruine de cette institution. L'établissement des armées permanentes composées de troupes nationales fut accompagné ou précédé non de la disparition soudaine, mais au contraire de l'élévation graduelle du peuple sinon dans l'ordre politique, à coup sûr dans Tordre social.

L'usage si répandu au seizième siècle, de composer des armées à l'aide des sujets d'États différents fut introduit

d'abord par Charles de Bourgogne. Les raisons pour en agir ainsi doivent être cherchées, moins dans les causes générales, que dans les circonstances particulières de sa propre situation. Le plus guerrier des princes gouvernait la moins guerrière des nations. De plus, les habitudes et les goûts auxquels on attribue la décadence de l'antique valeur du peuple belge lui inspiraient peu de penchant pour le danger et surtout pour les privations inséparables de la guerre (1), et en même temps le rendait plus capable que d'autres d'en supporter les charges. Les alliances nombreuses de Charles lui donnaient une grande facilité de se procurer les services de races plus pauvres et plus batailleuses. Le système auquel il eut recours semble plutôt lui avoir été imposé par la nécessité qu'avoir été librement choisi et être résulté d'un compromis tacite entre le souverain et le peuple, après que les vues de chacun eussent été mises en discussion et opposées les unes aux autres. Charles avait lutté pour la reconnaissance de son droit de réclamer le secours de tous ses vassaux, du noble comme du bourgeois, en vue de défendre ses domaines contre des attaques du dehors ou de les garantir eux-mêmes contre tout projet hostile. H fallait, à ce qu'il prétendait, qu'une force capable, à toute époque, de repousser une agression soudaine fût tenue prête, et que toute la milice de la contrée, civile ou féodale, pût, en cas de besoin, être promptement assemblée et mise en cam- , pagne si la guerre venait à éclater. Ses prétentions n'avaient pas été combattues ouvertement, ni ses droits contestés par ses sujets. Mais la tendance naturelle à un peuple commer-

(1) L'observation a été faite par Basin et d'autres écrivaios dn quinslème siècle, aussi bien que dans la "plupart des Relations vénitiennes. Une confession dans le même sens fnt faite par les États de Flandres, en 1475.

çant de faire peu de cas de périls que des princes guerroyeurs sont trop souvent disposés à exagérer se trahissait par une suite d'excuses évasives qui provoquaient ses plaintes amères et se terminaient par une adhésion accordée à contre -cœur et obtenue à grand'peine. Dans les années 1470 et 4471, quand, comme nous l'avons vu, toutes les forces militaires de la France étaient réunies et préparées pour amener la chute de la maison de Bourgogne, quand les princes féodaux étaient ligués avec la couronne contre leur ancien chef et allié, et que le gouvernement d'Angleterre était tombé au pouvoir de ses ennemis, Charles était engagé dans un différend avec le peuple de Flandre à peine moins pénible et inquiétant que celui auquel il avait été amené par cette modification dans ses relations extérieures. La Flandre était de toutes ses provinces la plus capable de l'aider, celle qui avait le plus grand besoin de sa protection, mais celle aussi qui, de tous temps, avait montré le plus de répugnauce à faire des sacrifices dans ce but. Elle n'avait ni défenses naturelles ni fortifications. Si la Picardie et l'Artois avaient été envahis, les richesses dont elle usait si parcimonieusement pour sa propre sécurité auraient été une proie facile pour l'ennemi. L'expérience des temps passés prouvait que ce n'était pas là un péril imaginaire, et il fallait qu'ils fussent aveugles ceux qui, dans celte circonstance, niaient l'imminence du danger. Était-il prudent de s'endormir dans le voisinage d'un ennemi si actif? Était-il raisonnable de rester sans défense, quand lui se vantait d'être toujours prêt? Et cependant, les arguments et les appels de ce genre ne recevaient pour réponse que des remontrances à l'endroit des précautions prises ou proposées, au sujet de chaque levée de troupes ou demande d'argent.

Le duc, tout en promettant des modifications sur certains points, défendait ses actes en faisant valoir l'urgente nécessité, eu proclamant son droit de recourir à l'aide de ses vassaux et leur aptitude notoire à subvenir à ses nécessités dans une large mesure, « Son intention, disait-il, n'avait pas été de les molester, mais de les garder et de les défendre. » — «De quelle part , demandait-il dans une lettre passionnée adressée aux communes flamandes et écrite au moment où ses craintes venaient d'être justifiées par la perte des places de la Somme, de-quelle part pouvons-nous attendre du secours sinon de nos propres sujets et comment les proléger s'ils refusent de nous en fournir les moyens? Si les magistrats d'une ville sont fondés à édicter et à appliquer toute ordonnance qui peut être nécessaire à sa sûreté, cette autorité ne nous revient-elle pas à plus juste droit, à nous qui leur déléguons leur pouvoir et leur charge? Avonsnous dépensé les fonds que nous avons obtenus, pour notre usage privé? Avons- nous épargné aucun sacrifice de nos propres revenus, pour le bien général? Avons-nous personnellement réculé devant aucun travail, devant aucun danger, et avons -nous demandé à d'autres de s'y exposer à notre place? Si on nous laisse seul, si nous sommes défait et battu, quel honneur ou quel profit en résullera-t-il pour la Flandre? Nous ne pouvons croire que l'on veuille contrecarrer l'exercice de droits qui appartiennent à tous les princes ou nous refuser les services que tous reçoivent de leurs sujets. Nous ne croyons pas avoir jamais rieu fait qui ait pu nous mériter de perdre l'amour ou la fidélité de notre peuple. Si Dieu, néanmoins, en punition de nos fautes, a ordonné qu'il eu fût ainsi , nous ne résisterons pas et nous nous soumettrons à son bon plaisir. Il ne faut donc pas que

nos peuples nous menacent ou se soulèvent contre nous. Quoique le ciel nous ait donné les moyens de réprimer leurs desseins illégitimes, nous ne souffrirons point qu'ils commettent le crime de désobéissance et de rébellion. Le jour où ils nous enverront des ambassadeurs pour nous déclarer que notre gouvernement ne leur convient plus, et pour nous demander de déposer le pouvoir et la souveraineté, nous satisferons à ces demandes. Nous nous séparerons d'eux , le cœur plus libre qu'ils ne se sépareront de nous; car nous endurons plus! de soucis et de vexations dans leur intérêt qu'ils n'en ont souffert jamais de notre part (1). »

Ces discussions, si leur signiûcation réelle avait été bien comprise, auraient pu donner naissance à une liberté bien plus élevée que celle que le « Parchemin » de Flandre, la « Joyeuse Entrée » de Brabant ou le « Grand Privilège » de Hollande garantissaient. Les réclamations hautaines de Charles et ses supplications véhémentes ne prouvaient que ses besoins et sa dépendance. Le ressentiment que lui faisait éprouver l'apathie de son peuple était la preuve qu'intérieurement il était jaloux de sa sympathie. Celui qui demandait autant eût concédé beaucoup, et, malgré ces défauts, il était loin d'être un de ces princes faibles, dissolus et perfides auxquels il était impossible de se confier. Il était capable de respecter la fermeté d'un peuple généreux, jaloux de ses droits, comme de briguer son attachement. Mais les communes et les états

(1) Celte remarquable? lettre, quilportu la dal« do 9 décembre H70 a été imprime» pour la première fois par M. Kervyn de Lcttenhove, dans son Histoire des FUnuires, l. V, pag. 176-178. M. Gacbard en avait, avant lai, trouvé une minute, mais il ne réussit pas ' dans ses efforts pour retrouver l'original.. Nous ne douions pas que Charles n'ait été sincère dans son offre d'abdication. C'était une idée complètement en harmonie avec son caractère, qui offre de grandes ressemblances avec celui de son arriére petit-fils Charles- Quint.du moins daosjsa jeunesse. Cette ressemblance n'a pas dû être sans influence sur l'abdicalioo de ce dernier, qu'il avait longuement méditée.

des Pays-Bas n'avaient jamais été imbus des sentiments ni rompus aux coutumes qui conduisirent la nation et le parlement anglais à seconder l'esprit entreprenant de leurs rois, quand ils entreprirent de consolider et d'étendre leurs droits constitutionnels (1). Les Flamands et les Hollandais ne voyaient ni intérêt ni honneur à exalter leur souverain commun, parce qu'ils ne se sentaient en aucune façon associés à la gloire et à la grandeur possible de leur commune patrie. Ils ne tentèrent pas de substituer, à un système de privilèges, un régime de liberté nationale, parce qu'ils n'avaient aucune idée juste de ce qu'étaient la liberté ou la nationalité. Charles, de son côté, ne pouvait voir, dans leur indifférence pour la réussite de ses projets et dans leur résistance passive à son initiative, que ces instincts sordides 1 et vils qui reculent devant tout effort et qu'épouvante toute aspiration élevée.

Ces discussions ne produisirent donc ni véritable unanimité ni coopération sérieuse. L'ardeur patriotique ne put être enflammée d'une part, l'essor de l'ambition personnelle ne put être limité de l'autre. Au contraire, bien que les dissensions eussent été temporairement écartées, l'entente fut plus que jamais impossible. C'était un acte de séparation et non un contrat d'union qui avait été passé entre les deux

(1) Noos ne pouvons nous empêcher de protester contre cette induction, le plus radicalement faux et le plus pernicieux des paradoxes dans lesquels se complaisait Macaulay. Parlant do l'Angleterre sous lé règDe de Jean, il dit : « Son intérêt était opposé si directement aux intérêts de ses gouvernants qu'elle n'avait plus d'espérance que dans lenrs erreurs et dans leurs infortunes. Les talents et même les vertus de ses six premiers rois furent un fléau pour elle. Les folies et les vices du septième furent son salut.* Et, quand il en vient à parler d'une époque plus rapprochée, il dit : t On peut dire de Jacques 1", comme de Jean, que si son administration avait été habile et splendide, elle aurait probablement été fatale à notre pays, et que nous devons plus à sa faiblesse et à son incapacité qu'à la sagesse et au courage de maints souverains plus illustres. »

DE CHARLES LE TÊMEHA1RE

parties. Charles avait proposé un plan de défense nationale, de perfectionnement, de grandeur; si ce plan avait été adopté, tous ses projets ultérieurs auraient dû forcément être d'accord avec cette première idée. Les provinces, insensibles à ses supplications, mais piquées par ses reproches, ou désireuses de se soustraire à ses importunités, consentirent à lui allouer une contribution annuelle de 500,000 couronnes pendant six ans, somme quatre fois supérieure à celle qu'elles avaient précédemment accordée, sans être hors de proportion avec leurs moyens. Elles lui laissèrent en outre le droit de contracter tels engagements, de tenter telles entreprises qu'il pourrait lui convenir. Il demeurait donc, par la nature même et par les nécessités de sa position, plus indépendant que jamais, plus qu'il n'avait jamais aspiré à l'être. Un nouvel essor était donné à son ambition conquérante, et le pouvoir exécutif, loin de s'incorporer dans la nation, prenait un caractère entièrement personnel. Des mesures furent prises pour lever une force suffisante , en toute situation normale, pour décharger les provinces des levées de soldats qu'elles étaient précédemment tenues de fournir et qui, dans les derniers temps, avaient été si fréquentes (1); elles devaient désirer ellesmêmes que les troupes levées de cette façon fussent engagées à l'extérieur. Quand le précédent établi de la sorte eut été solidement fixé par la pratique, les maux qui devaient en résulter ne tardèrent pas à être compris et éprouvés. Sous le gouvernement espagnol, les Pays-Bas, bien que leurs contributions eussent été beaucoup augmentées, étaient encore les moins chargés de tous les États du continent

(1) Une ordonnance ducale de 1(75 permet de supposer qu'il iy eut tout au moins une entente tacite à cet effet. Voir Gachard, Documents inédits, 1. 1, pag. ài7 et suiv.

européens. Ils avouaient être capables de fournir un revenu double et ils l'auraient fait volontiers à condition d'avoir un contrôle sérieux sur les dépenses (4), En d'autres mots, ils commençaient à comprendre que la véritable liberté politique ne consiste pas en de simples immunités, en la remise de certaines obligations, en une diminution de responsabilité, ni même en l'absence de toute oppression. Ils voyaient qu'elle réside dans l'équilibre des pouvoirs, dans l'accord de tous les intérêts que la politique du gouvernement a le devoir de faire concorder avec les tendances réelles et les aspirations de l'esprit national. Mais cette expérience leur était venue trop tard. Ce qu'ils auraient pu, dans le principe, obtenir à l'aide d'un arrangement pacifique, ne pouvait s'effectuer en partie désormais que par une révolution sanglante. La situation relative du pays et de ceux qui le gouvernaient était bien différente au seizième siècle de ce qu'elle avait été dans le cours du quinzième. C'était le but delà maison de Bourgogne d'élever la position des Pays-Bas, siège de son pouvoir, réservoir de ses ressources, piédestal de sa grandeur. Au contraire, la maison d'Autriche n'avait en vue que de les réduire à une condition d'infériorité et de subordination relativement à ses autres domaines, où elle jouissait d'une autorité plus absolue, et d'où elle surveillait et gouvernait, comme d'un ceutre élevé, un empire qui s'étendait sur les deux hémisphères.

L'établissement militaire de Charles, formé, peu à peu, par des gradations qu'il est inutile d'énumérer, comprenait en 1474 environ 20,000 hommes, 300 pièces de canon des meilleures qui existassent, et tout le matériel et les acces-

(iy Voir la Relasione de Bl Navagero

HE CHAULES LE TÉMÉRAIRE

soires nécessaires pour toutes sortes d'opérations. Le noyau de ces forces était formé par un certain nombre de compagnies, nommées bandes d'ordonnance, choisies principalement parmi les levées féodales des deux Bourgognes et des Pays-Bas et renfermant, avec tous leurs vassaux et partisans, les nobles faisant partie de la maison du prince qui étaient le plus attachés à sa personne et étaient le plus enclins à la vie militaire. A ceux-ci s'ajoutaient deux à trois mille archers anglais parmi lesquels cinq cents formaient la garde du corps ; puis un grand nombre de piquiers, de hallebardiers, de coulevriniers ou mousquetaires et d'autres corps d'ind'infanterie recrutés en Picardie, en Germanie, dans les villes du Brabant et de la Hollande, la principauté de Liège et même les cantons suisses; et enfin, plusieurs corps de de soldats italiens sous le commandement du comte de Campobasso et d'autres condottieri dont les services avaient été obtenus avec le consentement et la médiation du gouvernement vénitien (4).

Instruire, équiper et discipliner cesforces pour les rendre aussi complètes et efficaces que possible, ce fut la tâche à laquelle Charles s'adonna avec son ardeur accoutumée, sa persévérance et son immense énergie. Et cependant, sous ce rapport, comme en d'autres occasions, nous devons noter, au nombre des causes principales qui amenèrent ses désastres, le défaut de cette faculté créatrice qui seule lui eût permis d'atteindre son but élevé et eût répondu aux exigences de son époque. Dans une période de transition, les sentiers battus ne sont ni sûrs ni suffisants; il faut jeter des ponts sur les abîmes qui séparent l'ordre ancien du nouveau.

(1) Lamarchc— Kodt. — Van Kampen, Getchichte der Xiederlandc. — Histoire ds liourgogne, t. IV, prennes (pour les négociations avec le gouvernement vénitien).

Dans de pareilles circonstances, une application patiente et une ferme persévérance ne suffisent point pour réussir, non plus qu'une stricte obéissance aux préceptes et aux exemples du passé. Ce qu'il faut, c'est le coup d'œil qui sait pénétrer Pavenir, c'est la main audacieuse qui va emprunter aux temps futurs un progrès ou un expédient en rapport avec les exigences du présent. La nécessité avait conduit Charles en de nouvelles voies, mais la nature ne l'avait point doué du génie d'invention ou de découverte. Son armée, autrement composée et différente sous plusieurs rapports de celles qu'il avait commandées jusque-là, était organisée exactement sur le même modèle et disciplinée conformément aux mêmes règlements. Affectée des vices inhérents à ce système militaire, le pire de tous, qui allait devenir d'un usage général, quoique temporaire, elle était destinée à fournir l'exemple des inconvénients d'une organisation qui devait bientôt tomber, partout et pour toujours, en désuétude. La division par lances existait toujours. Le choc du combat devait être soutenu par les hommes d'armes, la cavalerie légère, les archers montés, les arquebusiers et les coustilliers, (ainsi nommés à cause de la dague ou long couteau à double tranchant qu'ils portaient au côté) agissant simplement comme aides; l'infanterie avait un rôle secondaire, elle devait harasser les flancs et faire obstacle aux manœuvres de l'ennemi. Rangés parfois en escadrons, mais plus souvent sur une seule ligne, appelée en termes techniques la haie, les cavaliers lourdement armés, montés sur des chevaux vigoureux, avec leurs assistants derrière eux, allaient au devant de l'attaque, présentant, si le terrain était uni, une solide muraille d'acier, telle qu'une pomme lancée vers eux eût nécessairement dù tomber sur un casque ou sur une lance.

Si la défense de l'ennemi était molle, ils se précipitaient au milieu de ses rangs, renversant et écrasant tout sur leur passage. Mais, forcés à dévier à chaque pli de terrain, ébranlés par la violence même de leur choc, ils perdaient leur rang au momeut de la rencontre et étaient forcés de se retirer s'ils voulaient répéter la charge, ou pourvoir à une résistance continue.

Cette façon de combattre devait son origine à une époque où la guerre était continuelle et générale, sans être ni publique ni organisée ; à une époque où chaque homme ou du moins chaque propriétaire de domaines avait sans cesse à combattre, mais seulement pour son propre compte. Tenant ses terres du droit de conquête, il devait confirmer ce droit par son courage individuel, et le défendre, non seulement contre ceux qu'il avait dépossédés, mais contre de nouveaux envahisseurs jaloux de les acquérir par les mêmes procédés et de les conserver en vertu du même droit. Seul contre plusieurs, seul possesseur de ce que beaucoup d'autres voulaient posséder à leur tour, il devait se protéger et se fortifier lui-même, étudier Tari de la défense bien plus que celui de. l'attaque. Il abritait sa famille et ses trésors derrière de fortes murailles entourées de fossés et flanquées de hautes tours. Il se couvrait des pieds à la tête de plaques de métal et de tissus de mailles, garantissait son cheval de la même façon et faisait de sa personne une citadelle mouvante, fort et garnison à la fois, apercevant l'ennemi par des meurtrières, le dominant du haut de créneaux, et se précipitant au milieu d'une multitude, sans autre appui nécessaire que celui de ces écuyers et pages, ses fils ou ses jeunes frères, moins encombrés que le chef, adroits et prompts à le secourir en cas de besoin. Chez lui, comme au dehors, il

était invincible et invulnérable; sa lance, sa hache, ses autres pesantes armes et les sabots de sa monture lui suffisaient pour détruire et disperser ses ennemis inhabiles et sans défense. Si des rivalités s'élevaient et des ligues se formaient, si les avantages du service et de la protection remplaçaient son isolement, le système féodal et cordial ne pouvait exercer une grande influence sur le système militaire, .eu tant qu'il n'en exerçait point sur le système social, qui est, en toutes contrées, et à toutes les époques, le moule dans lequel est jetée l'organisation militaire. La société féodale était une association entre propriétaires de domaines. Une armée féodale consistait dans la réunion des vassaux et des sous-vassaux redevables d'allégeance au même suzerain. Chacun entrait en campagne accoutré et accompagné selon les usages prescrits aux gens de sa classe. La « lance » était simplement la famille féodale : le baron ou chevalier, avec sa suite ordinaire de parents et de vassaux.

Les villes, il est vrai, avaient une autre organisation politique et, partant, une autre organisation militaire. Là aussi cependant, la même situation d'isolement et de constant péril prévalait, et le même but, la préservation contre les attaques, était sans cesse tenu en vue. Des fortiiica lions massives et compliquées donnaient à l'intérieur de la cité l'aspect d'une tour entourée de hautes murailles. Tous les bourgeois étaient exercés aux armes, rompus aux nécessités et aux manoeuvres d'un siège, et préparés, au premier avertissement, à procéder aux opérations, à déjouer les trames et la stratégie des assiégeants, à les repousser des murs. Mais ils étaient peu accoutumés a combattre en pleine campagne; ils étaient rarement capables de faire face aux charges de la cavalerie féodale et il s'ensuivait que, dans les

DE CHAULES LE TÉMÊRA1HE.

contrées où le système féodal dominait, ou n'avait d'autre rival que l'institution municipale , la milice citoyenne qui formait la seule infanterie existante n'était qu'une force auxiliaire et subordonnée aux autres.

Il y avait aussi cependant des pays où aucun des deux systèmes, féodal ou municipal, n'avait la prééminence, où le sol n'avait pas été monopolisé par l'aristocratie ni la liberté par les habitants des villes et où, par conséquent, en cas de guerre, la masse du peuple ne suivait point la bannière de petits princes, et ne se rassemblait pas uniquement pour la défense locale; là, elle pouvait être enrôlée et enrégimentée pour le service du chef de l'État. Les armées rassemblées ainsi étaient presque exclusivement composées de soldats à pied porteurs d une arme unique, réunis en masses compactes et disposésde façon à manœuvrer en profilant de chaque accident du sol, à conserver toujours une ligne intacte, à conquérir pouce par pouce le terrain contesté et à conserver ce qu'ils avaient pu gagner. A partir de la fin du treizième siècle, la force militaire respective des nations qui différaient les unes des autres, sous les rapports politique et social, avait été maintes fois mise à l'épreuve. A Morgarten et à Sempach, à Crécy et à Azincourt, dans toutes les grandes batailles, presque dans chaque escarmouche, entre les chevaleries de France et d'Autriche, les paysans suisses et les corps de milice anglais, l'infériorité de l'organisation féodale, de la discipline et des armes féodales, avaient été reconnue de la façon la plus signalée. Mais l'expérience, si longue qu'elle soit, des maux qui accompagnent un système ou une pratique qui a dû naissance à des habitudes généralement répandues et à la situation sociale d'un peuple, suffît rarement à le renverser. Ce système n'ayant pas été adopté

par voie d'expérience, la main d'un géant peut seule le faire disparaître à la suite d'une expérience plus ou moins longue. Il ne doit tomber que quand ses racines sont consumées. Nous n'affirmerons même pas, bien que le fait ait été souvent avancé, que le système guerrier de la féodalité ait été définitivement supprimé par suite de la flagrante déconvenue du dernier de ses importants soutiens et représentants, Charles de Bourgogne. Son déclin rapide date de l'époque de la chute de ce prince, parce que dès lors les idées et les institutions sur lesquelles il était basé marchaient à grands pas vers leur ruine. Au moment où la constitution générale de la société avait cessé de revêtir une apparence militaire, la guerre commença à être envisagée sous un aspect spécial et à être examinée à un point de vue différent. Dès lors, des principes purent être étudiés, des systèmes expérimentés, des innovations introduites, sans porter obstacle au cours de la vie sociale, sans détourner celle-ci de la rénovation à laquelle elle allait se livrer. Un grand écrivain du commencement du seizième siècle, le premier peut-être qui, dans les âges modernes, ail traité scientifiquement les questions militaires, put établir, comme un principe incontestable, que la force de toute armée devait résider avant tout dans l'infanterie; que la cavalerie était une force secondaire, destinée à servir à de petites opérations ou à compléter des succès déjà obtenus. Il prouva, à l'aide d'exemples tirés de l'histoire ancienne et de l'histoire de son temps, que des bataillons épais de soldats à pied, bien disciplinés, avec trois rangées de piques s'étayant devant les rangs et renforcés par derrière à l'aide de rangs moins serrés qui pouvaient servir à combler instantanément le moindre vide, ne pouvaient être enfoncés par les chocs de la plus

solide et de la meilleure cavalerie. Il démontra aussi, et c'est ce qu'un génie original et aventureux, se trouvant dans la position de Charles le Téméraire, eût probablement pressenti, que cette force invulnérable et à l'épreuve des efforts des troupes à cheval était propre seulement à accomplir les opérations pour lesquelles elle avait été spécialement créée et qu'elle avait son antagoniste naturel dans une autre force qui précisément alors commençait une mémorable carrière. Comme la phalange macédonienne avait succombé devant la légion romaine, de même le « hérisson » suisse, avec ses brillantes épées devait être enfoncé et détruit par les coups furieux des colonnes espagnoles. La grande mobilité de ces dernières les rendait capables de détruire un pareil ennemi à l'aide de rapides évolutions et d'attaques impétueuses; leur excellente armure défensive les rendait plus audacieux sans nuire beaucoup à leur agilité; leurs armes plus courtes, leur épée droite, n'excédant pas trois pieds et demi en longueur, était propre à la taille et à l'estoc, pouvait être employée dans toutes les circonstances, tandis que la lance, dans la mêlée, et dès que la ligne était entamée, devenait une arme encombrante, que le soldat devait se hâter de jeter à terre pour recourir à l'épée placée à son côté en vue d'une lutte corps à corps (1). Ainsi, à peine la révolution dans la tactique avait-elle commencé, à peine de nouvelles méthodes et de nouveaux instruments avaient-ils été adoptés, qu'ils étaient remplacés par de meilleurs. Les États qui, dans le principe, avaient été forcés d'emprunter à d'autres leurs troupes, devinrent bientôt capables d'imiter et même d'améliorer leurs systèmes. De nouveau, les armées européennes se nationalisèrent et acquirent plus d'unité qu'elles n'en

(1) Voir Machiavel, Acte di Guerra.

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