‹ Histoire de Charles le Téméraire duc de BourgogneChapitre 5 sur 11 · H1ST0IRR · texte numérisé non relu

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avaient eu jusque-là. Les arcs, les hallebardes, les piques et les épées cédèrent tous la place aux mousquets, qui inventés au commencement du quinzième siècle, étaient restés longtemps sans usage, faute de quelques perfectionnements légers, mais indispensables. La guerre devint la mesure de la valeur et de la stratégie entre des forces à peu près égales comme composition et comme armement.

Les succès précoces du duc de Bourgogne, bien qu'ils aient dû avoir pour effet de lui inspirer une grande confiance en lui-même , ne Pavaient point aveuglé sur les vices caractéristiques des armées féodales quoiqu'il se soit trouvé incapable de découvrir leurs véritables causes, ou, les ayant trouvées, d'y porter remède. Ses droits au titre de réformateur militaire, bien qu'il ait conservé un mauvais système d'organisation et de tactique, sont basés sur les efforts qu'il fit pour combiner, sans en trouver la proportion relative ou la juste distribution, des troupes de nature différentes; sur les peines qu'il se donna pour les exercer plus complètement qu'on ne l'avait vu jusqu'alors à des manœuvres appropriées à leurs moyens respectifs. Par dessus tout — et avec une pareille armée, cela était aussi important que difficile à réaliser, — il avait réussi à les accoutumer à une discipline commune, les avait soumis à une règle unique et leur avait donné un véritable esprit de corps. Les résultats qu'il avait acquis sont attestés, non seulement par les soins qu'il apporta au choix des éléments dont il fit usage, mais par les règles sévères et minutieuses qu'il rédigea et modifia successivement, dans une série d'ordonnances qui jettent une grande lumière sur les détails du système militaire alors en vogue (1).

(!) On peut trouver mis ordonnances dans;Gollut, dans le Schweu, Geschichte fort-

DE CHAULES LE TÉMÉRAIRE

On a dit qu'au moyen âge chaque homme avail une légère teinture des arts de la guerre et que nul, à celle époque, n en avait plus qu'une légère teinture. Celte observation peut être exacte, si Ton prend pour base les connaissances de ce genre qu'exige notre époque. Néanmoins on se laisserait égarer en la prenant à la lettre, si l'on se figurait une armée du moyen âge comme un assemblage de nouvelles recrues, en partie au fait de la routine générale de leur profession, mais peu familiarisées par la pratique avec ses premiers rudiments. Un rapprochement plus fondé pourrait être fait à l'endroit des hordes barbares mais guerrières qui ont excilé l'admiration des hommes spéciaux anciens et modernes par la merveilleuse habileté avec laquelle elles usaient de leurs armes particulières, par l'admirable exécution de leurs manœuvres, mais dont il ne fallait attendre ni la précision, ni la confiance patiente des troupes régulières, ni les combinaisons systématiques et les dispositions habiles de savants généraux. Les archers qui formaient la fleur des armées anglaises étaient levés au sein d'une population pour qui celle arme nationale était d'un usage aussi constant que l'est aujourd'hui le rifle, plus facile à manier, aux posles avancés de la civilisation dans l'ouest de l'Amérique. La pratique journalière, les luttes d'adresse, dans toutes les parties du royaume, commençaient dès l'enfance, non comme un simple passe-temps, mais comme une instruction indispensableà un peuple moins exposé à uneatlaque, mais plus enclin que tout autre à une invasion et constamment engagé dans quelque grande entreprise de conquête et dans une conii-

cher, B. II, et dans Chmel, B. I. — La dernière ordonnance citée a été préparée fit publiée dorant le séjour de Charles a Trêve». Il en existe encore une copie avec de» annotations marginales de l'écriture de l'archiduc Maximilicn, qui fut plos tard empereur.

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Quelle guerre de pillage avec ses plus proches voisins (1). Les possesseurs de fiefs, en France, en Espagne, en Allemagne, étaient encore plus assidus à la culture des exercices guerriers qui formaient, pour ainsi dire, la seule occupation de leur vie. Pour conduire le cheval de guerre, pour supporter sans fatigue et sans gêne un vêtement complet d'acier, pour manœuvrer la lance, la masse, la hache et l'épée avec force et avec adresse, il fallait de longues études préparatoires, et tous les jeunesgensde haut lignage étaient ambitieux de briller sous ce rapport. En service actif, les travaux imposés au guerrier féodal et les efforts exigés de lui étaient plus durs que ceux auxquels est soumis le soldat moderne. Mal organisés, maladroitement massés, chargés d'armures, gênés par une multitude d'armes, les grands corps de troupes féodales rencontraient la plus grande difficulté à garder leur rang, à changer de front, à faire tout autre mouvement indispensable et surtout à agir avec cet ensemble, cette annulation de l'individualité, sans laquelle une armée n'est qu'une foule confuse, où chaque homme fait l'effroi de ses compagnons, et devient, sans secours possible, la victime de l'ennemi. De là les terreurs et les paniques qui se présentaient si souvent; delà, l'invraisemblable massacre qui se faisait parfois du parti vaincu. De là encore, l'absence du génie militaire, que faisait dévier et étouffait le caractère peu maniable de forces ainsi constituées et si peu dignes de confiance. Les hauts faits des plus habiles généraux se restreignaient à de minimes exploits, sauf dans les cas exceptionnels où la force de l'armée consistait dans une infanterie homogène et légèrement équipée. Les progrès de l'art militaire ont été

(1) Ce fait indiqué dans tontes les sources historiques, est signalé dans la plupart des Relation* vénitiennes du seizième siècle.

identiques à ceux d'autres arts dans lesquels la coopération d'un grand nombre d'individualités est nécessaire pour atteindre à un but donné. La tache du simple soldat a été rendue plus rigoureuse, mais en même temps plus simple : la tâche du général est devenue plus ardue, mais aussi mieux définie et plus exécutable.

La « lance fournie, » formée d'un nombre de combattants variable, constituait la base élémentaire de toute armée féodale. Elle comprenait, dans l'armée bourguignonne, huit individus : l'homme d'armes, accompagné de son page qui lui fournissait, s'il se trouvait démonté, un nouveau cheval ; le coustillier,deux ou trois archers et trois ou quatre fantassins. Les chevaux, les armes et les uniformes, d'un modèle déterminé , étaient fournis par les soldats eux-mêmes, l'homme d'armes étant responsable de l'équipement convenable de toute la lance. Cinq lances, par suite d'une combinaison adoptée après l'essai et l'abandon d'un système de division décimale, composaient un mess (chambrée). Quatre mess formaient un escadron, et quatre escadrons, c'est à dire quatre-vingt lances, ou six cent quarante combattants/ formaient une compagnie, ou bande. Les « conducteurs, » ou commandants de compagnies, recevaient leurs commissions du duc ; les officiers inférieurs, au contraire, étaient nommés et pouvaient être révoqués, mais pour juste cause, par les officiers d'un grade supérieur. Chaque officier, de tout rang, tenait une liste double de ses hommes, envoyait des rapports secrets à son supérieur immédiat, infligeait des punitions sommaires pour faits légers d'inconduile, et se voyait luimême frappé d'amende, dans le cas où il négligeait de les signaler ou de les réprimer. Dans les camps, ou en marche, l'administration générale de la justice appartenait, naturel-

lement, au prévôt, mais dans les villes murées ou privilégiées, les coupables étaient remis entre les mains des autorités civiles qui avaient pour instructions de ne pas abuser de l'indulgence ou de la compassion.

Les exercices prescrits pour les hommes d'armes comprenaient les manœuvres habituelles et les façons de combattre par celte espèce de troupes. Le reste de la cavalerie, étant plus légèrement équipée et armée de traits aussi bien que d'autres armes, était exercée à fonctionner à la façon de l'infanterie, à exécuter des évolutions compliquées et aussi à combattre, soit à dislance, soit corps à corps. Ainsi, le coustilier, outre la longue dague et l'épée, portait une javeline ou courte lance, qu'il jetait sur l'ennemi avant d'en venir aux mains. Les archers et les arquebusiers portaient, outre les petites armes de flanc, ces épées à deux mains don i ils se servirent d'une manière si triomphante à la bataillede Bruslen.Au signal de commandement, ils mettaient pied à terre, attachaient leurs chevaux ensemble, par trois, assuraient les brides aux arçons des selles des pages; et alors, ou bien ils s'avançaient pour charger, s'ils avaient i lutter contre l'infanterie, ou bien, s'ils étaient menacés par la cavalerie, ils se ralliaient derrière les piquiers, lesquels se formaient en cercles ou en carrés pour les recevoir, et mettaient le genou à terre, tandis que les traits et les flèches partaient du centre. Ces manœuvres, et d'autres semblables, s apprenaient d'abord par petites escouades, puis par troupes plus nombreuses. Les hommes étaient d'abord équipés en partie, puis entièrement. Les règlements ordonnaient des exercices constants pour toutes les troupes, particulièrement en temps de garnison. Tous les trois mois, il y avait des revues, passées par descommissaires, lesquels avaient mission d'inspecter

et de payer l'armée, de recevoir les serments de fidélité et d'obéissance, et de maintenir un contrôle général.

Les bannières et les enseignes des compagnies se distinguaient par leurs différentes couleurs et devises; celles des escadrons et des mess, par les lettres et dessins qui s'y trouvaient tracés. Quand l'armée devait se mettre en mouvement, la première sonnerie des trompettes donnait aux hommes le signal de préparer leurs bagages, de prendre leurs armes et de s'assembler devant leurs quartiers respectifs. La seconde sonnerie donnait le signal de monter à cheval et de tomber sur l'ennemi. Les membres de chaque lance se rangeaient derrière l'homme d'armes, et, leurs regards tournés vers le front de bataille, étaient conduits par lui vers le chef de la mess, lequel, à son tour, se rendait avec eux au poste assigné à son commandement dans l'escadron. A la troisième sonnerie, les escadrons se formaient, dans l'ordre indiqué par leurs numéros respectifs, autour des bannières des compagnies. L'étape ordinaire pour une journée n'était pas de moins de trois lieues, ni de plus de cinq; en cas de nécessité, tous les trois jours, on accordait vingt-quatre heures de repos. Le pillage était strictement défendu, en temps de guerre aussi bien qu'en temps de paix. Des règlements particuliers spécifiaient la manière de cantonner et de licencier les troupes, ainsi que les provisions et les denrées à fournir à des prix convenus. Si les soldats refusaient de payer ou commettaient quelque acte de rapine, les commissaires avaient le devoir de faire donner satisfaction à la partie lésée. On déduisait le montant à payer de la solde du délinquant, qui était, en outre, mis au rapport pour être puni d'une façon exemplaire. Des avis dans ce sens étaient donnés par les crieurs publics, à tous les endroits de halte, avant t. m. 16

que l'armée reprît sa marche. Le jeu et les discours profanes étaient considérés comme des violations du code militaire. Trente femmes par compagnie pouvaient accompagner l'armée. Ces stipulations, et d'autres de même nature, avaient spécialement pour objet de préserver les habitants des pays que l'armée traversait, et particulièrement les propres sujets du duc, de toute persécution et outrage. Les commandants avaient ordre d'en surveiller la constante et rigoureuse observation. C'était pour eux un devoir qui intéressait l'honneur du souverain, et qu'ils ne pouvaient négliger sans rendre inutiles tous ses efforts et toutes ses dépenses, y Avec une petite troupe, mais une troupe bien choisie et parfaitement disciplinée , Charles pouvait espérer d'accomplir de grandes choses. Dans son projet actuel n'entrait pas l'idée d'entreprendre de grandes opérations, de s'engager . dans une lutte semblable à celle qu'il avait longtemps livrée à une populeuse et puissante monarchie. Dans le cas où il aurait été attaqué par le roi de France, ou menacé d'autre part de quelque grand péril inattendu, les moyens et les ressources sur lesquels il avait compté précédemment restaient à sa disposition pour se défendre. L'objet auquel il visait était une série d'exploits et d'acquisitions du genre de ceux qui avaient amené la puissance bourguignonne à ses proportions actuelles. 11 était évident que ce développement n avait pas encore atteint ses limites naturelles et attendait son couronnement. Il devait s'étendre régulièrement, à moins d'être arrêté par les contrariétés du hasard, jusqu'au moment où les nations auraient acquis leur degré normal de consistance et leur forme régulière.

Parmi les obstacles qui empêchaient le développement national dans le pays rhénan , et , en général , dans toute

l'Allemagne occidentale, il faut citer la souveraineté temporelle d'un trop grand nombre d'évéques et de hauts ecclésiastiques, y compris les électeurs de Mayence, de Cologne et de Trêves. Les États, ainsi gouvernés, n'étant ni aliénables, ni transmissibles par voie d'hérédité, n'étaient soumis à aucune des éventualités et des circonstances qui, en d'autres endroits, étaient si fécondes en arrangements nouveaux et en relations nouvelles. Ces éventualités n'auraient pas manqué de se produire dans le pays rhénan aussi, du moment où ces obstacles auraient été enlevés. La tendance générale des princes à agrandir leurs domaines se manifestait même dans les États où il ne pouvait y avoir ni absorption de territoire, ni enrichissement permanent de famille. Les électorals spirituels pouvaient conserver leur organisation, leur inviolabilité officielle, leur prééminence dans la diète, mais ils étaient sécularisés dans le fait; ils avaient cessé de représenter la domination du clergé et n'offraient plus au prêtre de basse extraction l'occasion d'arriver aux grandeurs de ce monde. Les chapitres étaient remplis d'hommes de rang et de noblesse. Les électeurs et les évêques étaient choisis dans les maisons princières, parmi les princes qui, par leur naissance, auraient été appelés à être les héritiers ou les conquérants des États de ce genre, s'il y avait eu place à la succession ou à la conquête. Rome elle-même, loin de protester contre ce système, le trouvait convenable et néces- . saire, parce qu'il assurait à ces fantômes de gouvernement théocratique l'assistance du bras séculier (1).

Au premier rang des compétiteurs se trouvaient les deux maisons rivales de Bade et de Bavière. C'était dans l'une ou

(1) Voir les citations d'iEneas SjlTios, dans Ranke (Histoire de la réforme), 1. 1,

dans l'autre que se choisissaient invariablement alors les électeurs spirituels. Chacune d'elles , indépendamment de sa force particulière, se reposait sur l'influence puissante d'une maison plus grande. La maison de Bade était alliée par mariage avec la maison d'Autriche. Les membres de la famille de Bade étaient les plus solides et les plus fidèles soutiens de l'empereur dans l'océan de troubles dans lequel il avait jusque-là réussi, sans nager, à éviter de se noyer. D'un autre côté, un prince bavarois, l'électeur Palatin, Frédéric le Victorieux — il avait été victorieux même de l'empereur — était bien plus cordialement détesté et redouté par ce dernier que n'était le Turc, lequel ne cessait d'épouvanter la chrétienté par les coups répétés et terribles qu'il frappait aux portes orientales de l'empire.

L'alliance entre les maisons de Bavière et de Bourgogne avait également pour origine une union matrimoniale, celle de Jean Sans-Peur avec Marguerite de Bavière. Celte alliance était demeurée intacte, malgré les mauvais traitements que Jacqueline de Hollande, une princesse bavaroise, avait eu à subir de la part de son cousin, Philippe le Bon. Elle avait été cimentée par de fréquents traités et avait eu pour conséquence, comme nous l'avons vu, les efforts dévoués mais inefficaces et dangereux de Charles le Téméraire, pour défendre, en la présence de l'empereur, les droits et les intérêts de l'électeur palatin.

En revanche, et comme conséquence naturelle, il y avait eu hostilité persévérante contre les princes bourguignons de la part de la maison de Bade. Celte maison avait ouvertement encouragé les rebelles de Liège. Les électeurs de Mayence et de Trêves, appartenant à la même famille, avaient été des plus ardents à combattre le projet d'ériger en royaume

les États bourguignons ; et, en ce moment même, le margrave Charles de Bade s'occupait activement à faire triompher les intrigues ourdies à Basel et ailleurs pour renverser le gouvernement bourguignon en Alsace.

On reconnaîtra donc que ce ne fut pas, bien au contraire, par un caprice soudain et présomptueux, sans motif et sans réflexion, que le duc de Bourgogne se jeta dans le vaste imbroglio de la politique allemande. îl fut entraîné presque malgré lui, par des causes assez semblables à celles qui déterminèrent son altitude dans les affaires de France. Dans l'un comme dans l'autre cas, on pouvait le dénoncer comme un envahisseur et un perturbateur; mais dans aucun cas on ne pouvait prétendre que son intervention eût été gratuite et nullement provoquée.

La situation intérieure de ces électorats spirituels était telle qu'on devait s'y attendre vu leur forme de gouvernement et leurs relations extérieures particulières. Les deux pires systèmes qu'on ait jamais inventés sont l'union de l'autorité ecclésiastique et temporelle et une souveraineté élective, avec sa conséquence naturelle de vasselage étranger et de restriction dans le choix. Chacun de ces systèmes est fatal, leurcombinaison est plus intolérable encore. Au moyen âge les maux qui en devaient résulter étaient neutralisés en partie par une situation qui était elle-même une source universelle de trouble et de confusion, l'indépendance virtuelle des classes privilégiées et des communes, et, par conséquent, la faiblesse du gouvernement suprême.

En 1465, Rupert de Bavière, frère de l'électeur palatin, fut nommé évêque de Cologne. Les longues guerres soutenues par son prédécesseur, prélat d'une famille noble de la Belgique méridionale, contre un ennemi héréditaire, le duc

de Clèves, avaient épuisé les revenus héréditaires de l'électoral et semé un mécontentement général parmi le peuple. Dans l'intervalle qui s'écoula entre la mort d'un prince et l'élection d'un autre, le chapitre, la noblesse et les municipalités conclurent un arrangement et arrêtèrent un plan pour empêcher dans l'avenir le retour des maux auxquels étaient particulièrement exposés des Étals ainsi organisés. Pour y arriver, ils se partagèrent entre eux, d'après leurs préférences et leurs capacités, tous les pouvoirs réels du gouvernement, ne laissant guère à l'archevêque que l'ombre de l'autorité, avec un revenu à peine suffisant pour soutenir sa stérile dignité. Un politique habile et avisé se serait appliquée à contre-miner une ligue entre des partis ayant si peu de rapports et d'affinités naturelles. Mais Rupert, dans les tentatives malhabiles et mal dissimulées qu'il fit pour se dégager de ces entraves, ne fit que s'embarrasser davantage et exciter la vigilance intéressée de ses geôliers. Après une longue série de querelles, le chapitre, qui, tout en concédant aux nobles et aux villes toutes les immunités qu'ils réclamaient, s'était réservé le soin général et la surintendance de l'État, ou, plus exactement, le soin de surveiller et de diriger le chef nominal de l'État, prit le parti hardi de suspendre ce dernier de son office et de nommer un administrateur provisoire pour accomplir les fonctions nécessaires. Les choses en étant venues à ce point, il fallait chercher une solution quelconque d'un autre côté. Mais où trouver un arbitre? Rome , l'oracle du monde , semble être restée muette. L'empereur, à son arrivée à Cologne après sa fuite de Trêves, en 1473, reçut un appel du chapitre. En conséquence, il somma l'archevéqne de comparaître et de se soumettre à sa décision. Or cette décision devait être pro-

noncée, non point par le chef impartial de l'empire, mais par l'ennemi déclaré et acharné de la maison de Bavière. Rupert, au lieu d'obtempérer à la sommation, annonça qu'il avait demandé l'appui du duc de Bourgogne pour le maintien de ses droits légitimes, et que cet appui lui avait été promis (1).

Nous croyons ne pas devoir nous livrer à un examen approfondi de ces faits qui manquent pour nous d'intérêt et d'importance , et qui sont entourés d'une obscurité particulière dans leurs points essentiels. L'affaire dont il s'agit impliquait, sans aucun doute, une double question de droit légal et de droit moral ; et si nous pouvions déterminer avec précision de quel côté se trouvait le droit légal, nous serions peut-être dans le vrai en concluant que le droit moral devait être de l'autre côté. Mais, pour Charles, la question n'était pas complexe. Les motifs qui justifièrent son intervention ont dû lui paraître très suffisants; et si un autre que lui les avait exposés, on les aurait probablement alors trouvés également satisfaisants. Il était prince, et, comme tel, intéressé à maintenir les droits des princes contre leurs sujets rebelles; il était catholique fidèle, et le saint-père Pavait prié de surveiller les affaires de Cologne; il était le cousin et l'allié des princes bavarois, et était tenu de leur prêter assistance en cas de besoin (2). On peut présumer, il est vrai, qu'il avait d'autres motifs, plus impérieux, pour prendre part à la querelle. Les résultats certains de celte campagne devaient être pour lui un nouveau protectorat, une nouvelle souveraineté, un nouvel acheminement vers la domination du territoire

(1) Lœhrer, Geschichle der Stadl Neuss, 1. 132 et seq.

(ï) Schreiben H. Karl's von Burgund an den Churfiirster vos Maint, Chmel, b. i, s. iao-ia.

rhénan. Le succès n'était pas douteux, à moins que l'empire tout entier ne se soulevât pour protéger le territoire menacé. Or, cela n'était guère à craindre. L'empire, gigantesque mais inerte, souffrait à chaque agression, mais n'avait ni la force, ni l'énergie nécessaire pour la repousser. Si , sur un point quelconque de son étendue, un signe de vie se manifestait, la force était perdue avant d'avoir pu se répandre par la masse et d'avoir pu mettre le corps entier en mouvement.

Mais Charles avait des ennemis dont le trait était aussi rapide que la blessure en était mortelle. Tandis qu'il méditait ainsi de nouvelles conquêtes sur le Bas-Rhin, sa domination sur le Haut-Rhin avait déjà cessé d'exister.

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