CHARLES DUC DE NORMANDIE
marques de respect qu'on s'empresse de lui prodiguer, il saisit le roi de Navarre et le lire violemment en arrière, en disant : « Or, sus, traître ! Tu n'es pas digne de t'asseoir à côté de mon fils. Par l'âme de mon père, je ne veux ni boire, ni manger, tant que tu vivras » •.
Auprès du roi de Navarre se trouvait un écuyer. nommé Colin ou Collinel Doublcl, qui « tranchait » devant son maître -. Il fut vivement courroucé de le voir traité de la sorte, et. s'armant de sa dague, il la dirigea contre la poitrine du roi de France, en menaçant de le tuer 3. Jean II lâcha alors le roi de XaAarrc et, se tournant vers ses sergents : « Prenez-moi ce garçon, leur dit-il, et son maître aussi. » Massiers et sergents d'armes s'élancent, ils se saisissent du roi de Navarre et de l'écu ver et se mettent en devoir de les emmener '*.
Cependant, si l'on accepte le récit de Froissart qui a dramatisé cette scène et fait parler les divers personnages, avec plus ou moins de vraisemblance, et un peu trop longuement peut-être ^, l'attitude de Charles le Mauvais aurait été pitoyable. Il se confondait en supplications, criant merci au Roi, offrant de se disculper, par tel moyen qu'on indiquerait, des faux rapports dont il avait été l'objet. (( 11 est \ rai, ajoutait-il avec une insigne maladresse, si dans l'espèce elle n'est pas imputable au seul Froissarl, il est vrai que je fis occire Charles dEspagnc. qui était mon ennemi: mais sa mort m'a été pardonnée et j'en ai fait la pénitence ». — « Allez, traître, allez, répondit le roi de France.
[. Froissant, Chruii., \\ . 177-178.
2. Froissart, ibid., 178. Doubleleslla vraie forme du nom (Arcii. nat., JJ. 85, n" 3o. janv. 1357 ; JJ. 8y, n° 28(). 12 déc. i357 et n° 3oo, déc. 1357. — P. Coction, Chron. nonn.. p. 8ji. — Bibl. nat., I^. f). kmij, d. 23319, Dolblel ; mais il n'est pas sur qu'il s'agisse de la même laniiHc). On trouve aussi, par suite d'une altération, la forme Doublet. Collinet Doublet (.\rcli. nat., JJ. 8(j, ti» 2i5, janv. i358; — Gr. Chron., VI, 2(j-a7 ; - (Jliro/i. des quatre premiers Valois, p. 3(3). — Froissart est le seul qui l'appelle Collinet de Bléville Hoc. cit.). Je ne saurais dire si cette appellation est ou non justifiée. Bléville est une commune de la Seine-inférieure, arr' et c"" du Havre. Les biens de Colin Doublet, confisqués par le Roi, furent restitués plus tard, par le duc de Normandie, à son frère et uiiiquehéritier, JeanDouljlel, piètre; ils étaient situés, scmble-t-il, dans la vicomte de Caudeijec (.\rch. nat., JJ. 89, n° 33o, fol. iSy'», déc. 1257).
3. Froissart, IV, 178. — D'après la chroniqucdc P. Cochon, il aurait frappé le H<n ; « et le cuida tinjr ; mais il estoil si fort armé «lu'i ne lui put mal faire » |p. 8/i j.
/|. Froissart, ibid.
5. 11 a délayé, et modifié sur quelques points, le récit de Jean le Bel (Chronique. 11, 22.',;, sans y ajouter aucun détail important.
LA J<JLH>Kt; DU ÔANKIL 1 35<j lôl
Par Mnnseigneiii Saint-Denis ! vous serez bien liabile si vous m'échappez » 1.
On enlraîne donc le roi do Navarre et on lenfenne dans une chambre du château, avec Cohn Doubicl et un chevaher normand, dont le nom nous est déjà familier, Jean de Fricamps, dit Friquet 2. C'est en vain que le duc de Normandie s'était jeté aux genoux de son père ; celui-ci ne voulait rien entendre. « Ah ! Monseigneur, disait le jeune prince, vous me déshonorez. Que va ton dire et penser de moi, qui avais invité à dincr avec moi le roi de Navarre et ces barons, que vous traitez ainsi ? On dira que je les ai trahis. Et pourtant oncques je ne vis en eux que tout bien et toute courtoisie ». — « Calmez-vous, Charles, dit lo Roi, ce sont de mauvais traîtres et leurs crimes se découvriront bientôt. \ous ne savez pas tout ce que je sais » •'^.
11 semble que les représentations de son (ils aient accru la colère du Roi, loin de la calmer. Prenant à un sergent sa masse d'armes, il \icnt au comte dllarcourt et le frappe rudement entre les épaules ; presque en même temps, il le saisit par sa cotte, et si violemment, qu'il la déchire jusqu'à la ceinture : « Avancez, dit-il, orgueilleux traître ; allez en prison pour votre perte. Par l'àme de mon père ! vous serez bien habile si vous m'échappez. Vous êtes de la lignée du comte de Guines. Vos forfaits et vos trahisons seront bientôt dévoilés ! » ^ L'exaspération du Roi était telle qu'il ne fallait pas songer à intercéder pour les coupables ; si on ne l'eût retenu, il les aurait tués de sa main ^.
Sur son ordre, on s'empare non seulement du comte d'IIarcourt ^,