LA CHEVAUCHEE DES ANGLAIS A TRAVERS LA FRANCE 30I
l'avant-gardo, niais des renforts prornptemcnt accourus firent perdre aux Franc^ais le bénéfice de la surprise '. Incapables de résister à une armée, ils coururent s'enfermer dans le cliàleau de Romorantin.
Le Prince Noir les poursuivit, décidé à enlever la forteresse à tout prix. Cette diversion lui fit perdre du temps. La ville, en effet, ('tait à l'abri d'un coup de main, et après la ville, il fallut prendre le donjon, dont lesdéfenseurs repoussèrent trois assauts successifs dans la journée du 3i août. On dut procéder à un siège en règle. Les moyens les plus énergiques, y compris le feu, furent mis en œuvre pour vaincre la résistance des assiégés, (pii ne capitulèrent que le 3 septembre. Us avaient tenu pendant cinq jours "-.
III. — Le Prince, après avoir donné une journée entière de repos à sa troupe'', reprit sa marche en avant pour se rapprocher de la Loire, quoiqu'il eût peu d'espoir de franchir le llcuve car tous les ponts
ou environ, en granl péril de morl, el ses compaignons, à ?es despcns. scnz avoir de nous pour ce aucuns gaigcs ou prcfU, ou (luel scr\ice il a eu mort un coursier et un roncin affolé. .. « — Quilt. diulit lloyaumonl : ii octobre i350 (Bihl. nat., P. O. aoS'is d. 57./157, n" 2 et 3).
1. Le fait d'une surprise n'est mentionné que par Froissart (V, 5-0).
2. Lettre à la municipalité de Londres : « .. cl si avoit le dit Roi (de France) pour mesmes le cause envoie en autre partie le S' de Crcon, Mons' Busigaud, le niaresclial de Clermount el autres, el disoient les dilz prisoners que le dit roy avoit pris certein propos de combalre ovesque nous ; à qucle heure nous esloions sur le chcmyn envers Tours, et en costoianl de^ers Orliens, et Icndemein là où nous esloions loggiez avions novelles qe les dilz sire de Creon et Busigaut estoient en un chaslel bien près de noslrc loggiz cl prismes propos de y aller, et venismcs loggier entour eux et acordasmes d'assaillir le dit lieu, leqel cstoit gajné par force où estoient tout plein de lour gentz pris et mortz; auxinl les un? des nostres y furent morlz ; mes les dilz sires de Creon et Busigaut se trecrent en une fort tour q'il y avoit, la qcle se tenoit cynk jours avant qu'elle feust gaignée, et là se rendirent-ils .. »
— Lettre de B. de Burghersh. Je n'en extrais que ce qui suit : <s ... et Mons. le Prince adscgé ledit chaslel per viii jours (il y arriva le lundi soir. 29 août, et n'en repartit que le lundi, 5 septembre), el li primer jour prit tôle le force dudit chaslel, fors pris un gros lour, et auxi prist xl hommes d'armes, et le dit seignour de Crone el Bussigaude se myslrent deyns le dit tour, et per force de feu el de myne et d'engyne il se renderent prisoners ».
— Eulogium, 111, 218-219. Le moine de Malmesbury a beaucoup développé cet épisode; son récit, d'une extrême précision quant aux dates, est absolument conforme à celui du Prince. — Froissart, V', (4-11.
3. Eulogium, 111,220 : « Dominicasequenti, qui fuit quarlus die» septembris. princeps quievit et homines hernesia sua reparare jussit ».
étaient coupés et les passages gardés'. Il descendit donc la vallée du Cher- et arriva en vue de Tours, où se trouvait alors un des fils du roi de France — le comte de Poitiers ou le comte d'Anjou ^ — avec le maréchal de Clermont et une nombreuse garnison '•. Postés à Montlouis'', d'où leurs coureurs purent venir impunément saccager les faubourgs de la ville, les Anglais attendirent pendant quatre jours que les Français sortissent pour leur offrir la bataille *"'. Mais cette provocation muette demeura sans réponse. Dès lors, la retraite s'imposait au prince de Galles, car Jean II, dont l'armée se concentrait à Chartres depuis le i" septembre, se hâtait à la rencontre de son adversaire, et, s'il était encore suivi de peu de monde, ses forces grossissaient dejour en jour'.
1. Lettre du Prince : « ... et illeosque (à Uoraorantin) esloions certifiez qe tous les pontz sur Leyre estoient debruscset qe nulle part purrions avoir passage, sur qei nous prismes noslre change tout droit à Tours ». Traduction de M. Riley, op. cil., p. 28G : « ... ail the bridges upon Leyre were broken down etc. ».
a. Eulogium, 111, 220 : On n'a pas identifié de façon certaine les deux localités où le Prince coucha les 5 et 6 septembre (Sainl-Aignan .' et Montrichard .^), mais il est certain qu'il suivit la vallée du Cher.
3. « Le counte d'Angeo », d'après la lettre du Prince ; « le count de Peyters », d'après B. de Burghersh, et c'est probablement ce dernier qui a raison.
4. La présence du maréchal de Clermont à Tours est également très explicable, vu qu'il était inve.>ti d'un grand commandement militaire s'élendant au pays d'en tre Loire et Dordogne. Voy. Bibl, nat., Fr. 22620 (Dangeau. Touraine 1), fol. 100".
5. Eulogium, 111. 220221 : « Die Mercurii (7 septembre) venil princeps ad .\umounk super Leir juxta Tours in Turonia, nobilis civilas et perpulchra; ibi moratus est per dies Jovis, Veneris et Sabbati (8, 9, lo septembre); in quibus fecerunt homines principis pulchras dielas ». a .\umounk super Leir» a été tout d'abord identifié, et à tort évidemment, avec Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher, arr' de Blois, c°° de Montrichard), par Kervyn de Lettenhove et S. Luce ; puis avec Grammont, c" de Saint- Avcrtin, arr' et c°° de Tours (Babinet, op. cit., 107, n. i). Cette devixicmc identifica tion, plus vraisemblable qce la première, semble pourtant devoir être abandonnée. Le regielté C. de Grandmaison a apporté des arguments décisifs en faveur de Montlouis (Montlouis-sur-Loirc ; arr' et c°" de Tours). Voy. 1° une yole sur un point de l'itinéraire du prince de Galles avant la bataille de Poitiers, [)ar M. C. de Grandmaison ; 2° une \ote en réponse à M. de G., pai M. le colonel Babinct; 3" une Seconde note sur un point, etc.. par M. C. de G. ; 1" une Réponse à la seconde note de M. de G., par le colonel Babinet {Bull, delà Soc. des Antiq. de l'Ouest, i884, 30o-3G3 et 36i-366; 1896, 359-262 et 263-266).
6. Lettre du Prince : « ... nous prismes nostre chemvn tout droit à Tours et là demourasmes devant la ville quatre jours... »
Lettre de B. de Burghersh : « Item, le prince demorra devauntle dit cité de Tours, où fuist le count de Peyters, filtz à roi de Fraunce, ov la graunt power de gentz, Iiar iiii jour et nul de la dit cité n'osast isser .. »
7. Froissart. V, 12. Il résulte de ce passage que la concentration de l'armée française
LA HETRAITE T)T PRl>r;E \OIH 2o3
Le lo, il était à Blois, où il passa la Loire, et le lendemain, à Amboise '. Son armée, fractionnée en plusieurs colonnes, s'écoulait par Mcung, lilois, Amboise et Tours, etc. -. Le Prince, très exactement renseigné, n hésita pas sur le parti à prendre. Le dimanche, 1 1 septembre, il traversait de bon matin le Cher et l'Indre ^, se proposant delTectuer sa retraite sur la Gu venue par le Poitou ^,car s'il a écrit plus tard quà ce moment toute idée d'une jonction possible avec le duc de Lancastre n'était [)as aJKUidonnée, c'est qu'il a voulu après coup, et bien inutilement, donner le change à l'opinion publique anglaise '^. Le soir delà même journée, il couchait à Monlbazon '', où il reçut, le lendemain, \-2 scplendjre, une première visite du cardinal de Périgord, l'un des deux légats que le pape Innocent \l avait chargés d'obtenir, au prix des plus persévérants ellorts, une suspension des hostilités '.
n'était pas achevée et que bien des hommes d'armes ne rejoignirent le Roi que pendant la marcIie. Les Grandes Chron., M. 3i, disent qu'au début de ta poursuite, Jean II avait peu de monde avec lui : « ... etja soil ce que le dit my n'cust cncores que un peu de genl, toulesvoies suyvoit il le dit prince le i)lus l(»t que il povoit pour soy conibalre à lui ».
I. Pour l'itinéraire du rui Jean, voy. Fr<'i>sart, N , 12 et la note de Siméon Luce, V, IV, n. I.
7. Froissart. \ , i2-i3 : « ... et ses gens avoient passet le Loire au pont à Orliens, à Meun, à Sauniur, à Blois et à Tours, et là où il pooienl... » D'après le moine de Malmesbury (A'H^O'y/um. III, 221), le bruit aurait couru le Iiuidi, 12 septembre, que le dauphin était à Tours : « Eo tempore dictum fuit quod DcUinus fuit apud Tours in Turonia cum mille hominibus armatis.exceptis servientibus et garcionibus ». Ne s'agit-il pas tout simplement de ce « lils de roi » sur l'identité duquel on n'était pas fixé : comte de Poitiers pour les uns, comte d'Anjou pour les autres.^
3. Eulogium. III, 221 : (( ... transivit unam aquam periculosam valde. qu.e aqua vocatur Yndre... » — Lettre à la municipalitéde Londres. « Et au départir d'illeoqes (de Tours) nous prismes le chemyn pour passer ascuns daungers des eawes... •> La phrase est peu claire. M. Riley traduit : « ... so as to pass some dangers by «ater» (p. 286). Des pluies axaient grossi les cours d'eau (Le Baker, Chronicon, p. 1 '12).
'1. Chr. Chron., M, 3i : » Et quant le dit prince sçotqueleroy li aloit en l'encontre, il s'en retourna en alant droit vers Poitiers». On pourrait objecter que c'est après coup qu'on a si bien connu son intention ; mais il y a plus. Quelque chose avait dû transpirer du plan des Anglais, car il a dicté la marche de Jean IF sur Poitiers, qui est ce qu'il a fait de mieux dans cette malheureuse campagne.
5. Lettre à la municipalité de Londres : « ... et en entente (le jour où iî passe le Cher et l'Indre; d'avoir encountrée ovesqe nostre très cher cosyn le ducs de Lancastre, de qi nous aviens certeins novelles q'il se voillet afforcier de Irere devers nous ».
6. Eulogiuin, loc. cit. — Froissart. \. i3. ■ — Monlbazon ; Indre-et-Loire, arr' de Tours, ch.-l. de c'".
7. Les deux cardinaux étaient Talleyrand de Périgord et Nicolas Capocci, bientôt
Le double passagedu Cher et de l'Indre, l'arrêta Montbazon, avaient évidemment beaucoup retardé la marche du Prince, car, en arrivant à la Haye, le i3 septembre, il ne devançait que d'un jour le roi de France '. Jean II, qui passa dans cette localité la nuit du i4 au i5, ne put manquer de recueillir de précieuses informations sur la marche de son adversaire ; il aurait su notamment qu'il « se hàlait durement » pour rentrer en Guyenne -. Lui-même résolut de redoubler de vitesse pour couper la retraite à son ennemi, ou pour couvrir la ville de Poitiers qu'il croyait menacée. C'est alors que, se portant tout droit du nord au sud, il francliit dans la journée du jeudi, i5 septembre, avec ses hommes d'armes les mieux montés, la distance de plus de cinquante kilomètres qui sépare la Haye du bourg de Chauvigny sur la Vienne-^. II prenait ainsi une avance assez considérable sur le Prince Noir, cpii, parti de la Haye, la veille (mercredi, il\ septembre), s'était
séparés par des dissentiments que le Pape s'elTorça vainement de faire disparaître. Le Rcg. Vat. 288 est plein de documents relatifs aux clTorts tentés par Innocent VI pour le rétablissement de la paix, en dépit de la rupture de l'année précédente et des hostilités déjà engagées. Ce n'est pas le lieu de les utiliser ici; on trouvera un résumé succinct de ces négociations, dans Denille, op. cil., p. 1 12-1 13. Le Prince éconduisit le cardinal, sous prétexte : 1° qu'il n'avait pas des pouvoirs suffisants pour traiter de la paix, ce qui était inexact, mais peut-être ne connaissait-il pas les lettres récentes d'Edouard 111 qui les lui conféraient (Rymcr, 111, i, 333; Westminster, i" août !35(3) ; 2" que It moment était peu favorable pour conclure une trêve, vu que le roi de France approchait et que de toutes parts lui venaient des renforts (Lettre à la municipalité de Londres).
1. La Hayc-sur-Creuse (aujourd'hui la Ilaye-Descartcs) : Indre-et-Loire, arr' de Loches, ch.-l. de c°°).
Eulogiuin, 111, 221 : << Die Martis se([ucn(i (i3 sept.)... et pernocta\it ea die ad unam villam C£uae vocatur le Haye, qu;c sila est super ripam de Croesce-- »
2. C'est à la Haye que les projets des Anglais ont pu être dévoilés de vingt façons (traînards faits prisonniers, propos recueillis par les habitants, etc.).
3. Chauvigny ; Vienne, arr' de Poitiers, ch.-l. de c°°. — On a loué, non sans raison, l'à-propos de cette marclie, exécutée sur le flanc gauche des Anglais (commandant Saint-llippolyte, chef d'escadron d'Etat-major, Notice sur les balailles de Voulon, Poitiers, Mauperluis et Monconlour, dans le Spectateur milil., t. XXWl (18° année i843-i8/i'i), p. 685-703. — Même article dans les Mémoires de la Soc. des Antiquaires de l'Ouest. t. VIH [18/1/1], p. vO-yi. — Voy. p. Oyi : « Comme opération stratégique, la marche sur le flanc des Anglais offre une heureuse combinaison ; il n'en est pas de même de ses dispositions lactiques. »). 11 est à noter que, dans sa hâte d'arriver sous les murs de Poitiers avant son adversaire, Jean II s'est peu préoccupé de garder le contact avec lui ; il l'avait certainement perdu le samedi suivant quand se produisit la rencontre de la Chabotrie, dont il sera question plus loin. La chronique de R. Lescot, puisée à des sources officielles, est la seule cjui montre qu'en devançant le prince de Galles, le Roi se conformait à un plan arrêté et ne marchait pas à l'aven
lA nETRAITH Ht" PRINCT NOIR 3C0
dirigépliis à l'onosl, de façon à se rapprorhor i\o la \'ienno, et n'avait pas dépassi'- CliàtcUerault. Les Anglais sarièlèrcnl doux jours entiers à Chàtelleraiilt, le jeudi el le Ncndredi ^ ne sachant rien tout d'abord de la marche des Français, se doutant cependant qu'ils n'étaient pas loin, car leurs propres (( coureurs » ne trouvaient à se ravitailler ni en vivres ni en fourrage '-. Bientôt ces soupçons se confirmèrent et le Prince, ayant été instruit d'une faç*^»n positive de l'arrivée du mi de P'rance à Ciiaiivigny. comprit le danger d'une plus longue immobilité •'. Dans la nuit du vendredi au samedi, il fit filer son convoi de l'autre côté de la ^ ienne, afin (jue le pont fût dégagé le lendemain matin, au moment du passage de l'armée '*. V la première heure, il traverse la rivière, suit quehjue temps la route de Poitiers, puis se jette à travers champs, en se dirigeant toujours au sud-ouest, et en accélérant l'allure, ce qu'il pouvait faire avec des chevaux auxquels avaient été donnés deux jours de repos •'.
Aux termes de la lettre ([uil écrivit au maire et aux aldermen de Lonilres, — et le moine de Malmesbury l'a répété après lui '' — . le {)rince
turc : ( Tiinc consilio bamniim cl niililiim ex presiiinpcionc nimia proccticiitc, civilaliiin coinnmnilalibiis ab excrcilii cxi)iilsis qiias tune yronice Jaquetos Bonos Hôinines vocaljanl, ne wlversarii evadendi haberenl polestalem, non ex directo in eos suas acies dire.rit, sed yer viain oblicam eos includere teinplaverunl » (p. loi-ioa).
1. Lettre du prince de Galles à la municipalité de Londres : « ... Nous treismes d'illeoqes (la Haye) versChastel Heraud, sur le passage de l'eawede la Vivane, où nous dismourasnies quatre jors, ettendaunlz de savoir plus la certain (ou Vacertain) de lui, etc. » Comment contester une semblable assertion quand on la trouve dans une lettre écrite cinq semaines après la bataille (2 2 octobre)? Le moine de Malmesbury donne la même version : o Die Mercurii sequentc (i.'i sept.) venit ad caslrum quod dicitur Cliastcl Heraud, qua? est villa pulcliraet grandis et est sila super lluvium de Vienne et ibi moratus est jjer dies Jovis et V eneris «.
Le colonel Babinet, qui ne connaît pas la lettre du Prince et tient pour Froissart contre le Moine, fait repartir l'armée anglaise le vendredi matin (p. 109 et n. i).