DÉBUTS DE LA GUERRE DE CENT ANS I
quelque péril caché paralysant ses entreprises *, il se laissa vaincre par un adversaire, peu redoutable à l'origine, et qui devait une bonne partie de ses succès aux maladresses du roi de France 2.
Le fds aîné de Philippe de Valois, Jean le Bon, n'était point de taiUe à réparer les fautes de son père. Les contrastes violents de sa nature ne peuvent s'expliquer que par un manque d'équilibre physique et moral. Une Ame médiocre anime ce grand corps, fait pour la joute ou la bataille, pour porter des coups et en recevoir. Le curieux portrait de la galerie Mazarinc ne dément pas le mot de Froissart : (( léger à informer et dur à ôter d'une opinion » ^. C'est bien la crédulité naïve et l'entêtement que révèlent le front bas, le regard vague et inexpressif. On sait aussi que Jean 11, dominé par l'émotion du moment, était incapable de réagir et de se maîtriser '*. Mais il est juste de lui reconnaître, — outre les qualités chevaleresques que personne ne conteste : la loyauté, la bravoure, la générosité, — beaucoup de bonne grâce et d'afl'abililé ^. Ces dons naturels faisaientsa force, et quelquefois ils lui
1. Jean le Bel, Chronuiue, éd. J. Viard cl E. Déprez, l. 11, Paris, 1905, p. Ofi, 87. — Voy. Alf. Coville, Les premiers Valois et la guerre de Cent ans, p. 60, Gi, G7.
2. Eugène Déprez, Les préliminaires de la guerre de Cent ans. La Papauté, la France et l'Angleterre ({3'28-13i2j. Paris, A. Fontemoino-, 1902, in-8° (Bibl. des Ecoles franc. d'Athènes et de Home, fascic. 8(1).
3. Chroniques, édit. S. Lucc, t. IV, p. 17C : « Li rois Jclians, qui estoit legicrs à enfournier et durs à osier d'une oppinion, puis qu'il y estoit arrestés. » Un manus crit porte : « ... de legiere créance et fort à oster etc. » (Ibid., p. 38i). Froissart vevit dire, et le contexte le prouve, que Jean II croyait facilement les rapports qu'on lui faisait et avait peine ensuite à se déprendre d'une opinion ainsi formée. J'insiste sur ce point parce que le mot de Froissart est quelquefois cité avec une variante, qui en modifie le sens : lent à informer et dura ôter d'une opinion (A. Molinier, HiS' toire générale du Languedoc, nouvelle édit., t. IX, 5g3, n. 4 : « Froissart dit quelque part que le roi Jean était lent à infourmer et dur à oster d'une opinion. ») On en conclut que le roi était un esprit obtus et entêté, ce qui ne répond pas à la pensée du chroniqueur.
t\. Froissart a dit de lui qu'il « estoit chaus et soudains » {Chron. édit. S. Luce, VI, 176). Il a noté aussi que le roi, quand rien ne le mettait hors de lui, était plutôt intelligent : « de grant conception hors de son air» {op. cit., VI, 187).
M. Brachet, interprétant au point de vue médical les témoignages des chroniqueurs, voit, « dans ce fils de Philippe VI, un type très net d'impulsif palhologiq.ue, réduit. au pouvoir minimum d'arrêt sur ses réflexes.» [Pathologie mentale des rois.de ■ France, p. igo). Cf. ce qu'il dit ailleurs (p. 491) de « ce caractère de Jean le Bon (qu'il explique par celui de sa mère la reine Jeanne de Bourgogne) placé, pour le neuropalliologiste, à la limite extrême des réactions psychiques normales ». . .
5. Un mémoire de l'année 1809, qui sera utilisé au cours de cet ouvrage (t. II, ch. III, Projet de descente en Angletei re concerté entre le gouvernement français et le roi
ont tenu lieu d'habileté. \on seulement il a séduit et dominé sans peine le pauvre prince que l'ut le dauphin Humbert II, mais, dans le Languedoc, qu'il visita souvent, il avait su se rendre populaire, et pendant sa captivité il reçut des témoignages non équivoques de l'amour qu'on lui portait. En Bourgogne, au lendemain de la mort de Philippe de Rouvres, il désarma, par des prévenances et des concessions opportunes, les ennemis de la domination française, et réussit là où un autre eût facilement échoué *. Bon naturellement, tant que nulle volonté n'entrait en conflit avec la sienne, il était terrible lorsqu'on lui résistait, quand une trahison, une injure, quelquefois un simple soupçon, avait provoqué sa colère. Il se montrait alors dur et brutal jusqu'à la cruauté^.
Sa première femme, Bonne de Luxembourg, est une figure bien effacée. De sa vie même, on ne sait rien; après sa mort, son nom a été mêlé, peut-être sans fondement, à un drame qui ensanglanta le début du règne de Jean II, et dont les contemporains n'ont pas osé scruter le mystère 3.
Jeanne de Bourgogne, l'aïeule de Charles V, s'esl acquis une fâcheuse notoriété. C'est la (( maie reine boiteuse >*, dont les chroniqueurs ont
de Danemark, Waldeinar 111). rappelle qiio tous les prédécesseurs du roi Jean ont été « doiilz, amiables, piteablcs et misericors au bon peuple dudit royaume» et qu'il s'est conformé à leur exemple. « Pitoyable », il l'a été, à sa façon, et nous le verrons en maintes circonstances déplorer, très sincèrement, les maux causés par son impéritie et qu'il attribuait aux « hasards des batailles ». Le « bon peuple » a reconnu ces élans de sensibilité, en le surnommant « Jean le Bon ». Les chroniqueurs traduisent évidemment une opinion moins complètement favorable au monarque. La société chevaleresque, pour laquelle ils écrivent et où ils vivent, n'a pas pardonné au roi ses « cruelles justices »,en raison de la qualité des victimes (exécution du connétable Raoul de Briennc, emprisonnement du roi de \avarre, etc.). Voy. la n. a cidessous.
1. Aimé Chérest, L'Archiprélre. Episodes de la guerre de Cent ans au XIV siècle. Paris, Claudin, 1879, in-8°, p 147-149.
2. On en verra des exemples dans les chapitres suivants. Le jugement que porte sur Jean 11 la Citron, normande de P. Cochon (édit. Beaurepaire, p. 75) peut être tenu pour suspect : il est l'écho de toutes les rancunes normandes contre le roi et sa mère : « Et fu le plus mauvez et plus cruel (roy) qui oncques fust, et aussy estoit fils de la royne de Bourgongne ». Mais au fond Froissart est aussi sévère pour jes exécutions sommaires, «les cruelles justices », que beaucoup de contemporains de Jean Une lui pardonnaient pas : « Li dus Jehans de Normendie, qui puis fu rois de France, tint asses de ses oppinions (de la reine Jeanne qualifiée « trop crueuse fenme ») et fist faire moult de crueuses justices en son temps » llll, 2^9).