Gr. Chr., YI, h
2. La Jacciuerie a pris naissance et s'est surtout propagée dans le département actuel de l'Oise. De là elle a débordé sur la Picardie (arr" d'Amiens et de Montdidier) et sur l'Ile-de-France, grâce à l'alliance momentanée avec Etienne Marcel. L'attaque du Marché de Meaux par les Jacques aurait pu avoir, mais n'a pas eu de répercussion dans celle partie de la Champagne. Beaucoup plus à l'est (Pcrthoiset prévôté de Vitry), il y eut aussi des rassemblements de paysans, mais ils ne commirent pas les mêmes excès que dans le Beanvaisis.
CAUSES DE I.A JACQLEhlE ^99
à faire le déseil autour d'elles •. il a fallu les extorsions inouïes de la garnison de Creii pour provoquer une prise d'armes, connme celle dont (Juillaunic l'Aloue et le Grand Ferré ont été les héros.
Dès les premiers mois de l'année i358, la situation est si tendue, qu'il suffira d'une étincelle pour allumer l'incendie. Impuissant contre les compagnies, faute de pouvoir leur opposer autre chose que les milices parisiennes et lechevalierdu guet, le dauphin a lini, à la longue, par réunir une petite armée, deux mille hommes d'armes environ. Ce sont des chevaliers et des écuyers venus pour la plupart de provinces éloignées, — des frontières ou « marches » du royaume, — qui traitent 1 lie-de-France en pays conquis, mais ne font rien pour refouler les bandes de James de I^ipe. Ftienne Marcel le reproche amèrement au dauphin, en toute rencontre. Kt, de fait, tel capitaine à (jui le [)rince a confié la garde d'ime importante chatellenie du pays Charlrain, est, par ses agissements, aussi redouté ([uo les pires brigands ■-. Les rixes sont fréquentes entre hommes d'armes et paysans ou bourgeois ^, et les lettres de rémission ne soulèvent qu'un coin du voile, dans les cas les plus graves, lorsqu'il y a eu nuMl d'homme. Pierre Gilles, un des plus fougueux partisans de Marcel, est mêlé à
i. Il faut bien, pour se rendre compte de la misérable condition des paysans au xi\' siècle, mentionner les compa',mies cl les maux qu'elles leur faisaient endurer. Ces mauv n'ont pourtant pas été la cause directe de la Jacquerie. Les brigands imposent aux paysans un inodus vivendi qui leur laisse vine tranquillité et leur assure même une protection relative. Ils les obligent à se « rançonner «, à leur payer, en une fois ou à des écliéances ûxes, une contribution moyennant laquelle de plus grands excès leur sont épargnés. De là tant de lettres de rémission pour les villages dont les habitants se sont « rançonnés aux ennemis «. Mais encore une fois cela sera surtout vrai quelques mois plus lard.
a. Fouques ou Foulque de Laval, capitaine de Bonneval iBibl. nal., P. O. lOOS d. 38.772, Lw.vL, n° lô ; i5 mars i358). \'oici ce que Jean de V'enettc nous apprend à son sujet : <( Sic igitur negotiis Parisiensibus ad defensionem dispositis et aplatis, raala et damna per patriara circumquaque, pernobiles aliquoset prœdones, amplius accreverunl. Nam dominus Fulco de Laval cum Britonibus multis Belsiam praedabalur, ignés villulis ponendo, Stampas, quae jam antea capta et creraata per similes praedones fuerat, ilerum spoliendo » (II, 208).
3. Arch. nat, JJ. 80, fol. 6, n° i5 (Paris, mars i358|. Lettres de rémission pour Jean, dit Trebulet, de Galardon, qui a tué un écuyer de la garnison, servant sous le « gouvernement » de Regnault de Gouillons. L'homme d'armes, qui avait 1res mauvaise réputation (« de homicidiis, pilleriis et mulierum raptibus erat multipliciter diffamatus »), l'avait injurié, frappé et le menaçait de pis encore : « Rustice fétide, anne ex hoc oportet te loqui (il ne s'en prenait encore qu'à la servante) ? Certe ego ista nocte uxorem et filiam tuas cognoscam carnaliter, te invito ».
^OO RtPTURE Dtl DAUPHIN AVEC LES PARISIENS
lune de ces affaires, qui eut son dénouement sanglant en plein Paris '. Les injures échangées montrent bien quelles colères fermentaient de part et d'autre. Les grossières invectives des hommes d'armes sont decellesqu'ilest malaisé de transcrire, maisl'une des ripostes de Pierre Gilles pose la question sur son véritable terrain : a De par tous les diables ! ne venez pas si près de Paris pour faire vos procès ! Allez les faire entre Guines et Calais d'où vous êtes ! n'^
Lerégentunefois sorti de Paris, c'est la guerre entre Marcel et lui, et du même coup entre ses hommes d'armes et les paysans. Furieux du meurtre des deux maréchaux, les gentilshommes déchargent leurs rancunes sur Jacques Bonhomme. Le vilain exaspéré ne songe qu'à se venger de ceux qui, infidèles à leur mission, au lieu de le défendre, le tondent et l'oppriment. 11 n'imaginera pas, comme Jean de Venette, de les comparer au chien de la fable, — est ce une réminiscence ou une fiction du chroniqueur? — qui, de connivence avec le loup, dévore les moutons commis à sa garde 3. Mais ce qui fut la raison d'être de la féodalité, à son origine, est encore, quoique confusément, très présent à l'esprit de Jacques Bonhomme. Pour lui, le château doit être une protection, un lieu de refuge. S'il n'a plus de secours à en attendre, si même la demeure seigneuriale se transforme en un repaire de brigands, il verra dans ce renversement des rôles une vraie trahison. Il se soulèvera, surtout s'il s'aperçoit que l'autorité publique est momentanément affaiblie ou désarmée. L'ordonnance de Gompiègne, j'ai eu l'occasion de dire pourquoi, n'a pas eu l'effet qu'on lui attribuait'*. Elle n'a pas non plus, suivant une autre conjecture également fausse, reconnu aux paysans le droit de se protéger eux-mêmes, d'opposer la force à la violence. Ce droit, ils le tenaient d'une ordonnance vieille déjà de plus d'un an : celle du 3 mars i357^.
1. Arch. nat., JJ. 89, fol. 3-3'°, n° 5. — Lettres de rémission du mois de janvier i358 : «... entre Saint-Leu-Saint-Gile et Saint Magloire ».
2. « De par les deables ne venez pas si près de Paris pour faire voz procès! Allez les faire entre Guines et Calais dont vous estes ».