LE BLOCUS DE PARIS ^2 I
voulu désobliger la reine Jeanne, l'infatigable médiatrice*. Toujours est-il que son séjour à Chelles (23-29 juin) fut l'occasion de nouvelles négociations qui, en dépit du bon vouloir de la reine, ne purent aboutir. Les Parisiens n'étaient pas disposés à se soumettre. Etienne Marcel et réchevinage se préparaient à la lutte, écrivant aux bonnes villes de France et de Flandre, pour solliciter une intervention armée, car il est probable que beaucoup d'autres lettres furent envoyées, analogues à celles que la municipalité d'Yprcs reçut le 28 juin -. Dans cette lettre, le prévôt des marcliands crée et exploite habilement une équivoque. Pour lui, les préparatifs du dauphin sont une entreprise des nobles contre les non nobles, à laquelle le roi de Navarre a refusé de s'associer, déclarant qu'il n'entendait pas être l'ennemi des trois états du royaume, ni « d'aucun d'iceux «, mais seulement des « mauvais », de quelque état qu'ils fussent. Tels sont les excès commispar les gentilshommes, — pillages, incendies, meurtres — , que le royaume court le risque d'être « du tout cssilié », c'est-à-dire détruit, ou de vivre (( en perpétuel servage », si le u bon peuple » de France et ses amis du dehors n'y mettent obstacle. En conséquence, Marcel demandait aux échevins d'Ypres de faire connaître, dans toute l'étendue de leur chatellenic, les dangers qui menaçaient la municipalité parisienne, et d'obtenir de leurs concitoyens qu'ils vinssent « tout droitpar devers eux à Paris », « au plus grand nombre de gens d'armes comme ils pourraient, tant de pied que de chevaP ». La nécessité était pressante, car, disait le prévôt, d les nobles nous assiègent, contre lesquels nous pensons nous exposer jusqu'à la mort, en compagnie du dit Monseigneur de Navarre, afin que, à l'aide de Dieu et de vous, nous puissions obvier à toutes leurs mauvaises et folles entreprises, par telle manière
1. Gr. Chr., ibid. La reine Jeanne était à Lagny (Sciuc-ct Marne, arr' de Mcaux, ch.-l. de c°°). Le régent descendit la vallée de l'Ourcq pour venir à Clielles (S.-ct- Marne, arr' de Meaiix, c°° de Lagny).
2. Alph. ^'andenpecreboom, Ypriana. Notices, études et documents sur Ypres, t. Vif, Bruges, i883, in-8°, p. A3o-/i3i. Annexe C. Cette lettre ne doit pas cire confondue avec une autre également adressée à la municipalité d'Ypres (i i juillet i358), plusieurs fois imprimée et que j'ai déjà eu l'occasion de citer. L'original du document putilié par Yandcnpecreboom n'a pu être retrouvé aux archives de la ville d'Ypres.
3. « Pour quoy nous voussupplions tant acertcset de coer, comme pluspoons, que ce veuillez monstrer et exposer à vosire bon commun et à tout le commun, et .autres bonnes villes de plat pays de vostre djocese et chatellenie, et sur ce requérir et prier, de par vous et par nous, que il se veullcnt assembler aii plus grand nombre de genz d'armes CLimnic il porronl, tant de jné que de cliexal ».
que nous tous puissions vivre en franche liberté, selon ce que ordonné fut de temps ancien au royaume de France * ».
Cet appel avait jieu de chances d'être entendu, et Marcel ne devait pas se faire beaucoup d'illusions sur l'appui que les Flamands pourraient ou voudraient lui prêter. Le lendemain du jour où la lettre avait été écrite (-jg juin), l'armée tout entière du régent s'ébranlait de Chelles pour venir s'établir aux portes de Paris, entre le bois de ^ incennes, d'une part, la Marne et la Seine d'autre part, en amont et en aval du confluent des deux cours d'eau 2. Cette armée, — oîi l'on n'a pu signaler que, par suite d'une méprise, la présence d'une 0 compagnie » d'hommes d'armes, que l'Empereur aurait envoyés au secours de son neveu ^ — , était certainement très forte, quoique les évaluations divergentes des chroniques ne permettent pas d'en déterminer l'effectif, même de façon approximative '*. Au blocus, devenu plus étroit et plus gênant, s'ajouta la dévastation du pays environnant. Tout fut pris, saccagé ou brûlé dans un rayon de huit à dix lieues •». Chevaliers et
1. Leltrc précitée:» ...et vous prions aussi que sans dclay vous plaise à envoier à nous, car les nobles sienl devant nous, contre les quelz nous nous pensons à exposer jusques à mort, en la compaignie du dit Monseigneur de Navarre, adfin que à l'aide de Dieu et de vous nous puissions obvier à toutes leurs malvaises et foies entreprises par telle manière que nous tous pviissions vi^ re en franco liberté, selon ce que ordené fu du temps ancien au royaume de France ».
2. Gr. Chron., M, 119 : « Et pour ce il (le régent) et son ost se deslogiercnt de Chelle et se logèrent environ le bois de Vincennes, en\iron le pont de Charenton et environ Conilans, le venrcdy xxix' jour du dit mois de juing. » — Il est possible que le dauphin soit arrivé au pont de Charenton le 28 au soir (Arch. nat., JJ. 90, fol. 219, n'' ii36 ; S. Luce, Froissarl, \ , xxx, n. 3l. Cependant, dans sa lettre au Comte de Savoie, déjà citée, il dit nettement : « ... nous venismcs devant la dicte Aille le jour de saint Pierre et de saint Poul derrcnier passé... »
3. S. Luce, La Jacquerie, p. 210. — Le texte qui a autorisé cette confusion est au Trésor des Chartes (Arch. nat., JJ. 86, fol. lii-i^i", n° 4o6. Le Louvre, déc. i358).
i. Gr. Chr., VI, 119 : « Etlenoit l'en que en l'ost du dit régent avoitbiea xxx» chevaux ». La Chroiiog raphia donne un chiffre approchant : <( Tune regens (après l'écrasement des Jacques) congregatis nobilibus usque ad summam XL^ aul amplius abiit unacum ante Parisius et obsedit eam. »
Froissart a des évaluations beaucoup plus modérées et peut-être, pour une fois, est-il plus près de la vérité : « ... et estoient bien trois mil lances et s'en vint assegier Paris par devers Saint Antoine contreval la rivière ))(V, loG). — Man. d'Amiens: « ... et avoit bien (le régent)cinq mil armures de fier... » (V, 327).
5. Gr. Clir., VI, 119 : « Si fu tout le pays gaslé jusques à viu ou x lieues, et communelment les villes arses. »
Voy. dans des lettres de rémission, de février i3Go, les méfaits de deux valets de Tarmée du régent, arrêtés le 27 juin par les habitants de Charenton et noyés par
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écuyers se vengeaient ainsi des Jacques el de leurs alliés, avec d'autant plus d'entrain que ces excès auraient été tacitement encouragés. « A iceulx nobles hommes, dit un chroniqueur, pour plus les atraire à son aliance, leur octroya le duc le pillage de Paris *. » Comme Froissart le fait remarquer avec raison, Paris fut sauvé par ses fortifications qui, toutes provisoires ou inachevées qu'elles fussent, s'opposaient à un coup de main -. Mais les bourgeois effrayés n'osaient sortir de la ville qu'en troupe, pour escarmoucher avec leurs ennemis, et généralement ces rencontres leur étaient défavorables •'^. Le dauphin était logé, de sa personne, à 1 hôtel du Séjour, aux Carrières de Charenton, sur le bord de la Seine '».
Le roi de Navarre s'était lui aussi rapproché de Paris, son nouveau titre de u capitaine » de la ville ne lui permettant pas d'abandonner les Parisiens à leur sort. Il vint s'établir à Saint-Denis, bien décidé à ne pas s'engager à fond, et à jouer, comme toujours, un double jeu. Son armée était un ramas d'aventuriers, — Anglais ou autres — , tous ennemis du royaume, tirés des places fortes occupées par les brigands, et notamment de la garnison d'Epernon ^.
eux, près des Carrières. Ces deux \alels s'étaient «acompaigniez ensemble poiirpillicr et bovitcr feux, et pour faire autres niauvaisticz, et entre les autres fai: el mauvaistie: boutèrent le feu en dix-sept villes (villages) environ Paris et robercnt l'cglisc de Chavenieres sur Marne etc. » (Arch. nat., JJ. yo, fol. 21g, n° ^36.)