bid., p. i
6. Premières négociations de Charles le Mauvais avec les Anglais, p. 17.
Charles le Mauvais ne s'attarda pas à de vaines récriminations contre Jean II. Comme après l'assassinat du connétable, il sollicita l'appui et l'alliance des Anglais : il alla même beaucoup plus loin, puisqu'il leur communiqua tout un plan pour le démembrement et le partage du royaume de France. Le très curieux projet d'alliance, que nous connaissons par une copie contemporaine, <( de la main de lévèque de Londres », dévoilait à merveille les secrètes convoitises du roi de Navarre '. Il laissait, il est vrai, au roi d'Angleterre la couronne de France, quoiqu'il tînt ses propres droits pour bien supérieurs à ceux du monarque anglais. Mais, prenant pour lui la Normandie, la Champagne, la Brie, le comté de Chartres, le Languedoc, le comté de Bigorre, etc., soit près de la moitié du royaume, il enclavait si bien les terres abandonnées à son allié dans ses propres domaines que, par la suite, il lui eOit été facile de le déposséder complètement. Tout au moins, lui cùt-il arraché sans trop de peine Paris, le siège du gouvernement, et Reims, la ville du sacre, se faisant peut-être, par un de ces revirements qui lui coûtaient si peu, le champion de la cause nationale.
Mais ceci est du domaine de la conjecture; ce qui est certain, c'est que les négociations furent poussées très loin 2. Toute la question est de savoir si Edouard III a signé le traité qui lui fut apporté par un des serviteurs les plus dévoués du Navarrais, l'écuvcr Colin Doublel •'. II est incontestable qu'il considérait l'alliance comme faite moralement; le langage tenu au Parlement de i355 par Gautier de Masny, l'orateur du gouvernement, ne peut laisser aucun doute à cet égard *.
1. J"ai publié ce texte d"aprè,s le niaii. Coll., Caligula, I). III, n''6i. [Premières négociations, etc., \). 28- 3o). Voy. ce que j'en ai dit, ibid., p. i2-ir|.
2. Le roi de INavarre et le duc de Lancastre ne se bornèrent pas à un simple échange de mics. L'un des manuscrits de la Chronique de G. Le Baker de SAvyriebroke offre une \ariante intéressante, que M. Maunde Thompson a donnée en note : « Aimo siipranoniinatu [i35/i], invocalo présent! sacramcnto altaris [Rex Navarre] juravit Jidelitatein régi Aiujlie, quant doininus dax Lancaslrie, apud Avinoniam, sihi securitnte interposila suscepit. » II est vrai que le chroniqueur, intervertissant l'ordre des temps, place le serment de fidélité avant l'assassinat du connétable. Mais c'est là une de ces erreurs chronolor:i([ues courantes dans les chroniques. II n'en subsiste pas moins qu'à Avignon, en i35'i, des engagements formels ont été pris par Charles le Mauvais ; le fait est confirmé par des textes importants que l'on trouvera ciaprès.
3. Premières ncgocial'ons de Charles le Mauvois avec les Anglais, p. 18. — Pour Colin Doublel, voir ci-après chapitre iv.
i. Hotuli Porliamentorum. II, p. 2(3'4. Le parlement de i355, assigné au lendemain
CHARI.KS LE MAL VAIS , Ql
Or, l'accord a dû s'établir sur les bases précédemment indiquées, avec des modificalions probables, toutes à l'avantage du roi d'Angleterre, mais au sujet desquelles il est impossible d'émettre aucune bypotbèse plausible.
11 était convenu cpic les deux alliés opéreraient leur jonction en Normandie et agiraient de concert. Charles le Mauvais, après avoir réuni une armée à Cherbourg, y attendrait Edouard III, dont la flotte atterrirait tout d'abord aux îles antrlo-normandesde Jersevctdc Guernesev.
delà SaintMarliii (llii\er ( ij noscmbrcl. fut prorogé d'alwrd an lundi après la fclc de saint Kdinond le martyr, puis au mercredi suivant (aS, 2.5 novembre; la fêle de saint IMmond. (jui se célèbre le 20 novembre, tombait cette année là un mercredi).
M Et durante la dcmoerc de- dilz missages à la court (d'Avignon) par ladite cause, si vient le Roi de Navarre sovenl au dit ducs, se compleingnanl des grcvaunccs, torlz et duresros q'il avoit sufTert du Roy de Fraunce, alTcrmant et par serment afTiant q'il ferroil vdleiitiers alliance ove noslrc seigneur le Roi contre son dit adversair ove tut son poair, et tant empressa ledit ducs parses somers parlances,que le ducs lui promist f[uc l'alliance se prendroit s'il plust à nostrc dit scignur. et que sur ceo il s'apparaillereit si enforcicment comc il purroit et des genlz et de navic, et se vcndroit à les isles de Gerncreye et de Jereseye, pur affermer et assurer l'alliance avant dite.
Par quoi nostrc dit seigneur, à la revenue du dit ducs en Knglclerrc, enten\lucs les choses issint parlez et accordez, list apparailler un grande armée des grosses niefs et des genlz d'armes et des arcliiers et s'adrescea hors de l'eavve de Thamisc devers les islcs, me tôles voies le vent se monstra conlrair à lui, si que à grant peine il vient à Portesmtith et y demora grant pièce tant que certeins novels viendrent que le dit Roi de Navarre, enlrelessè In dite alliance contre son promesse et serment, feusl devenuz Frauncevs et adherdant audit adversaire nostrc seigneur le Roi. Quelles novclles oiez et entendues, nostre dit seigneur se retourna ove sa navie et genlz et par cause q'il ne poast avcr la pees et que la dite alliance ne se poast tenir. et aussint fjue son dit adversaire se list fort des genlz d'armes et d'autres sur les marches de Caleys. meisme nostre seigneur pensant de y aver hastif balail, se ordina avec ses dites nav ies et genlz de passer la meer devers Caleys. »
Le fait de l'alliance est afhrmé également par la Scnlacronica de Thomas Oray. Le passage manque dans le man. utilisé pour l'édition moderne, donnée par les soins du Maitland Cluh, mais on en connaît une traduction anglaise du xvi' siècle {Jo. Lelandi, antiquarii, de rébus Britannicis collectanea, t. I, pars a", p. .ôOI.) « About this lynie King Edward was long dcteynid by reason of a trelice of alliaunce bctvvixt thc King of Navar. thaï was the sunne of Ihc Erle of Ewerous, and hym. The ii'hich alliaunce by tretice aforc was offerid, when Henry, Duke of Lancastre, was at Avinion. Apon the which king Edwarde was wilh his navy apon the costes of Gascoyn the hole somcr for performance of this alliaunce. But his jorney fallld. For the king of Navar thougt to hâve more avantage at the French Kinges hand. t<
Et à propos de l'arrestation du roi de Navarre, qui sera racontée au chapitre suivant, la chronique dit : « John, king of Fraunce, ioke by covyne the kiwj ofyavar, Ihat had afore treated wilh king Edward for alliaunce. »
C'est à ce moment que devaient être échangées les dernières ratifications et pris les arrangements définitifs. Nous verrons quelles causes amenèrent lavortement de ce plan de campagne, mais le fait seul qu'il a été discuté et adopté prouve que l'état de guerre allait succéder au régime des trêves, sans cesse renouvelées et violées.
En effet, la médiation pontificale avait échoué une fois de plus. Les Anglais s'étaient montres peut-être d'autant plus intraitables, qu'ils se croyaient assurés d'un concours qui leur ouvrait la porte de la Normandie. Tout ce que put obtenirinnocent VI — auquel il serait injuste et absurde de reprocher, comme le lait Villani, de s'être désintéressé de l'issue des négociations ' — , c'est que la trêve, dont le terme était le I" avril i355, durerait jusqu'au aZj juin 2. Ce nouveau délai n'était pas écoulé, qu'Edouard III, répudiant tout ménagement, se plaignait bruyamment d'avoir été joué par la cour de France et en appelait aux armes (r' juin i355) •'.
Jean II devait s'attendre à ce dénouement un peu brusqué, mais depuis plusieurs mois inévitable. Il n'en était pas mieux préparé à faire la guerre. Sans doute, la singulière façon dont les trêves étaient observées, avait tenu en baleine les garnisons françaises, mais ces détachements isolés, et comme perdus dans des forteresses trop nombreuses, ne constituaient qu'une protection illusoire. Un ennemi entreprenant ne s'épuisait pas à forcer des bicoques, qu'il ne pouvait, d'ailleurs, enlever ({ue par surprise. H poursuivait sa marche et passait, sans rencontrer de résistance, à travers les mailles du réseau. De grands commandements militaires avaient été créés ou maintenus en prévision d'une reprise des hostilités. C'est ainsi qu'au commencement
1. Mallco Villani. lih. I\', cap. xxxvi (Muratori, \iv, col. 2O1-2O2).
2. (ir. Chr., \ I, i5. « El assez tost après, c'est asavoir vers la fin de février ou dit an, \indrcnt nouvelles que les trêves qui avoient este prises entre les deux roys, jusques en a\ ril ensuy> ant, cstoient alongnics par le pape, jiisques à la Nativité de Saint Jclian Baptiste après ensuy\ant, pource que le dit pape n"avoit peu trouver voie de paix à la quelle les diz traicteurs quicstoient à Avignon, tant pour IMin roy comme pour l'autre se vousissent consentir. »
3. Rymer, 111, i, p. 3o,S. — Rcgc in tractatibus pro pace ah adversario Francle deluso, de guerra rcsumcnda et de orando pro fclici expeditione (i" juin i355). — Les mêmes reproches à l'adresse du roi de France sont encore accentués dans une lettre inédile d'Edouard III à Innocent VI écrite l'année sui\ante iPublic Record Office, Roman Rolls, 3o Edw. III, mcmbr. i. Liltcra excusacionis missn Domino Pape. — Westminster, i5 août [i356]).