XXVIII INTRODUCTION
l'écOQomie dans les finances ; deux grandes provinces sont reconquises; on a le bonbcur pendant la paix, la gloire pendant la guerre. Enfin sur les débris de l'ancieunc monarchie s'élève la ruomarchie nouvelle, et celle grande révolution qui d'une royauté presque sans puissance fait une royauté presque sans limite, s'accomplit et par le concours de la noblesse dont elle doit réduire la tyrannie, et de la nation dont elle doit amener l'affranchissement... « Si quelquefois son esprit trop confiant et son caraclère trop facilt! laisse accès aux Datleurs ot le porte à des faiblesses, du moins ne se souillera-Hl jamais par des cruautés ni des perfidies ; ours bon, compatissant, loyal, il donnera par son humanité un itacle inconnu aux guerres civiles, dans un temps surlout où la goaace était un besoin et le crime une habitude '. »
,cju{îemenL porté par l'auteur des Ducs de Bourgogne, a su fondre si habilement dans son travail les récits contemporains, et qui écrit ri'solument ad itartmidum, ion arl probnndum. ' mérite d'-^tre reproduit en entier : Jamais roi de France n'avait inspiré à ses peuples 'de tels res et si bien mérités; ce fut une lamentation universelle, et :un disait que c'était jurande pitié et dommage. On repassait ,es les circonstances de son règne si long et si plein de choses ïrsea. Il avait trouvé ta plus belle part du royaume envahie par Anglais ; leur roi se disant roi de France, d'aprû a la volonté de ries VI, sou propre père; une guerre civile désolant cruellcit le pays depuis beaucoup d'années l'I divisant la maison ile; les peuples dans la ilernière miatTS; plus de négoce, plus abourage ; nulle justice ; les bois remplis de brigands qui ne )eclaienl ni le Lien, ni la vie des hommes ; les gens de gueiTC deus pires que les brigands; la puissance du rbi détruite et mé- ;ée de tous les grands, même de cxîux qui ne l'étaient pas. Il it supporté avec patience et douceur celle mauvaise fortune, aïs n'avait perdu courage, s'était fié à la bonté de Dieu el à la lance de ses sujets. I^a Providence l'avait eu effet secouru; son lée s'était tout à coup animée, et voyant dans l'arrivée de la elle une marque évidente de la protection divine, avait redoublé efforts. Ses ennemis s'étaient troublés et effrayés; le désordre
ihogt (te CliarUt Vit. pages 10 cl 58.
Vnir la curieuse préface, sur la manière d'écrire rtiisloiit, placée ta Ifle des Duci rie ■gogne (t. I, p. t-xcii. ISii). • Je n'ai mïlé d'aucune rellexiDii, d'aucun jugement venemèns que je raconte... Ce son! les jugcmcns, co sont 1«5 expressions des coniemns ipll Tallait exprimer; c'est en voyant ce qu'ils éprouvaient, c'est en apercevant '. que les actions produisuenl sur leur propre Uiéâtre, qu'on peut sa faire une idée juste raps passé (p. xu). >
INTRODUCTION. XXIX -
et le mauvais gouvernement les avaient tour à tour privés de la sagesse dans les conseils et du bon ordre dans les entreprises. Puis le duc de Bourgogne s'était lassé, de faire la guerre au chef de sa race... Le roi et ses conseillers, cédant à la nécessité des temps, avaient traité de façon à contenter l'ambition et la fierté de ce prince... Le royaume avait été reconquis pied à pied. Si le roi n'avait pas lui-même conduit ses armées, du moins il s'était montré mainte fois vaillant et téméraire chevalier.
« Mais le désordre durait toujours ; les calamités des peuples devenaient plus effroyables; les gens de guerre leur étaient aussi funestes que les ennemis. Dans ce temps, le roi, malgré son courage et sa bonté, était loin de posséder le cœur de ses sujets ; sa mollesse, sa négligence, le scandale qu'il donnait à sa cour, excitaient de grands murmures. Après avoir souvent changé de conseillers, après les avoir tour à tour abandonnés aux complots et aux cabales , après s'être montré trop faible et trop docile à leurs conseils, il s'était vu entouré de gens sages ; il avait écouté leurs avis et les gémissemens du peuple. Ne cédant plus aux volontés des princes et seigneurs, qui voulaient maintenir le trouble, il avait su les réprimer. C'était de la sorte, mais non pas sans de longs délais et d'extrêmes difficultés, que s'était faite cette merveilleuse réforme des gens de guerre ; c'était là surtout ce qui faisait bénir sa mémoire par ses sujets, et répandait sa renommée dans les p^ys étrangers. Dès lors il avait régné comme sur un royaume nouveau, car jamais rien de pareil n'avait été vu... Il avait aussi mis fin aux désordres de l'Église par la pragmatique sanction, et en respectant le pape, il avait établi les libertés du clergé de France. Les finances avaient été mieux réglées ; de sages ordonnances sur la manière d'administrer la justice avaient été rendues.
« Se trouvant ainsi plus fort que jamais n'avait été aucun roi de France, il avait entrepris de chasser les Anglais du royaume. Alors avait paru, dans tout son jour, la puissan^ d'un pays sagement réglé et bien gouverné contre un peuple divisé et mal conduit. Il n'avait presque fallu que faire avancer les nouvelles compagnies d'ordonnance et cette armée si bien disciplinée et payée, pour recouvrer aussitôt la Normandie et la Guyenne.
« La gloire des armes du roi avait ensuite tourné tout entière à l'avantage de ses peuples. Après ses conquêtes, pendant les dix dernières années de sa vie, il avait gouverné noblement et sagement. Jamais homme n'avait été moins vindicatif; durant tout son règne, il ne s'était pas souvenu d'une ofi'ense. Mais il voulait que justice fut faite, et même forte justice. Aussi les princes avaient été punis selon les lois du royaume; les rébellions des grands seigneurs avaient été domptées ; le fils même du roi n'avait pas pu
XXX INTRODUCTION
lui désobéir impunément. La paix avait été maintenue avec le duc de Bourgogne, non plus par soumission, mais par puissance. Le Parlement et les officiers de justice avaient toujours procédé avec fermeté contre la violence et le désordre. Les crimes n'avaient pas trouvé, comme dans les domaines du duc Philippe, une protection assurée dans les seigneurs, et malgré quelques iniquités accomplies par voie de commission, en somme la justice n'avait pas été en leurs mains un moyen de contenter leurs vengeances et leur avidité...
« Il n'y avait donc qu'une voix dans tout le royaume pour raconter toutes ces louanges du roi, qu'on venait de perdre et qu'on pleurait avec tant de regret du passé et de crainte de l'avenir ^ »
Le jugement suivant do M. Villemain ne saurait ôtre passé sous silence.
« Charles VII, sous les jeux et les faiblesses d'un caractère frivole, cache un esprit adroit, ferme et patient... On lui a donné le nom de Victorieux, que méritent ses généraux ; il a droit à celui de Réparateur, Cette gloire est moins visible. Tacite le disait : les remèdes sont plus lents que les maux. L'indolence et le goût dos plaisirs, naturels à Charles, ralentissaient encore son pouvoir, mais n'en interrompaient jamais les bienfaits successifs et sagement amenés ; sous ce rapport, sa frivolité servait presque sa prudence. Pour gagner des seigneurs puissants, il leur accordait sur lui-môme une influence utile à l'État. En se faisant aimer des peuples avant môme de pouvoir les soulager, il leur ôta d'abord la plainte et le murmure, qui ne sont pas le moindre de leurs maux... Jamais on ne vit un peuple sortir si promptement de l'excès des maux par un calme plein de force et de bonheur... L'histoire, souvent aussi peu sage que les contemporains, n'a point assez admiré ce régime politique qui laisse pour ainsi dire les États d'un tempérament vigoureux se rétablir eux-mômes. On a cru que Charles agissait peu parce que sa main était douce et légère; mais cette main touchait partout des blessures : le repos les guérit; et la France, ranimée par des progrès insensibles, s'aperçut un jour enfin qu'elle était unie, forte, paisible, sous un roi qu'elle aimait 2. »
Dans Tappréciation qui suit, due à M. Guizot, l'illustre historien s'occupe du règne plutôt que du Roi.
\. Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois, par M. de Barante (Paris, Ladvocat, 1824-26, 12 vol. in-8«), t. VIU, p. 271-76.
2. Vue générale de l'Europe au XV* siècle, dans les Mélanges historiques et littéraires de M. Villemain (Paris, Ladvocat, 1827, 3 vol. itt-80), t. I, p. 438, 441 , 442.
INTRODUCTION. XXXI
a Jamais le gouvernement n'avait été plus dépourvu d'unité, de lien, de force que sous le règne de Charles VI et pendant la première partie du r'ègne de Cbarles VIL A la fin de ce règne, toutes choses changent de face. C'est évidemment un pouvoir qui s'affermit, s'étend, s'organise ; tous les grands moyens de gouvernement, l'ijnpôt, la force militaire et la justice, se créent sur une grande échelle et avec quelque ensemble. C'est le temps de la formation des milices permanentes, des compagnies d'ordonnance comme cavalerie, des francs^archers comme infanterie. Par ces compagnies, Charles VII rétablit quelque ordre dans les provinces désolées par les désordres et les exactions des gens de guerre, même depuis que la guerre avait cessé. Tous les historiens contemporains ao récrient sur le merveilleux effet des compagnies d'ordonnance. C'est à la même époque que la taille, l'un des principaux revenus du roi, devint perpétuelle, grave atteinte portée à la liberté des peuples, mais qui a puissamment contribué à la régularité et à la force du gouvernement. En même temps, le grand instrument du pouvoir, l'administration de la justice, s'étend et s'organise; les Parlements se multiplient.... Ainsi, sous les rapports de la force militaire, des impôts et de la justice, c'est-à-dire dans ce qui fait son essence, le gouvernement acquiert en France, au xv° siècle, un caractère jusque-là inconnu d'unité, do régularité, de permanence ; le pouvoir public prend définitivement la place des pouvoirs féodaux *. »
C'est avec le protestant Sismondi que s'ouvre la série de nos modernes historiens. On ne peut méconnaître le soin laborieux, la sagacité et quelquefois' Tindépendance de jugement dont a fait preuve Tauteur de VHistoire des Français, Mais Sismondi ne possède pas cette hauteur de vues et cette gravité qui sont Tapanage du véritable historien. On s'en apercevra à la lecture de son portrait de Charles VU.
<( Au moment de la mort de son père, Charles VII était âgé de dix-neuf ans et neuf mois. S'il avait été doué d'énergie de caractère et d'activité d'esprit, il auroit pu dès lors se mettre à la tête du parti qui soutenoit ses droits ; mais le fils de Charles VI et de la pesante Isabeau avoit hérité de ses parens l'amour du plaisir, l'indolence et la mollesse. Quoiqu'il ne manquât pas de courage, il n'avoit aucun Igoût pour la guerre, parce qu'elle obligeoit à trop de fatigue et de corps et d'esprit. Ses dispositions étoient bienveil-