‹ Histoire de Charles VII (volume 2)Chapitre 136 sur 362 · SEPTEMBRE U · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE U

L'assassinat du duc d'Orléans : Jean sans Peur s'en déclare l'auteur. — Son attitude, ses tentatives pour s'emparer du pouvoir jusqu'au traité d'Arra^ (scplombre 1414),-^ Double viola tion des engagements contractés par lui à Arras : machinations (lans la capitale ; alliance secrète avec les Ani^lais. — Entrevue du Ponceau entre le Dauphin et Ji'an sans Peur. — Traité de Pouilly. — Duplicité du duc de Bourgojçnc après le traité. — 11 se décide enfin à se rendre à Montereau. — Les deux princes en présence; paroles échangées; altercation; lo duc est tué. — Examen des accusations prorluites contre le Dauphin et ses conseillers.

' Le mercredi 23 novembre 1407, le duc d'Orléans avait soupe chez la reine Isabeau, et, au sortir de l'hôtel Barbette, il chevauchait sur sa mule , en fredonnant. Tout à coup , d'une maison de la vieille rue du Temple, des hommes masqués se précipitent sur lui, criant : à mort! à mort! Le duc, vêtu d'une simple robe de damas noir, tomba, criblé de coups d'épée, de hache et de massue, et sa cervelle jaillit sur le pavé.

Trois jours auparavant, le duc de Bourgogne avait juré une éternelle amitié à son cousin d'Orléans et communia avec lui en signe de réconciliation. En présence du corps, qu'on avait déposé dans l'église des Gélestins, il déclara que « oncques mais n^avoit esté commis au royaume plus méchant et plus traître meurtre; » à la cérémonie des obsèques, il tint un des coins du drap, et se fit remarquer par la violence de sa douleur : les

14id LE MEURTRE DE UONTEREAU. 129

contemporains nous disent qu'il pleurait, et même qu'i] sanfflotait '.

Pourtant, le bruit public accusait Jeaa sans Peur du et quand le duc entendit le prévôt de Paris demander . l'autorisât à fouiller dans son hôtel , il se troubla : ti part le duc de Berry et le roi de Sicile, il leur dit en pâli « C'est moi qui ai fait le cas ; le diable m'a tenté ', »

Mais, dans cet aveu, le repentir n'avait aucune place: avait que du cynisme : .chez le duc , comme on l'a dit , gueil tua le remords '. » Il osa paraître au Conseil et ; hautement son crime ; puis il sortit , et on le laissa impuc gagner la Flandre. Là, il 6t répandre le bruit que le dui Jeans lui dressait depuis longtemps des embûches, et qu'il' fait que le prévenir. Peu après, il revint à la tête de troi hommes, et, à son entrée dans Paris, où il pénétra mal| princes, il se trouva des gens pour crier noël sur son pa Le 8 mars 1408, devant toute la Cour, il fit faire par Jea l'apologie de son crime, et déclarer en trois points, d; « épouvantable fatras, » qu'il avait tué : Vpour Dieu;'!''; Roi; 3" pour la cho^e publique. « C'était, écrit Michel outrage après !a mort, comme si le meurtrier revenait s homme gisant à terre , ayant peur qu'il ne revécût , et t de le tuer une seconde fois *. » Et la chancellerie royale déjà toutes prêtes les lettres où l'on faisait dire au Roi duc de Boulogne lui ayant exposé comment, pour so et celui du royaume, il avait « fait mettre hors de ce m son frère, le duc d'Orléans, lui ôtail « toute déplaisance

1, Voir Uichïlel, 1. IV, p. 151. — Je ne puis jn'empJcher de reuvayer le le admirables pages que l'historien consacre i cet épisode el aui remarques à i qu'il lui idspire.

3. c J'ai perdu mes deut nereui ! > a'évria i eeUe parole le duc de Berrj. en ( lannes.

3. ( Le due de Baur(;c^De s'en alla accablé, bnmilié, et l'huniitiatian le changea, tua te remords. Il se souvbit qu'il était puissant, qu'il n'j avait pas de juge po s'endurcit, et puisqu'enGn le coup était fait, te mal irréparable, il résolut de re son crime cAmme vertu, d'en faire, s'il ponrail, un acte héroïque ! * Michèle! , H fronw, t. nr, p. 161.

K. HUMredt Franet.t. IV, p. 175. — Par mandement daté de Bruges le 6 a le duc donna au chef des assassins du duc d'Orléans, Raoulet d'Octonville, 500 * pour les agréables senices par lui rendus, i La Barre, 1. Il, p. Ii8, note

pouvait avoir contre lui, et le gardait « en singulier amour '. » Le duc de Bourgogne justifiait, on le voit, le surnom de Jean sans Peur, qu'il reçut bientôt : sans peur des hommes et sans peur de Dieu, comme on Ta dit justement*.

Il devait donner plus d'une fois' des marques de cette audace et de cette impudence. Maître de Paris en 1408, il se fait — malgré la détresse des finances — payer la dot de sa bellefille Michelle de France , mariée au comte de Charolais. A la fin de 1408, menacé de la vengeance des princes, il reprend les armes, occupe de nouveau la capitale, refuse d'obéir à Charles VI , qui s'était retiré à Tours , et , procédant par l'arbitraire et la violence , ne reculant même pas devant dès exécutions sommaires, il dicte la loi à son souverain. En 1410, demeuré seul contre tous les princes ligués contre lui, il appelle ses hommes d'armes à Paris , fait prendre l'oriflanmie au Roi , et, jusqu'au triomphe de la faction cabochienne, ce n'est qu'une succession de luttes , à peine interrompues par le traité d'Auxerre (août 1412). Quand prend fin la domination des Cabochiens (parmi lesquels se trouvaient ses propres familiers), il quitte soudain la capitale ^ (août 1413), pour aller préparer la résistance et revenir bientôt en armes (janvier 1414). Mais cette fois il doit battre en retraite devant Charles VI qui , déployant l'oriflamme et s'avançant vers le Nord, lui enlève Coçipiègne, Soissons et Saint-Quentin , et reprend Arras , dont le duc s'était emparé par ruse. Pourtant le rebelle reçoit encore une fois son pardon : par un traité signé à Arras le 4 septembre 1414*, il

1. Voir sur Tapologie de Jean Petit le curieux mémoire de M. Kervyn de Lettenliove, où il utUise une relation envoyée à la duchesse de Bourgogne par Thierry le Roy, qui est conservée àpnixelles sous le n® iÂSlO {Bulletin de l'Académie royale de Belgique, t. XI).

2. Miclielet, /. c, p. 183. — Il faut dire cependant que la chambre forte que le duc fit faire, dans son hôtel d'Artois, prouve qu'ii craignait plus encore les hommes que Dieu.

3. 11 y a sur cette Alite un document curieux : c'est une lettre du chancelier du duc à la duchesse, en date du 23 août 1413 : « Plaise vous savoir que Monseigneur est aujourd'hui party de cy , donnant espérance à moy et à aucuns de ses autres serviteurs d'aler devers le Roy, qui dez hier au soir alla gésir au Bois; mais il a prins son chemin vers son pays de Flandres, sans avoir parié ne prins congé au Roy, à la Royne, ni à monseigneur de Guyenne, et sans le avoir denoncié à moy ne à ses autres serviteurs qu'il a laissié en ceste ville à tel dangier que on peut bien savoir et présumer. Dieu doint la conclusion qui en devra estre soit bonne et à son honneur! » Plancher, Histoire de Bourgogne, t. ÎÎI, p9*euves, p. ccxcvii.

i. Monstrelet, t. III, p. 32. Voir le texte des lettres de promulgation de Charles VI, en

rentre en grâce , à certaines conditions , entre autres celle de ne jamais paraître à la Cour sans avoir étéjoaandé expressément et par lettres patentes. — Au mépris de cet engagement, il revient en armes, quelques mois plus tard (décembre 1415), s'établit à Lagny', et ne craint pas de solliciter l'autorisation d'entrer dans Paris avec d^eux mille hommes. Voyant sa requête repoussée, il noue les trames d'une « exécrable conspiration *, » qui devait éclater le vendredi saint, enveloppant dan^ une commune et sanglante proscription, la Reine, les princes, la plupart des membres du Conseil. Enfin, il reprend les armes en août 1417, avec le « saint propos, » comme il disait, de procurer « le bien dir Roi et du royaume *, » et l'on a vu comment, au lendemain des conférences de La Tombe, il se rendit maître de la. capitale. On se demande s'il ne préféra pas alors, à un accord qui ne lui laissait qu'un pouvoir partagé , une rupture qui mettait entre ses mains la puissance absolue '.

Ainsi , à tout prix , le duc voulait s'emparer du gouvernement, du Roi et du royaume. A travers tant d'incidents, de phases diverses , il ne s'était proposé qu'un but : devenir seul maître et maître incoiitesté du pouvoir. Les faits , les documents , le témoignage des contemporains, même les plus favorables à sa cause*, tout le démontre d'une manière irréfragable. Dans

date de février 1i15, dans les additions, t. VI, p. 164-76. — On le trouve aussi dans les anciennes éditions de Monstrelet (éd. de 1595, t. I, fol. 218) et dans Du Mont, Cwps diplomatique, t. II, part, ii, p. 21. Le meilleur texte se trouve dans Du Puy, 247, f. 243 v«; dans Brienne, 197, f. 89, et, en copie moderne, aux Archives, K 58, n« 10^.

1 . Conspirationem dete^landam. — Ce sont les propres expressions du Religieux de Saint-Denis qui , on le sait , est assez favorable au duc

2. Dans les Comptes du duc on retrouve partout cette formule : « Voyage que Monseigneur fait en France pour le bien du Roy, » ou « pour le bien du Roy et du royaume , » ou c à son saint propos pour le bien de S. M., de son royaume, et le relèvemrat du royaume. » Voir Collection de Bourgogne, 57, f. 115, 141, 216, 233, 235. — Le duc disait aussi , dans un acte du 23 mai 1418 (Archives de Reims) : « La guerre que nous avons pour le bien de Monseigneur le Roy, de son royaume et de la chose publique d'icellui. » — En écrivant le 21 mars 1418 au gouverneur duDauphiné, la reine Isabeau disait de son côté : «c leelui nostre cousin s'est mis sus en armes à très grant compaignie de dievaliers et escuiers , afin que la santé de ce royaume soit procurée. »

'3. Le Dauphin dit formellement, — on Ta vu dans les lettres du 29 jnm citées plus haut (p. 98), — que les Bourguignons, en entrant dans Paris, voulaient empêcher la conclusion de la paix.

4. «... Ducis Burgundie, ut publiée ferebatur, aviditas gubemandi regnum et distribuendi ad nutum ipsius pecuniales finandas... » (Religieux de Saint-Denis, t. V, p. 584.)

râpî*e poursuite de ce but, il n'avait reculé devant aucun moyen : fourberie, hypocrisie, intrigues, conspirations, exécutions, massacres, jusqu'à l'assassinat, rien ne lui avait coûté.

Mais le tableau serait incomplet si nous ne mettions en lumière un point que les historiens ont passé sous silence ou rejeté comme dénué de fondement : nous voulonà parler de l'alliance secrète du duc de Bourgogne avec les Anglais.

Dès le mois de septembre 1411, des négociations avaient été entamées entre le duc de Bourgogne et le roi d'Angleterre Henri IV *, qui, le mois suivant, lui donna un^ assistance armée pour se maintenir au pouvoir*. En 1414, au mépris du traité d'Auxerre (^2 août 1412), par lequel il s'était engagé à ne jamais traiter avec les Anglais', il envoyait des ambassadeurs à Henri V, qui venait de monter sur le trône , et avec lequel il avait entretenu , comme prince de Galles , des relations amicales^. Le 2o mai était signée à Leicester une convention préliminaire ', stipulant une alliance réelle et perpétuelle , offen-

~ a Le duc de Bourgoingne, qui desiroit avoir le gouvernement du Roy et du royaubne. » (Le Fèvre de Saint-Remy, 1. 1, p. 291.) — « Le duc de Bourgongne envoya ses lettres patentes avec ses lettres closes... pour les bonnes villes atti'aire de son parti pour lui mesme avoir le gouYemement dudit royaume. » (Monstrelot, t. m, p. 174-75.)

1. Voir les pièces en date du !•' septembre U11, dans Rymer, t. IV, part, i, p. 196, et les curieuses instructions da roi d'Angleterre de la même date , dans Prqceedings and or4inanceSf t. U, p. 19 et suiv.

2. Cela se fit à Tinsu du Roi, ainsi qu*il résulte du passage suivant de Jouvenel (p. 236-37) : « Et tous les frais, mises et despens qui furent faits flircnt faits aux despens du Roy, en manières couvertes, sans qu'il en sceusl rien : car tout malade qu'il estoit, qui kii eust parlé d'Anglois il eust fait manière de les combattre plus que de leur donner. »

3. Voir ce traité dans le Religieux de Saint-Denis, l. FV, p. 7U, et dans D. Planclier, Histoire de Bourgogne, t. 111, preuves^ p. ccxciii.

4. Du camp devant Bourges, le 14 juin 1412, le duc écrivait au prince de Galles, en réponse à une lettre de celui-ci datée de Schafort, le 22 mai. H lui envoie la teneur des lettres de son père le roi d'Angleterre , adressées aux quatre membres du pays de Flandre en faveur de ses « bons amis » les ducs de Berry, d'Oriéans et de Bourbon, etc., et se plaint à lui ; il s'en donne, écrit-il, grant merveille, a attenduz les grans désir et affection que j'avoie d'avoir une. grant. bonne et parfaicte amicUé avec vostre dit père, vous et toute sa lignie, en especial avec vous, par le moyen du mariage pourparlé de vous et de ma

très chière et très amée ûlle Anne ; considérées aussi les notables ambassades, lettres et

amistiés à moy par lui envoyées et de moy à lui, tant sur le ti aictié dudit mariage, comme pour le bien, paix et transquilllté desdis Roys et royaumes de France et d'Engleterre, et moy attendant une notable ambassade qu'il me devoit envoyer pour conclure en ladicte matière, etc. » Le duc prie le prince de se charger de sa réponse au roi ; il termine en lui communiquant les nouvelles politiques. Copie du temps, Moreau, 1424, n« 55.

5. Le texte de cette convention, qui n'a point été publié, se trouve dans deux ma-

sive et défensive , entre le roi et le duc , lequel offrait d'aider Henri V à s'emparer des possessions du comte d'Armagnac , du se^igneur d' Albret , du comte d'Angoulême , et même , selon le gré du roi , de le seconder dans la conquête des États du duc d'Orléans , du duc de Bourbon , du comte de Vertus et du comte d'Eu. Ainsi , par haine pour ces princes qui lui barraient le chemin du pouvoir, le duc de Bourgogne s'alliait à l'ennemi juré de la maison royale , et s'engageait à le faire pénétrer jusqu'au cœur» de la France ! On exceptait, il est vrai, du traité le Roi et le Dauphin ^ ; mais une telle clause n'était-elle pas illusoire, alors qu'au nord le comté d'Alençon, au centre le duché d'Orléans, le comté de Blois, le comté d'Angoulême et le duché de Bourbonnais , au sud le comté d*Armagnac et la seigneurie d' Albret devenaient provinces anglaises ou l)Ourguignonnes, car le duc devait avoir part au butin ^? Un pareil scrupule, d'ailleurs , pouvait paraître étrange chez un prince qui n'avait jamais hésité à déployer l'étendard de la révolte, et qui, au moment même où se signait la convention de Leicester, était en lutte ouverte avec son Roi , lequel avait dû prendre les armes pour le châtier '.

Le 4 juin,. en exécution de la conventioii du 23 mai, Henri V autorisait cinq de ses conseillers à traiter avec les représentants de Jean sans Peur de son mariage avec Catherine de Bourgogne, en même temps que d'une ligue, confédération et amitié perpétuelle ; il donnait même commission pour recevoir l'hommage lige du duc *. Les choses n'en restèrent pas là : le 7 août,

. nuscrits de la Bibliothèque nationale (V G Colbert, 64, p. 529, et Moreau, 802, f. 29). Q y est fait allusion par D. Plancher {Histoire de Bourgogne, t. m, p. 409) et par lord Brougbam {History of England and France under the house of Laneaster. London, 1855, p. 98 et s. et 387), mais d'une façon qui n*est point toujours exacte. L'original est aux Archives de Dijon, pièces mêlées, n*> 1720 (Gachard, Archives de Dijon, p. 81-85).

1. a Adversario Francise, quem dominum suum superiorem esse prétendit, Delphino Vienne et eorum' successonbus. » — Le duc exceptait encore le duc de Brabant, le coAte de Nevers , le comte de Savoie , le comte de Hainaut , le roi de Gastille et le duc de Bretagne.

2. a Et in- ista conquesta erant proefatus dominus noster Rex et duc Burgundiœ tanquam fratres et socii, et conquest» communes pro rata gentium armorum quos utraque pars secum duxerit s

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