CHAPITRE X
§ I. — ROYAUTÉ, ADMINISTRATION CENTRALE, PARLEMENT, ÉTATS GÉNÉRAUX, CLERGÉ, NOBLESSE, TIERS-ÉTAT
Situation du pouvoir royal. Anarchie dans l'administration. — Reconstitution de Taduiinislration centrale par le Dauphin : chancelier, Grand Conseil, grands officiers de la Couronne, maison du Prince. — Création du Parlement de Poitiers; son organisation. — Création du Parlement de Toulouse. — États généraux et particuliers ; réunion d'Étals généraux à Clcrmont en mai 1421. — Clergé : situation de TÉglise do France; assemblée tenuo en mars 1418; ordonnances rendues par Charles VI et maintenues pendant la régence du Dauphin; relatioDS du Dauphin avec le clergé ordonnance contre les blasphémateurs. — Noblesse : attitude des princes apanages et des grands fuudataires; conduite du Dauphin à leur égard<^ convocation des nobles du royaume; exemptions du service militaire; lettres d'annoblissement. — Tîers- Élal : protection dont il est l'objet; relations avec les villes; mesures prises pour leur venir en aide; lettres d'abolition données aux habitants de Tours, de Ntmes, de Bézi^rs; confirmation de privilèges ; concessions octroyées.
Jamais la force du principe monarchique n'apparut d'une façon plus éclatante que pendant les dernières années du règne de Charles VI. Partagée en deux camps et devenue le théâtre de luttes acharnées, foulée par un ennemi impitoyable qui poursuivait âprement sa conquête , trahie par ceux-là mêmes qui auraient dû prendre sa défense, la France était tombée bien bas; mais elle pouvait espérer -encore, car elle conservait sa dynastie. La Royauté était là; Tinstitution traditionnelle demeurait, entourée du respect de tous, et c'est sous
1418 , l'administration du dauphin. 345
son égide que le pays allait se relever de ses ruines. Si le roi Charles VI est incapable de s'occuper des affaires de TÉtat, son fils exerce le pouvoir sous son nom , avec le titre de lieutenant général du royaume. Quand, en mai 1418, le Roi tombe aux mains d'une faction qui livre à la fois Paris à l'anarchie et la France à l'étranger, le Dauphin — vu l'empêchement du Roi et comme. héritier de la couronne, à qui seul, « par raison et droit naturel, appartient de pourvoir au gouvernement et à l'administration * » — exerce les fonctions de régent, et bientôt il en prend officiellement le titre. Le jeun^ Charles est alors le véritable Roi, reconnu par tous les bons Français aussi bien que par les puissances unies au royaume par des traités, jusqu'au jour où la mort de son père fera passer sur sa tête la couronne que ses ennemis ont vainement tenté de lui ravir.
Assurément si la France, subissant le joug de Jean sans Peur et de son fils , s'était soustraite à l'obéissance du Dauphin , si elle eût accepté le traité qui le déclarait indigne de la couronne et déchu du trône, c'en était fait de notre pays. Au dauphin Charles revient l'honneur d'avoir par son énergique résistance sauvegardé l'indépendance nationale, offrant ainsi la démonstration de cette vérité, attestée par toute notre histoire, que le salut de la France est dans la fidélité au principe de la monarchie traditionnelle.
Mais en se mettant à la tête du mouvement qui, sous son active impulsion, allait empêcher la France de devenir une province anglaise , le Dauphin devait tout d'abord s'occuper de la situation intérieure du royaume.
L'anarchie la plus complète régnait dans l'administration. D'un côté, le gouvernement de Paris, dirigé par la faction bourguignonne; d'un autre, celui de la Reine et du duc de Bourgogne , d'abord installé à Troyes , établi plus tard à Paris, puis transporté de nouveau à Troyes dans l'été de 1419; en
1. Lettres patentes du Dauphin, en date du 13 juin 1418. Voir ci-dessus, chapitre iv, p. 94-95. — Comme le dît un document rédigea en vue de combattre le traité du 2 décembre U19, le Dauphin est « celui à qui appartient plus que avant le droit de la couronne, Tonneur des fleurs de lis, et le reynne de France, attendu l'empeschement de son père le Roy. » Arclrives, X^» 8604, f. 44 v», et dans La Barre, t. I, p. 316.
troisième lieu, relui du Dauphin, provisoirement installé à Bourges. Tout était à créer : plus de conseil, plus de parlement, plus de chambre des comptes, point d'armée, point de finances. Le personnel entier dos cours souveraines et de l'administration était à reconstituer; au centre, il fallait rétablir tous les rouages, brisés Subitement; sur les différents points du royaume , on avait à s'assurer l'appui du clergé , de la noblesse, des villes surtout, que le duc de Bourgogne s'efforçait de gagner.
La tâche était immense , et très disproportionnée aux forces du Dauphin. Bien qu'associé de bonne heure aux travaux du conseil royal et investi, par une ordonnance du 14 juin 1417*, de la mission de le présider en l'absence de sou père, Charles était trop jeune pour avoir pu faire son apprentissage de Roi. Les actes émanés de son initiative personnelle, durant la courte période qui précéda l'invasion du 29 mai 1418, sont peu nombreux, et concernent exclusivement , soit le Dauphiné qu'il avait reçu en apanage le 13 avril 1417*, soit les provinces — le duché de Touraine d'abord', le duché de Berry et le comté de Poitou ensuite * — qui lui avaient été données et qu'il tenait en pairie *.
Quand on jette un regard attentif sur le personnel de la petite Cour du Dauphin, au lendemain de la fuite de Paris, un fait se dégage dès l'abord : c'est que tout ce qu'il y avait de plus no-