‹ Histoire de Charles VII (volume 3)Chapitre 120 sur 367 · CHARLES VII ET JEA.NNE P'ARC · texte numérisé non relu

CHARLES VII ET JEA.NNE P'ARC

De comprenaient guère qu'une campagne comme celle de Reims pût être improvisée, et qu'on se mît en route sans les ressources nécessaires en hommes et en argent. Or, l'effort fait pour sauver Orléans avait achevé de vider le trésor, qui, depuis longtemps, n'était alimenté qu'au moyen d'expédients '.

Au milieu de ce conflit d'opinions, que devait faire Charles VII? Il devait, — comme le lui conseillait à ce moment même un (irainent prélat, Jacques Gelu, qui siéi^eait dans son Conseil dès le temps de sa régence, — -s'abandonner entièrement aux inspirations de Jeanne; conférer chaque jour avec elle, en toute humilité et dévotion, sur ce qui devait feciliter l'accompUssement de la volonté divine; prendre son avis en toutes choses et le suivre, comme venant de Dieu, même sur les points douteux, de crainte que si, croyant mieux faire en cédant aux conseils d'une prudence humaine, il omettait de faire ce que Jeanne conseillait, il ne fût abandonné de Dieu et ne manqu&t le but qu'il poursuivait*. Ces sages conseils, inspirés par l'esprit d'en haut, avaient prise sur l'àme religieuse du Boi ; mais sa faiblesse ne le portait que trop à subir l'influeuce de conseillers moins éclairés et surtout moins désintéressés.

Et pourtant, comment résister à l'impulsion de Jeanne? Qu'on le voulût ou non, il fallait la suivre. Charles VII, malgré toutes les résistances de son entourage, finit par se ranger à son avis'. Le rendez-vous des troupes fut fixé à Gien. En attendant que tout fût prêt, on décida qu'on s'occuperait à chasser les Anglais des positions qu'ils tenaient encore sur la Loire. Le duc d'Alençon eut le commandement en chef de l'expédition, et le Roi lui ordonna de ne rien faire que par les conseils de la Pucelle, à laquelle il déclarait vouloir s'en rapporter en toutes choses *. Quittant Chinon où, à la date du 2 juin, il avait donné des ar-

1. A U date du S juin, l'argent btsait déCaul. Lettre de Guf et André de Laval.

i. Tniti de Jacques Gelu, archevêque d'Embrun, écrit au mois de mai 1139. Proeii, I. m, p. 408-109.

3. C'est ce que canatatent Eberhard de Wiodeckea (I. IV, p. 197) et Cousiiurt (p. 31i).

1. Cousiaol, p. 300; Journal du liège, t. IV, p. 189; et témoignage de Pierre Sali, I. IV, p. Î78.

218 HI6T01BK DE C;tt.\KLKS VII. U^i*

moines à Jeanne', Charles VII s'avança avec elle jusqu'à riaiut- Aigoan. Un documenl en date du 8 juin nous donne nu tableau si naïf et ea même temps si vivant de la situation , que nuus n'hésitons pas à le reproduira presque en entier*.

Guy et André de Laval aux dames db Laval, lbur5 mère et aiëcle.

Mes très redoutées dames et mères, Depuis que je voua écrivis dp Saiale-Calbmne de Fierbois, vendredi dernier, j'arrivai le samedi à Loches... Le dimanche, j'arrivai à Sainl-Aigaan, ou était le Roi, et je fis prier le seigneur de Trêves de venir me voir en mon logis. Il s'en alla ensuite au chàt«au avec mon oncle (uu des seigneurs de Moulfort) pour annoncer au Boi que j'étais venu, et pour savoir quand il lui plairait de me recevoir. Le Roi me fit répondre d'y aller aussilAl qu'il me plairait ; il me lil irés bonne chère, et me dit moult de bonnes paroles. El quand il avait fait le tour de la chambre ou causé avec quelque autre, il se retournait chaque fois de mon côté pour me parler de choses cl d'autres. Il me dit que j'éUûs venu quand il avait besoin de moi, sans attendre qu'il me mandat, et qu'il m'en savait d'autant meilleur gré. Et comme je m'excusais de n'avoir pas amené avec moi aulant de gens que je l'aurais désiré, il me répondit que ce qne j'avais amené suffisait, et que quelque jour je pourrais lui en fournir UQ plus grand nombre. De retour à sa maison, le seigneur de -Trêves dit au seigneur de la Chapelle que le Roi et ceux qui se trouvaient en sa compagnie avaient été bien contents de mon frère et de moi, et que nous leur revenions bien. Il jura bien fort qu'il n'avait souvenance que à pas un de ses parents ou amis, le Roi eùl

I. Interrogée dans son procès sur son écu cL ses armes, la Pucclle répondit « qu'elle n'en eusl .onciiucs poini ; mais son Roy donna à ses frères armes, c'est assaroir ung escu d'aïur, deux (leurs de liz d'or et une espéc parmy. . . Iiem dit que ce (ul donné par son Roy à ses frères à la plaisance d'euU, sans la requeste d'elle et sans revelacion. » Interrogaioire du 10 nan. Procès, 1. 1. p. 1 18. — 1^ questiou se (rouve éclairde par un passage de la Relalinn du grefller de la Roclwlle (p. 33), qui ronsiale qu'avant ce biason, qui nu donné k Jeanne comme h tw» fj'ères, mais dont elle ne iiarail pas avoir usé, ellf avilit un Mason parlicolicr, qui ^lail d'azur à une colombe d'ar^nt lenani en son bec uni< devise où on lisait : Dt par le Roij du Ciel. MM. de Boulciller et de Braux ont dooni^ pour la première foi? la reprësenlalion iconographique des amies pertomielles de la i^icelli' dans leurs NoavelUi reclierfh's êurla famille de Jeanne d'Arc (Paris, 1879, in-8).

i. Nous empnialoDs i rexeellenl ouvrage de M. Marius Sopel le leiie, rendu par lut plus intelligible pour Ions, de ce curieui document, depuis longtemps connu d'ailleurs, et rééditi! par M. Quicherat (i. V, p. IO&-IH), lequel n'a pu retrouver l'original.

ovGoot^lc

1429 CHARLES VII KT JEANNE D'ARC. 21fl

fait jamais si bou accueil ni si bon visage. Et cepeadant, disait-il, il n'est pas avare de bon accueil ni de bon visage.

Le lundi, je quitlai le Roi pour venir à Selles, en Berry, à quatre lieues de SaioUAignan. Le Roi fit venir au devant de lui la Pucelle, qui était auparavant à Selles; aucuns disaient que c'était- en ma faveur, pour que je la visse. Ladite Pucelle me fit très bon visage, à mon frère et ti moi. Elle était armée de toutes pièces, sauf la tète, et tenait sa lance en main. Et après que nous filmes arrivés à Selles, j'allai à son logis pour la revoir; elle fit venir du vin, et me dit qu'elle m'en ferait bient6t boire i\ Paris- Ce semble chose toute divine de son fait, de la voir et de l'ouïr. Ce lundi soir, elle est partie de Selles pour aller à Romorantin, à trois lieues en aVaal, et approcher des grandes routes. Le maréchal de Boussac et un grand nombre de gens armés et de la commune étaient avec elle. Je la vis monter à cheval, aimée tout en blanc, sauf la tëtc, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir, qui à la porte de son logis se démenait très fort, et ne souffrait qu'elle montÂt. Elle me dit alors : « Menez-le à la croix. » Celte croix était devant l'église, tout auprès, sur le chemin. Et alors elle monla, sans que le coursier bougeât, comme s'il eût été lié. Puis, se tournant vers la porte de l'église, qui élait bien proche, elle dit d'une assez douce voix de femme : u Vous, les prêtres et gens d'Église, faites procession et prières à Dieu I « El alors elle se mil en chemin, disant : u Tirez avant ! tirez avant 1 » son étendard pteyé que portait un gracieux page, et elle avait sa hache petite en la main. Un de ses frètws qui est venu depuis huit jours, partait aussi avec elle, tout armé on blanc...

Aujourd'hui, Monseigneur d'Alençon, le bâtard d'Orléans et Oaurourt doivent partir de ce lieu et aller rejoindiv la Pucelle. Vous avez envoyé je ne sais quelles lettres à mon cousin de la Trémoille et au seigneur de Trêves, à raison desquelles le Roi s'efloicc de me retenir avec lui, jusqu'à ce que la Pucelle ail été devant les places anglaises-des environs d'Orléans, où l'on va mettre le siège. L'artillerie est déjà prête, et la Pucelle ne doute point qu'elle n'ait bientôt rejoint le Roi. Elle m'a dit que quand il prendra le chemin de Reims, j'û-ai avec lui; mais à Dieu no plaise que j'attende jusquelà, et que je n'aille d'abord où l'on va se battre 1 Mon frère en dit autant, ainsi que Monseigneur d'Alençon, lant serait abandonné celui qui demeurerait en pareille circonstance. Je pense que le Roi partira d'ici demain jeudi, pour se rapprocher de l'armée, et chaque

ovGoot^lc

220 HiemiHE dk chables vu. 1429

jour arrivent des gens de guerre de luutee parts. AussitAl qu'on aura besoigné quelque chose, je vous le ferai savoir. On espère qu'avant dix jours, la chose sera bien avancée, d'un cbté ou de l'autre. Hais tous ont si bonne espérancp en Dieu, que je crois qu'il nous

aidera <>

Écrit à Selles, ce mercredi huiliëme de juin.

Vos humbles fils,

Guy el André de Laval.

Les prévisions de Guy et André de Laval ne tardèrent pas à se réaliser : le 12, Jargeau était pris d'assaut ' ; le pont de Meung était emporté le 15; Beaugency, assiégé le 18, ouvrait ses portes le lendemain; et ce même jour 19, laPucelle gagnait la bataille de Patay.

Pendant cette courte et brillante campagne, le Roi était au chiteau de Sully, chez le sire de la Trémoille, qui cherchait toujours à le retenir loin des champs de bataille. Nous avons la mention d'une lettre écrite par lui, vers le 15 juin, aux habitants de Tours, pour les remercier de la « bonne diligence o qu'ils mettaient à faire des processions et des prières pour la prospérité de ses affaires, les engageant à persévérer : « Car, disait-il, nous avons ferme croyance que , à cause des prières et dévotes oraisons que les gens d'Église , boui^eois et habitants, et autres nos loyaux sujets, ont fait et feront pour nous à Dieu notre Créateur, il nous a moult aidé et il nous aidera, tant pour le fait d'Orléans, de Jargejtu, pris d'assaut en cette semaine sur les Anglois, que autrement '. » — Le 19, le Roi, par une circulaire à ses bonnes villes, annonçait la victoire de Patay : « Ces choses vous écrivons, disait-il, pour vous réjouir, et aussi afin que pareillement les notifiez et faites savoir aux gens d'Église, nobles et autres de notre pays du

1. U Helallon inédite putiliéc |Kir U. Qulcheral, donne ici un dëUil nonvctiu ëI Tort curieux. Quand, après la prise de la ville, le cdniEe de SufTalk se vit entouré par le due d'Alenton el d'autres seigneurs qui voulaient le faire prisonnier, il Aéchu nu'il ne se readrail point à eux, dû(-il perdre la vie, el criant à haute voii : <> Je me rends, « dit-il, 1 la Pucelle, qui .est h plus vaillante rcmnie du rnoude, el qui nous doit loii$ < subjuguer et mellre ï eonrusion (p. 39). n

2. Ardiives de Tours. RtgiilTt* de* comptes, XXIV, f. 106 y. Eilnitls dos archives dti Tours, publiés par M. Vallat de Viriville dans le Cabinet hisfariqiie , l. V, partie ii, p. 10»-]09.

ovGoot^lc

1429 CHARLES VII ET JEANNE d'aHC. 221

Daulphiné, "en les exhortaot des prières, processions et oraisons envers Dieu , afin qu'il lui plaise suspendre sa vengeance et relever notre peuple de la misère et captivité que longuement il a souffert, afin que nous le puissiouâ maintenir et gouverner en bonne paix, union, justice et tranquillité V »

Durant son séjour au château de Sully, Charles VII accorda à l'un des compagnons de la Pucelie des lettres d'anoblissement*. « Les services du récipiendaire, longuement spécifiés ; ceux de la Pucelie, qui l'a recommandé au Roi, relatés d'une manière encore plus pompeuse ; le ton d'allégresse et d'enthousiasme qui règne d'iu bout è. l'autre de la pièce, sont — c'est M. Quicherat qui le constate — autant d'exceptions au style ordinaire des annoblissements * » qui donnent à cet acte un caractère tout spécial. On doit encore noter la particularité relative à ime révélation, commune k Jeanne et à Guy de Gailly, dont le souvenir se trouve consacré par le blason donné à celui-ci.

Au- lendemain de la victoire de Patay, la Pucelie ne fit que traverser Orléans, où l'on s'attendait à voir arriver le Roi *, et accourut k Sully'. Charles accueillit avec affabilité les prisonniers anglais, faits dans la bataille, qu'où lui présenta; il félicita la Pucelie et les capitaines, en leur faisant h grande fête et grande joie, u et rendit grâces à Dieu, « qui donnait courage à une femme d'entreprendre de telles choses •. » Jeanne avait

1. BulltUtt de fAcadimie Mphinale. t. Il, p. 459, conuniiDicatioii de M. fauclté- Prusello. L'aiilenr ^outa que l'eniot de celte leKre fui icrompagné de celni d'une autre lettre, iaile huit jours plus lard, de Ljon, par Rebauteau, • qui commandBil dans celle ville. > A U date du 37 juin, il met au courant des nouvelles et rapporte le propos suivant de Talbol : • Qaanl TaJetwt flit pris, il disi que lU cale Aeure le Roy r$loit le maittre du loal, el qu'il n'y avoil plu» de remet/de. El croy qu'il dit vray, la mercj Dieu. 1 On lit en potl-Kripluni : t Le piirtcur d« cest présent dist que ceux de Paris sont en dero; el que en ont mis oure tous les Anglais, et ce j ont escript ou Roy. k

i. Lettres d'annablissement pour Guy de CaiHj, bourgeois d'Oritens, donnée à SuUf en juin U!9. Procèt, t. V. p. 343-46.

Page 1