CHARLES VII ET JEAN'SE DARC
Là l'hostilité fut eflcore plus vive : la ville avait une forte garniâOD; ses babitaats veaaient àe jurer un nouveau serment de fidélité à Henri VI ; aux lettres pressantes du Roi et de la Pucelle,. ils opposèrent un silence absolu'. Ouatre jours s'écoulèrent dans une attente infructueuse. Les vivres manquaient; l'opinion presque unanime du Conseil fut qu'il n'y avait qu'à battre en retraite. Jeanne n'assistait point à la séance; elle était au milieu des gens de guerre. Robert Le Maçon, appelé à donner son avis, fit observer qu'il convenait de l'envoyer chercher et que peut-être elle aurait à dire quelque chose de profitable au Roi et à sa compagnie. « Quand <■ le Roi est parti, ajouta-t-il, et qu'il a entrepris ce voyage, il « no l'a pas fait en considération de la grande puissance de ses 1 gens d'armes, ni de l'argent qu'il pouvait avoir pour les '< payer, ni aussi parce que le voyage lui semblait « bien pos- » sible, n mais uniquement par 1' o admonestement» de Jeanne « la Pucelle, laquelle disait toujours qu'il tirât avant pour aller » à Reims à son couronnement, et qu'il ne trouverait que bien « peu de résistance, car c'était le plaisir et la volonté de Dieu. » Le vieux conseiller Haii d'ailleurs tout prêt, si Jeanne ne suggérait aucun moyen nouveau, à se rallier à l'opinion commune, et à voter pour que le Roi et son ost revinssent d'où ils étaient venus.
Tandis que Robert Le Uaçon parlait de la sorte, on entendit heurter avec force à la porte de la salle : c'était Jeanne. On la fit entrer, et le chancelier lui exposa les perplexités du Conseil, en l'engageant à donner son avis. — « Serai-je crue de ce que je u dirai? » demanda la Pucelle en se tournant vers le Roi. — « Oui, répondit Charles, selon ce que vous direz. » — « Gentil " Dauphin, reprit-elle, cette cité est vôtre. Si vous voulez H demeurer devant deux ou trois jours, elle sera en votre « obéissance ou par amour ou par force; et n'en faites aucun " doute. H — rc Jeanne, lui dit le chancelier, si l'on était certain « del'avoir dans six jours, on attendrait bien. Mais je ne sais si « ce que vous dites est vjai. » — « N'en faites aucun doute,
I, Le% kUrei de Jeanne sent duniu<es par Jean Rogier. Procii, I. IV, p. 287.
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Il répéta la Pucelle, s'adresaant toujours iui Itoi : voiik wrpz « demain maître de la ville. "
Cette assurance persuada l« Roi et lé Conseil : la Piicell« eut pleine liberté pour agir. Aussitôt, elle fait ses préparatifs pour donner l'assaut. A cette vue, comme frappés d'une terreur soudaine et presque surnaturelle, les habitants se décident à parlementer : le lendemain matin, à neuf heures, Charles Vil faisait son entrée dans la ville, et recevait le serment de (îdélité de ses sujets repentants '.
Un incident, qui mérite d'être rapporté, signala la reddition de Troyes. La garnison avait stipulé qu'elle se retirerait avec ses biens, et elle y comprenait les prisonniers qui étaient en son pouvoir. Quand Jeanne apprit cela, elle fut indignée et déclara que les choses ne se passeraient point de la sorte : de sa propre autorité, elle retint les prisonniers. « En nom Dieu! s'écria- t-elle, ils, ne parlironl pas! >■ Mais le droit, parait-il, était en faveur des Anglais, qui se récrièrent vivement. Le Roi, apprenant ce débat, s'en amusa beaucoup, et, pour calmer les plaintes, il paya de ses deniers toute la rançon. Les Anglais lui donnèrent pour cela de grandes louanges, l'appelant ■( prince de façon *. «
t. Tous ces détails sont cmpninlés à \a Chronique i\ù Cousinot (p. 315-19), quecorroborenl les déposiUoDS de Simon Ciiarles et de Duoois {Proeét, 1. III, p, 13 et 117), et quo snrvent Jean CliirUer <t. I, p. 93-95) et ie Journal ihi riége ÇProcù, t. IV, p. 131-83). — La soumission de Trojes, i rendu ineantinent sans cop fertr à la moaicion et semonce d'icelle Piicelle, >■ lli une "rive ioipressioa; c'est un fougueuiL bourpiipion qui nous l'apprend : f Uonl toutes gens furenl esbaliis. et mcsinenienl les princes e( seigneuj'R tenant le dit parly de Bourgongne, qui esloienl en très grand doubloncc. r Us. fr. 23018, r. ^%^ v-ib. Il [sut lire aussi les iuléressanls détails donnés par te greffler de Li Rochelle sur l'inlenenlioD de l'évéque et du rrérc RIdiard (p. 33-31),
2. Cousinot, p. 319. L'épisode est raconté tout au lonn pr Miulial d'Auvergne, dans ses Vigillts de Charla VII (t- I. P- 106-107) :
ItRaj qai m sreal li nuoifllf
Si comiMiici ' >o; Moilre
Du iébal de la qnerelLi
Et en fpt jo^ndi 1 ifn; dire.
Bref CMiiol pMr lu {irïioiiiiiei >
Qu'il piiasl ai» Angloit content
Tovl ieac iuc«i de ta dnitri :
Ainsi diucnn n fut cgntent.
QuMii les Aigto)), (elon l'icrorJ,
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1429 THARLES VU KT ,rK\NNE d'ARC. 2*27
Si Charles VII était l'objet des hommages de ses adversaires, il excitait en même temps l'eulhouslasme des Français rameoés & l'obéissance. Les babitaots de Troyes , en écrivant aux habitants de Reims pour les engager à lui ouvrir leurs portes, le proclamaient « le prince de la plus grande discrétion, entendement et vaillance qui issit de pieça de la noble maison de France '. "
L'exemple de Troyes entraîna l'adhésion spontanée de Chalons et bientôt celle de Reims. Deux lettres du Roi, en date des 4 et 1 1 juillet, adressées aux habitants de cette ville, lui avaient préparé la voie. « Vous avez su , écrivait-it , la bonne fortune et victoire qu'il a plu à Dieu nous donner nouvellement sur les Anglais, nos anciens ennemis, tant devant la ville d'Orléans que depuis à Jai^eau, Beaugency et Meung-sur-Loire. Après ces choses, advenues plus par grâce divine que par œuvre humaine, par l'advis et mûre délibération de ceux de notre sang et lignage, et de plusieurs notables prélats et autres de notre grand conseil, nous nous sommes mis en route pour aller k Reims, afin d'y prendre et recevoir, selon la bonne coutume de nos prédécesseurs, notre sacre et couronnement. Nous vous mandons, sommons et requérons, sur la loyauté et obéissance que nous devez, que, ainsi que tenus y êtes, vous vous disposiez à nous recevoir... Nous vous assurons que, si vous vous gouvernez comme vous le devez, nous vous traitelerons comme bons et loyaux sujets, et vous aurons toujours pour bien recommandés. l£t si, pour être plus avant informés de notre intention, cerlains d'entre vous veulent venir vers nous, nous en serons bien contents, et vous pourrez venir sûrement, en tel nombre que bon vous semblera'. »
Malgré les hésitations des habitants de Reims et le silence qu'ils gardèrent tout d'abord, le langage du Roi trouva des
I. Recueil de Jean Kogier : lettre du 11 juillet, l'roeéi, l. IV, p. î»0. — Les mênies liabîtaDts de Trojee avaient ^cril, le 5 juillel, aux mjmes lisiNtaats de Reims, qu'ils araicnt rùt les serments les plus solcnnets d'Jlre fidèles Ju^a'à la mcri à HeDii VI et au duc de Bourgogne, ei qu'ils se dJrendraient k uulrance contre « l'enneniy et adversaiiv (p. !8f<). >
i. Lettre du i juillet. Nous abi'égeons et nous modernisons le leiie. — L'orïginal sip^ est aui Arrhire^ municipales de Reims. Le leite a été publie par .U. l^ouis Paris. dans le Cabmei kùlorique. I. 1 (I8*i), p. G«. ~ La leltre du II juillet (/./., ibid.. p. 77) est contue à peu près dans les marnes termes.
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(îoeui's disposés à l'entendre; un parti français existait dans la ville et travaillait ponr la cause royale. Mais, jusqu'au dernier iQUinent, le Roi conserva des craintes ponr le succès de son entreprise ; n'ayant ni artillerie ni machines de siège, il se demandait comment on ferait en cas de résistance," N'ayez donte, « lui répétait la Pucelle, car les boui^eois viendront au-dtvaiit " de vous et vous feront obéissance avant que vous n'arriviez « aux portes de la ville, » Et comme elle le voyait toujours préoccupé de l'absence de tout moyen d'attaque : « Avancez « hardiment, dit-elle, et ne craignez rien, car si vous voulez n procéder virilement tout votre l'Oyanme est ;ï vour '. »
Charles VII était un princ*! lettré, et il prouva pluii lard qu'il était un habile politique; mais il lui manquail une science : celle dont parlait la Pucelle quand , répondant ;'i ceux qui s'étonnaient des merveilles qu'elle ;iceomplis3aitel dont aucun livre n'avait offert d'exemple, elle leur disait : " Mon Seigneur » a un livre ou oncquos fiuouu clere ne lit, tant soit-il parfait « en cléricature ' ! » Après tant {le prodiges réalisés, comment pouvait-il persister dans ses doutes? Comment ne s'abandonnait-ii point avec une absolue conlianee à celle qu'il regardait pourtant eomme l'envoyée de Dieu?,.. ,
I,e II juillel, après avoir enlendu la messe, le hni pai'til, « sans boii-e ni manger', » pour se rendre à Châlons, où il fit son entrée le lo; le lendemain, après une courte halte à Sept-Saulx, il venait coucher à Keims,
Il n'est pas dans notre histoire de scène plus grande et plus émouvante que celle dont fut témoin la caihédralc de Reims, le dimanche 17 juillet t42y. T^a cérémonie du sacre s'accomplit avec une grande pompe, au milieu d'une immense afiluence el d'un enthousiasme universel '. Elle commence à neuf heures