CHAPITRE XI
La légende d'Agnès Sorel; sa persistance. — Les contes de Brantôme et de Du Haillan; le quatrain de François I*'. -> Silence de Thlstoire relativement & Agnès Sorel jusqu'en 4444 ; premiers témoignages historiques ; ce qu'on prétend leur opposer. — Deux passages de Jacques du Clercq et des Commentaires de Pie II ; les dates de naissance des filles d'Agnès. -- Origines de la liaison de Charles VII avec Agnès; le Roi et la Reine; séjour dans le midi en 1443.— Le roi et la reine de Sicile à Toulouse; le Roi & Saumur, à Angers et à Tours; le rapprochement des dates vient éclairer la question. » Comment Charles VU tomba-t-il dans des désordres de mœurs? Conjectures à ce sujet : ascendant de Brezé; connezité qu'il peut y avoir entre sa faveur croissante et l'Installation d'Agnès à Ja Cour.
La transformation qui s'opéra chez Charles VII, à partir de 1437, et qu'on a qualifiée de « merveilleuse, » fut-elle Tœuvre du temps et des circonstances, ou faut-il en chercher la cause dans certaines influences surgissant tout d'un coup et devenant prépondérantes? Nous avons montré quel ascendant exerça, durant de longues années, la reine Yolande, belle-mère du Roi : c'est à cette princesse qu'il faut attribuer l'avènement de Richement en 1425, la chute de La Trémoille en 1433; nous avons rencontré quelques traces d'une participation aux affaires de la part de la reine Marie d'Anjou. Mais Yolande , morte au mois de novembre 1442, resta, dans les dernières années de sa vie, éloignée de la scène, et la Reine, tout entière aux soins de la maternité qu'elle remplissait avec un admirable dévouement et qui furent mêlés pour elle de tant d'amertumes — elle perdit quatre enfants de 1436 à 1439*, — demeura étrangère à la politique pendant la période qui suivit la conclusion du traité d'Arras.
1. Philippe, mort le 11 juin 1436, âgé de quatre mois; Jacques, mort le 2 mars U37, âgé de cinq ans; Marguerite, morte le ti juillet 1438, ilgéc de 14 mois; enfin Marie, morte le 14 février 1439, âgée de cinq mois.
S'il en fallait croire la plupart des historiens , une autre influence que celle de la belle-mère ou de l'épouse se serait emparée du Roi, et, devenue bientôt triomphante, irrésistible, aurait opéré le prodigieux changement que Thistoire nous montre. L' « Égérie, » la « Béatrix mystérieuse* i> à laquelle on devrait en attribuer l'honneur, ne serait autre qu'Agnès Sorel. Une tradition, acceptée longtemps sans contrôle, et encore assez accréditée ^, nous montre la belle Agnès arrachant son royal amant à la léthargie où il était plongé , et le forçant en quelque sorte à entreprendre la conquête du royaume.
En rapportant ce fait, les historiens se sont appuyés sur le témoignage de Brantôme. On trouve en effet l'anecdote suivante dans les Dames galantes :
<( La belle Agnès, voyant le roy Charles VII enamouraché d'elle et ne se soucier que de luy faire Tamour, et, mol et lasche, ne tenir compte de. son royaume, luy dit un jour que, lorsqu'elle estoit encore jeune fille, un astrologue luy avoit prédit qu'elle seroit aymée et servie de Tun des plus vaillants et courageux roys de la chrestienté; que quahd le roy luy fît cet honneur de Taymer, elle pensoit que ce fust ce roy valleureux qui luy avoit esté prédit ; mais le voyant si mol, avec si peu de soin de ses affaires, elle voyoit bien qu'elle s'estoit trompée, et que ce roy si courageux n'estoit pas luy, mais le roy d'Angleterre, qui faisoit de si belles armes, et luy prenoit de si belles villes à sa barbe : a Dont, dit-elle au roy, je m'en « vais le trouver, car c'est celuy duquel entendoit l'astrologue, » Ces paroles picquèrent si fort le cœur du roy, qu'il se mit à plorer; et de là en avant, prenant courage, et quittant sa chasse et ses jardins, prit le frain aux dents; si bien que, par son bonheur et vaillance, chassa les Anglois de son royaume'. »
1. Ces expressions sont de M. Vallet de Viriville, Histoire de Charles VIL t. III, p. 2.
2. II serait trop long de citer tous les auteurs de notre temps qui ont accepté cette tradition : nous nous bornerons à citer un livre auquel le nom 4e son auteur donne un poids considérable : l'Histoire de France racontée d mes petits enfants^ par M. Guizot. ce Je ne prends nul plaisir à méconnaître le bien, môme quand il se trouve en compagnie du mal, et je n*ai garde de contester la part d'influence d*Âgnôs Sorel dans le réveil politique et guerrier de Charles VU après le traité d'Arras (t. Il, p. 394). » — Une page plus haut, rillustre écrivain parlait de la *< place presque glorieuse, quoique illégitime, ^ prise dans l'histoire par la a Reine de Beauté. »
3. Œuvres complètes de Pierre de Bourdeillef seigneur de Brantôme y publiées pour la Société de l'histoire de France par M. Ludovic Lalanne, t. !X, p. 303-94.
Mais ce conte n'appartient pas en propre à Brantôme. On a reconnu* que le véritable auteur était Bernard de Girard, seigneur du Haillan, écrivain qui, au seizième siècle, jouit un instant d'une ceptaine vogue. Historiographe de France, il se posait en grand historien : dans VEpîstre au Roy Henri III, placée en tête de son livre, il déclare avoir pour seul but la vérité, « qui, dit-il, est Tœil de l'histoire, et sans laquelle l'histoire est borgne. » Voici le passage de Du Haillan :
a On dit que voyant le roy lasche, mol, et peu se souciant des affaires de son royaume et des victoires que les Anglois obtenoient sur luy, un jour elle luy dit que lors qu'elle estoit bien jeune fille, un astrologue luy avoit dit que elle seroit aymée de l'un des plus courageux et valeureux roys de la Ghrestienté. Que quand le roy luy fit cest honneur de l'aymer, elle pensoit que ce fut ce yoy valeureux et courageux qui luy avoit esté prédit par ledict astrologue, mais que le voyant si mol et avecques si peu de soing de ses afl'aires et de résister aux Anglois et à leur roy Henry, qui à sa barbe lui prenoit tant de villes, elle voyoit bien qu'elle estoit trompée, et que ce roy si valeureux et courageux estoit le roy d'Angleterre. « Adonc, dit-elle au roy Charles, je m'en vois le trouver, car c'est « luy de qui entendoit cest astrologue, non de vous qui n'avez a courage ni valeur, puis que sans vous remuer vous laissez sur- « prendre vos pays. » Geste parolle proférée de la bouche de ceste femme, que le roy aymoit plus qu'il ne convenoit, esmeurent et picquèrent tellement son cœur qu'il se mit à pleurer et de là en avant s'esverluant print le frein aux dents, et ne s'adona plus tant à la chasse ny aux jardins comme au paravant il faisoit, si bien que par son bonheur, et par la vaillance de ses bons serviteurs, desquels il fut fidellementservy, il chassa les Anglois de la France, hormis de Calais ^. »
C'est sur la foi de Du Haillan et de Brantôme que certains écrivains n'ont pas craint de placer Agnès Sorel à la Cour
1. M. Vallet de Viriville, Agnès Sorel, dans la Revue de Paris du 15 octobre 1855, p. S5o.
2. L'Histoire de France, par Bernard de Girard, seigneur du Haillan. Paris, à l'Olivier de P. l'Huillier, 1585, în-S», t. 111, fol. 451 v^-iSS. La première édition de du Haillan parut en 1576.
quand Jeanne d'Arc y arriva', et même de la donner pour rivale, dès 1422, à la dame de Joyeuse '. Cette fable ridicule a rencontré pourtant de timides contradicteurs : on a vu des historiens s'ingénier à prouver que la liaison ne pouvait être antérieure à 1431*. De nos jours, sauf quelques protestations isolées *, l'histoire continue à célébrer la longue et bienfaisante influence d'Agnès '. Le dernier historien de Charles VII , adoptant la date de 1434 ou 1435, parle avec complaisance de « l'influence active, absolue » de la « douce et généreuse conseillère, » de « son ascendant sans limite ni réserve, s'étendant aux plus grandes comme aux plus petites choses, » et donne comme un sérieux témoignage historique, et poui^ ainsi dire comme le dernier mot de la question *, ce fameux quatrain de François I«^ si souvent cité (et mal cité) :
Plus de louange son amour sy mérite Etant cause de France recouvifer Que n'est tout ce qu'en cloistre peult ouvrer Glose nonnayn ou au désert Ermyte '.
1. Baudol de Juilly, Anquetil, Qualremère, Laurentie, etc. Voir Revue des questions historiques, 1. 1, p. 206 et suiv.
2. Baudot de Joilly, Gaillard et rhislorien anglais Henry. Idem.
3. Brequigny, dans la préface du t. XIII des Ordonnances, p. xii; Levesque, dans son livre : La France sous les cinq premiers Valois (1788), t. tv, p. 80 et 409; Daunou, dans le Journal des savants de 182i, p. 166-173.
i. Levesque, le premier, a émis quelques doutes (ouvrage cité). M. Th. Burette, dans son Histoire de France (éd. de 18iS, 1. 1, p. 507), M. Duruy (Hist. de France ^ 1. 1 p. 530 et Hist. populaire, t. H, p. 26), et M. P. Clément (Jacques Cœur et Charles Vil, 1853, t. II, p. lia) se sont inscrits en faux contre la tradition. Mais c*est à M. Le Roux de Lincy (Les femmes célèbres de l'ancienne France , 1848, in-12, p. 443-440) et encore plus à M. Ludovic Lalanne (Athenœum des 24 novembre et 22 décembre 1855) que revient Thonneur d'avoir porté des coups décisifs à la légende. i
5. MM. Michelet, Henri Martin, Trognon, etc. — Voir le livre de M. Steenackers, le directeur des télégraphes et des postes sous le gouvernement du 4 septembre, Agnès Sorel et Charles VH (Paris, Didier, 1868, in-8 de 424 p.)
6. M. Vallet de Viriville, Histoire de Charles VH, t. 111 (1865), passim. Cf. Agnes Sorel, dans la Revue de Paris des \*^ et 15 octobre 1855.
7. Il y aurait toute une dissertation à faire au sujet de ce quatrain. Quel en est le texte véritable ! Où a-t-il été écrit ? Est-ce un quatrain, est-ce une épitaphe ? Est-il bien de François V^f Autant de points qui offrent matière à controverse. Nous nous bornerons à indiquer les ouvrages où la question a été non point élucidée mais effleurée, et où l'on trouvera d'utiles renseignements : La solitude et l'amour philosophique de Cleomede, premier sujet des exercices moraux de M. Cli. Sorel, conseiller du Roy et historiographe de France (Paris, 1640, in-4o, p. 326); — La Thaumassière, Histoire de Berry (1689, in-fol., p. 92); — Paléographie tmiverselle de Silvestre, avec notices de MM. Ghampollion, t. IH (Paris, 1841, in-fol.), n» 46; — Poésies du Roi François h'
Pour tout dire , et pour faire voir jusqu'où l'esprit de système peut entraîner, ajoutons que certains historiens — et noil des moins célèbres — ont prétendu que la reine Yolande aurait elle-même suscité une rivale à sa propre fille et placé Agnès à la Cour S
Il faut à tout jamais déraciner de notre histoire cette fable qui s'y est si étrangement implantée '. Si nous parvenons à établir que les dates alléguées jusqu'ici sont fausses, que les premières relations d'Agnès avec le Roi ne peuvent remonter audelà de 1443, et qu'elle ne devint maîtresse en titre qu'en 1444, nous aurons, croyons-nous, fait justice delà tradition prétendue historique, et prouvé qu'Agnès fut étrangère à la transformation opérée chez le Roi.
Constatons tout d'abord que, de l'aveu même des écrivains qui défendent, au moins en partie, la vieille légende, et prennent pour point de départ l'année 1434, on ne trouve, avant 1444, « pas un acte, pas un article de compte, pas une pièce quelconque offrant la mention directe ou indirecte d'Agnès
ei de Louiêe de Savoie^ etc., publiées par Aimé Champollion-Figeac (Paris, impr. roy., 18i7, in-4», p. 153) ; ~ Les femmes célèbres de l'ancienne France^ par Le Roux de Lincy (iSiS), p. 6^6 ; — Portraits des personnages français les plus illustres du XVI* xièclet reproduits en fac-similé sur les originaux dessinés aux crayons de couleur par divers artistes contemporains. Recueil publié avec notices par P. G. J. Niel (Paiis, Lenoir, 1848, S séries in-folio, 2* série) ; — La Renaissance des arts à la cour de France, par le comte de Laborde : additions au tome 1'% p. 704 (Paris, 1855); — L'eiprit dans l'histoire, par Edouard Foumier (1857), p. 73-75 ; — François /" chei M"* de Boissij. Notice i^un recueil de crayons ou portraits aux crayons de couleur, enrichi par le roi François I*^ de vers et de devises inédites, appartenant à la bibliothèque Mejanes d*Aix, par M. Rouard, bibliothécaire, avec xii portraits (Paris, A. Aubry, 1863, in-4o tiré à 170 exemplaires) -.^ ///«/oir« de Charles F//, par M. Vallet de Vinville, t. III, p. 189-91.
1. « Loin de se montrer jalouses do cette jeune beauté, elles (Yolande d* Aragon et Marie d^Ai^ou) favorisèrent la passion nouvelle du Roi ; Marie d'Anjou demanda à sa belle-sœur Isabelle de lui céder Agnès Sorel, et elle rattacha à sa personne, v (Sismondi, t. Xin, p. 203.) — « Charles VII reçoit Agnès en présent de la mère de sa femme, de la vieille reine de Sicile. » (Michelet, t. VI, p. 104; Cf. p. 223.) -- « La douairière H*Anjoo était peu scrupuleuse, et Charles VII n*était pas un saint Louis ! Elle n'avait pu le gouverner par sa fille, par la reine, par la femme légitime ; elle ne pouvait Tempécher d'avoir des maîtresses, elle lui en donna une de sa propre main et le gouverna par i^t étrange intermédiaire, t^ (H. Martin, t. VI, p. 321.) — Voir aussi M. Vallet, dans la Revue de Paris, l. c, p. 264 et 268, et Nouvelles recherches, p. 45.
2. Noos avons déjà tenté de le faire dans une dissertation spéciale publiée, au mois de juillet 1866, dans la Revue des questions historique* (t. I, p. 204).
Sorel ni de ses enfants* ; » tandis qu'après 1444 les documents abondent. Qu'on allègue tant qu'on voudra la pénurie du trésor, la rareté des documents, le secret d'une liaison encore inavouée ^ on ne détruira pas l'importance de ce fait indubitable : le silence de l'histoire jusqu'en 1444.
La première trace authentique que nous rencontrons se trouve, en effet, dans un compte de dépenses d'Isabelle de Lorraine, reine de Sicile, du l»*" janvier au 31 juillet 1444. On y lit la mention suivante : « A Agnès Sorelle , x livres *. » Il résulte de ce document que, dans les premiers mois de 1444, Agnès faisait partie de la maison de la reine de Sicile ; il en résulte en outre qu'elle y tenait un rang peu élevé, inférieur à celui de la plupart des dames et demoiselles attachées à la personne d'Isabelle *.
La seconde mention est une inscription accompagnant une statuette d'argent doré représentant sainte Madeleine ; elle est ainsi conçue : « En l'honneur et révérence de sainte Marie- Magdeleine , noble damoiselle madamoiselle de Beaulté a donné cette image en ceste église du chasteau de Loches, auquel image est enfermée une côte et des cheveux de ladite sainte, et put l'an mil qvMre cent quarante-quatre '. »
1. Vallel de Viriville, Histoire de Charles VU, t. IH, p. 18.— M. Pierre Clément, qui fait pourtant remonter la faveur d'Agnès à 1433, eii s'appuyant sur une fausse interprétation des documents, écrivait en 1853 : « On ne trouve dans aucun historien du temps, ni même du siècle suivant, le moindre indice de Tinfluencc heureuse que Ton a aUribaéo à la maîtresse de Charles YII... Mais le quatrain de François I^^etle conte de Brantôme sont depuis plusieurs siècles dans toutes les mémoires. Ce quatrain et ce conte ont, d'ailleurs, un côté poétique par lequel les romanciers, les peintres, ainsi que la plupart des historiens eux-mêmes ont été séduits, et pendant des siècles encore, toujours peut-^tre, on répétera que c'est grâce aux mâles inspirations ^ aux nobles reproches d'Agnès Sorel que Charles VU sortit de sa torpeur pour délivrer la France de la présence des Anglais. > Jacques Cœur et Charles VU t. II, p. 112-113.
2. Vallet de Viriville, Histoire de Charles VU, t. lU, p. 18 et suiv.
3. Compte de Gilles de Bourmont, maître d'hôtel, et de Jean Alardeau , maître de la chambre aux deniers et secrétaire de la reine dp Sicile, pour six mois finissant aa 31 juillet 144i, extrait d'un rouleau en parchemin : trois copies dans les Mss. fr. 21-178, fol. 3); 7855, p. 697, et Qainunbault, vol. 815, p. 2 ; fragment publié par M. Vallet de Viriville, Recherches historiques sur Agnès Sorel, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes (1849), t. XI, p. 304.