CHAPITRE III
Publication du traité d'Arras; envoi d'ane ambassade à Charles VII pour la ratification du traité. — Dispositions du Roi et de son entourage ; cérémonie de la prestation du serment. — Résultat de la mission diplomatique de Toison d'or en Angleterre; rupture entre Philippe le Bon et Henri VI ; attitude des deux cours ; déclaration de guerre du duc ; son échec devant Calais. — Embarras de la politique bourguignonne. Conseils donnés par Hugues de Lannoy. — Libération de René d*Anjou, prisonnier du duc de Bourgogne, grâce à Tintervention de Charles VU; traité de Lille. — Affaire delà libération du duc d'Orléans; négociation en vue d'un mariage avec Marguerite de Savoie; ouvertures de l'Angleterre au duc; reprise des négociations sous les auspices de ce prince ; conférence de Vannes : les ducs d'Orléans et de Bretagne médiateurs pour la paix ; le Roi refuse de traiter sans la participation du duc de Bourgogne.
Oa n'attendit pas , pour publier le traité d'Arras , la ratification de Charles VII. Dès le 22 septembre , des lettres délivrées au nom du Roi par les ambassadeurs qui avaient siégé au congrès, ordonnèrent la publication du traité dans les baillages de Veraiandois, de Troyes, de Vitry, de Chaumont, de Meaux et de Sens*. De son côté, le duc de Bourgogne, par lettres du 24 septembre, enjoignit à ses baillis de faire la même publication*. Pourtant la consécration royale était indispen-
i, Vidimus aui Archives de Reims.
2. Lettre du duc de Bourgogne , extraite des Registres aux Chartres de rhOlel de ville d'Amiens, dans la collection de D. Grenier, vol. 100, p. 43 ; autre texte dans Canal, Documents inédits, etc., p. 262.
sable : une ambassade fut chargée de se rendre près du Roi et de recevoir son serment *.
Charles Vil avait vu avec satisfaction s'accomplir un. acte qu'il estimait nécessaire au bien du royaume et au soulagement de son peuple *. Mais cette satisfaction n'était point sans mélange. Il se sentait atteint dans sa dignité par certaines stipulations que les plénipotentiaires français — et la responsabilité incombe surtout ici au duc de Bourbon — avaient, à la dernière heure , laissé introduire dans le traité ^ Le sentiment d'équité que possédait à un haut degré le Roi était offusqué par le contraste entre la multiplicité des prescriptions relatives au meurtre de Montereau, et le silence gardé sur un autre meurtre dont l'assassinat de Jean sans Peur n'avait été que la* sanglante représaille, ainsi que sur tous les crimes accomplis, durant les troubles, sous la pression du parti bourguignon. Enfin Charles VII avait été justement froissé de la déclaration faite par le duc de Bourgogne , avec un éclat
1. Le chancelier Rolin, Tévéque de Noyon, Jean de Croy, Jean de Terrant et plusieurs autres conseillers du duc partirent le 8 octobre ; ils avaient charge d'aller vers le Roi c pour lui signiflicr le traiclié de paix qui, par la grâce de Dieu, avoit esté faicte, traictié, et accordé audit lieu d*Ârras..., et procurer devers lui la ratifficacion elapprobaciondudit Iraictié. » Journal de la paix d'Arras, p. 110 ; Archives du Nord, B 1957, f. 123 v», 127, 127 v» et 136 v».
2. Les auteurs bourguignons insistent sur la joie du Roi. <k U fut de ce moult joyeux, » dit Monstrelet (t. V, p. 199). — « Si fut le Roy moult joyeux et bien le devoit estre, » dit Saint-Rcmy (t. II, p. 365). -— Charles VII lui-môme, dans une lettre adressée au duc de Bourgogne à la date du A février U36, s'exprimait en ces termes : « El comme aultrefoiz vous avons escript , et que , par vçs gens et ambasseurs retournez devers vous avez peu savoir, nous avons esté très contens et parfaitement joyeux quant, par la relacion de beaux cousins de Bourbon , de Richement et de Vendosme , de nostre amé et féal chancelier, de nostre cousin Cristofle de Harcourt et d'aultres nos gens qui ont esté à Arras devers vous , avons esté adcertencz plainement du bon et linal appointement pris et fermé avec vous, touchant la bonne amour, paix et union de entre nous et vouf, qui estoit la chose en ce monde que tousjours avons plus perquisc et désirée. » Saint- Remy, t. II, p. 367 ; texte corrigé d'après la leçon donnée par D. Grenier, vol. 100, p. 66.
3. Le pr^^sident Louvet, dans un curieux document déjà cité, parle en ces termes des dispositions du Roi : « De ladicle paix le Roy a esté content. Mais de la perticularité de pluseurs articles qui sont en la dicte paix, n'a pas esté content. » Et, au sujet du rôle joué par le duc de Bourbon, il dit : a Semble à pluseurs que, au fait de ceste paix, il a laissier couler plusieurs choses à peu do honneur du Roy, desquelles autrefoys Ten se passoit plus honnestement. » Archives de Turin, Arehivio camerale. La Chronique d'Alençon dit que u ceux qui ont conduit le fait du Roy en ceste cause vouloient bien eslrc et demeurer en la grâce diidil duc de Bourgoigne. » Sur les stipulations introduites dans le traité, voir notre t. II, p. 546.
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qui la rendait encore plus blessante,*, qu'il entendait exclure le duc de Bar de la paix d'Arras. René d'Anjou était beau-frère du Roi ; c'est en luttaiit pour la défense de la Couronne qu'il était devenu le prisonnier de Philippe ; une telle exclusion pouvait ajuste titre être considérée comme une injure personnelle. Thomas Basin, en parlant du traité d'Arras, écrit que le chagrin ressenti par le Roi d'avoir eu à subir d'aussi onéreuses conditions, l'empêcha toujours de traiter son nouvel allié en ami et d'entretenir avec lui des relations intimes *.
Autour du trône, deux personnages, et des plus considérables, figuraient parmi les mécontents : Charles d'Anjou et le bâtard d'Orléans. Ce sentiment était commun aux anciens serviteurs de la maison d'Orléans qui figuraient encore dans le Conseil'. Dans les rangs des partisans de la guerre à outrance, qui formaient un parti très remuant, on attaquait vivement la politique suivie à l'égard du duc de Bourgogne, et on ne ménageait même pas la personne du Roi : au lieu de s'armer et de soutenir résolument le poids de la guerre, il préférait, disait-on, laisser entamer largement son patrimoine aux dépens de la
Couronne*. Parmi les « loyaux Français et de bon entendement, ))^ beaucoup étaient loin d'être satisfaits. Le traité d'Arras
1. Voir Pacte notarié en date du 21 septembre 1435, dans Ms. la(. 1502, f. 13. Cf. Lecoy de la Marche, le roi René, t. I, p. 116, note.
3. «c Vix erat ut non proinde pœnitentia eum sequeretur animiquc mœstitia , quod tam insignes suorum regalium portiones ipse dux pro inimicitiis et guerris, quas adversus ipsum duxerat et sustinucrat, rcportaret, quarum occasione totum pœne regnum in dcsolationem dcvenisset ; eum potius rex exisUmaret , ob hujusceniodi contra se , regem et superiorcm dominum, a vassallo admissa et confœderationcs eum antiquis régis et regni bostibus factas, pœnas ab eo reposci, quam lucra et tanla compendia consequi jure debuisse. Unde pax tune quidem, sed profecto concordia atque amicltia aut nuUa, aut perminima conciliata fuit. » Thomas Basin, Histoire de Charles VII et de Louis XI, 1. 1, p. 101.
3. < Les parciaux de monseigneur d'Orliens et d'Armaignac, dit Louvet, ne sont point contens de ce que en la paix a esté faictemencion de la mort monseigneur de Bourgoigne et grant reparacion sur ycelle. et de la mort de monseigneur d'Orliens ne d'Armaignac n*a point esté parlé, ne des officiers du Roy tuez à Paris. » Archives de Turin, mémoire cité.
4. « Le Roy et sesdiz conseillers , depuis ladicte prinse (de la Pucelle), se trouvèrent plus abessîez de bon vouloir que par avant. Et tant que nulz d'entre eulx ne savoient aviser ne trouver autre manière comment le Roy peust vivre et demeurer en son royaume, sinon par le moyen de trouver appoinctement avecques le roy d'Engleterre et le duc de Bourgoigne. Pour demeurer en paix le Roy monstra bien qu'il en avoit très grant vouloir, et ayma mieulx à donner ses herltaiges de la couronne et de ses meubles très largement que soy armer et soustenir le fais de la guerre. » Chronique d'Alençon, dans DuChesnes, 48, f. 99.
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leur eût paru acceptable, si le droit et la raisou y eussent été sauvegardés. N'était-ce point assez, pour le Roi, de pardonner au duc de Bourgogne et d'oublier les forfaitures dont lui et son père s'étaient rendus coupables ? N'aurait-il pas dû suffire de l'admettre à rhommage, « sans autre amendement? » Et si des fondations devaient être faites pour le meurtre de 1419, pourquoi n'en point imposer également à la partie adverse pour le meurtre de 1407, sans parler des dédommagements si légitimes que les enfants de Louis d'Orléans auraient dû recevoir*? A Arras même, au lendemain de la conclusion de la paix , on ne se gênait pas pour formuler les plus acerbes critiques : « Le traité, » disait-on en présence des officiers du duc, « le traité est tout à l'avantage de monseigneur de Bourgogne, et à la foule et charge du Roi. » Dans les discussions engagées à ce propos, on allait jusqu'à le qualifier d' « incivil, inique et dampnable, et très deshonnourable pour le Roy, » et on ajoutait qu'il n'était pas vraisemblable que Charles VII avouât ceux qui avaient signé un acte où il était rançonné de la sorte par un de ses sujets*.
En quittant Arras, après avoir pris, de concert avec le duc de Bourgogne, les arrangements dont il a été parlé plus haut', les ambassadeurs français se rendirent à Dijon, en compagnie du cardinal de Sainte-Croix, du chancelier Rolin et des conseillers désignés pour aller trouver le Roi. Le connétable de Richement ne tarda pas à les rejoindre *. Là on s'occupa de diverses questions demeurées en litige. Puis les ambassadeurs se mirent çn route , en compagnie de trois seigneurs désignés par le conseil de Dijon*; voyageant à petites journées, ils