‹ Histoire de Charles VIIChapitre 54 sur 340 · Mémoire de Lannoy · texte numérisé non relu

Mémoire de Lannoy

â. Jean de Luxembourg, comte de Ligny, n'avait point juré le traité d'Arras; il était donc bien placé pour faire cette démarche. Il écrivit à son frère Tévéque de Therouanne, chancelier du roi d'Angleterre en France. Le chancelier en référa à Londres. Peu après le comte de Ligny reçut cette réponse : « Aucune entreprise ne sera faite contre le duc de Bourgogne, ses pays et ses sujets, s'il s'engage à agir de même à l'égard du roi. » Mais le duc estima que les Anglais avaient fait, contre lui et ses sujets, c de trop grandes dérisions, en diffamant en pluiseurs lieux sa personne et son honneur: »il fit donner une ri^ponse négative parl'évéque de Tournai.

3. 11 est fait mention de cette lettre dans la déclaration de Henri VI en date du 17 mars 1436, publiée dans Proceedings and ordinances , t. IV, p. 329 et suiv., et Monstrelet en donne l'analyse (t. V, p. 211). Henri VI, relevant tous les griefs allégués par le doc : les hostilités contre les Flamands et la capture de cinq navires; les lettres envoyées anx sujets du duc en HoUande et en Zélande pour les exciter à la révolte ; l'alliance projetée avec l'empereur; la tentative faite pour s'emparer de la ville d'Ardres, etc., s'efforçait de répondre à ces reproches. Voir Proceedings, t. V, p. cvi-CMii, et 329-34.

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de Calais. On sait le reste : le duc n'avait voulu compter que sur les Flamands , et les Flamands , découragés par les lenteurs du siège, l'incessante arrivée de renforts aux Anglais, le défaut de concours de la flotte du comte de Horn, lâchèrent pied tout à coup , forçant Philippe à abandonner le siège.

Les conséquences d'un tel échec devaient être fatales. Le mécontentement des communes flamandes se traduisit par une révolte , à laquelle sans doute l'influence anglaise ne fut point étrangère \ et cette révolte prit de redoutables proportions.

La situation du duc de Bourgogne devenait critique. En lutte avec l'Angleterre, il avait à se défendre contre ses propres sujets; en outre, il était exposé à voir les pays de Hollande et de Zélande , et les Flamands eux-mêmes , privés des relations commerciales qui contribuaient tant à leur prospérité , se rapprocher des Anglais et traiter avec eux sans son congé. Du côté du Brabant, de la Hollande, du comté de Namur, des complications étaient toujours à craindre. Les auxiliaires sur lesquels il avait compté ne lui otfraient qu'un concours incertain et précaire. La chevalerie de Picardie ne se montrait

point fort empressée, et la France, impuissante au point de vue financier, ne pouvait — Texpérience l'avait démontré — lui envoyer que des troupes indisciplinées, plus propres à ruiner ses pays qu'à les défendre.

Une voix autorisée, qui, a plusieurs reprises, avait retenti au sein du Conseil du duc, poussa à ce moment (10 septembre 1436) un cri d'alarme ; cette voix était celle de Hugues de Lannoy. Au milieu de périls si redoutables, le vieux diplomate ne craignit point de formuler nettement le programme de la politique bourguignonne. Un seul moyen s'offrait, et ce moyen s'imposait en quelque sorte : il fallait que .le duc s'employât à ménager la paix entre -la France et l'Angle-

1. Cette influence se rencontre partout. An moment m(^me où la rupture entre PAngleterrc et la Bourgogne était imminente, Henri VI renouvelait ses aQiances avec Edouard, roi de Portugal, le propre frère d'Isabelle, duchesse de Bourgogne. Voir traité du 25 novembre 1435, confirmé le 18 février suivant par Henri VI, dans Hymer, t. V, part, i, p. 23 et 25. — Le !•' mai 1436, le héraut Carter recevait mandat d'aller porter l'ordre de la Jarretière au roi de Portugal (it/., p. 29).

teppe, car, tant que durerait la guerre, il serait exposé aux plus grands dangers.

Lannoy trace le tableau suivant de la situation dans les deux pays :

a Et, pour parler de France , vous povez veoir quel prince est le Roy et de quel entendement, qui ne gouverne point de soy meisme, mais est gouverné; la très grant povreté qui est en son Estât et par tout son Royaume, pour roccasion des guerres qui y ont esté et encores sont, et comment il est petittement obey de ses cappitaines; la mélancolie et desplaisance qu'il a et puet prendre de se trouver en telz tribulations et desolacions si longuement; et aussi le grant désir que puent avoir et ont grant partie des nobles, les gens d'église et les bonnes villes de France de eulx trouver hors de ceste malerle guerre; et se ils savent trouver ou veoir manière raisonnable ad ce faire, il fait à croire qu'ilz y entendroyent de bon cuer.

« Item, et quant au regart du Roy et Royaume d'Engle terre, le Roy en est jone, qui n'a pas eage souffisant pour gouverner; les grandes excessibles finances qu'ilz ont mis hors pour le fait de la guerre de France, depuis vingt ans en ça; le grant et mervelleux nombre de capitaines, de chevalerie et de gens qu'ilz ont perdu en France depuis ces guerres; et que vous, mon très redoublé seigneur, estes parti d'eulx, et qu'il leur faut faire toute la, guerre de leurs gens d'Engleterre, et payer comptant, qui sont toutes choses moult dangereuses et pesantes pour eulx; et aussi que renommée court que tout le commun de leur royaume est tant las et travellié de la guerre qu'ilz en sont comme tout désespérez ; et a esté vray qu'ilz ont esté en grans divisions entre eulx, pour ce que la plus grant partie des gens du Royaume ont fort blasmé au Conseil du Roy de ce qu'ilz n'entendoient aultrement à la paix générale quant ilz furent à la journée d'Arras, et de ce que on refusa le^ ofires qui aprez ladicte journée leur furent faictes. Et, tant pour les guerres qu'ilz ont en Escoce et en Yrlande, le dommage que le Roy et les marchans du Royaimie reçoivent pour ce que marchandise y est empeschié, et ce que on a veu que , pour secourir Calais, a falu vuydier les anciens seigneurs et chevaliers du pays, et, que plus est, que ilz voient que plus y mettent et plus y perdent, il est vraysemblable que , toutes choses bien considérées , ilz sont très las des guerres, et que, se ilz povoient revenir à choses raisonnables,

que de bon cuer ilz y entèndroient; et aussi ilz le puent mieulx

taire que oncques mais, pour ce que le Roy, à ceste saint Nicolay, aura eage de quinze ans. »

Les moyens pratiques indiqués par Lannoy étaient au nombre de trois. Citons textuellement son curieux exposé, qui jette une vive lumière sur l'histoire du temps.

f L'un d'iceulx moyens qui est en vostre povoir est monseigneur de Bar, qui est vostre prisonnier, frère de la Royne de France et de Charles d'Anjou, qui a grant gouvernement autour du Roy; et se vous faisiés aucune grâce audit monseigneur de Bar, vous pouriez avoir Fayde de la Royne de France sa sœur, de la Royne de Naples sa mère, et de Charles d'Anjou son frère, pour vous aidier à conduire ceste matière envers le Roy de France.

« Le second moyen est que vous avez en engaigure la conté de Pontieu, Amiens, et les autres villes sur la rivière de Somme pour quatre cens mille escuz, comme vous savez ; et pour ce qu'il fait à doubter que le Roy de France se partira bien envis (contre son gré) de la ducié de Normandie, sans laquelle eslre baillié et délivrée au Roy d'Engleterre n'a point d'apparence de venir à paix générale *, et que le Roy de Fradce se doye départir de la ducé de Normandie et vous avoir de lui tout ce que vous tenez, tant en héritage comme en engaigure du domaine de la couronne, sera forte chose et difficille que il s'y vuelle consentir; mais pourroit estre vraysemblable, si vous lui vouliés rendre et quitter l'engaigure desdiz quatre cens mille escus, cela lui pouroit mouvoir à donner au Roy d'Engleterre la ducé de Normandie, qui pouroit estre très grant avanchement de ladicte paix générale.

« Le tiers point s'entent par le moyen de monseigneur le duc d'Orléans, qui est prisonnier en Englelerre,elqui jà par longtemps et par moult de moyens a poursuy et cherquié , et poursuit encores, conyiie raison est, sa délivrance; laquelle n'est point apparante de avenir, si non par paix générale entre les deux Royaumes. Et se le Roy de France se rendoit trop estroit et difficille à ceste paix générale , on pouroit avoir grant ayde du bastart d'Orléans et de plusieurs capitaines grans amis audit monseigneur d'Orléans, de ses sei'viteurs et officiers, de ses pays en France qui, par leur requeste, pouroient, en la faveur de lui, faire eslargir le Roy et

1. On a mis en marge dans le nianascril : a Ao/a. Se ladicte paix générale se povoit faire sans vostre dommage, ce seroit bien fait; et ad co contendrc tant que Ten poura. »

passer beaucop de choses bien servaqs à parvenir à ladicle paix. Et encores qui bien se y vouldroit employer, en tenant bonnes manières par ostages et scellez de princes et bonnes villes, les Englès pouroient eslargir mon dit seigneur d'Orléans, et, s'il se trouvoit en la présence du Roy et des seigneurs de France , il pouroit, en faveur de sa délivrance, grandement avanchier ladicle paix. Et se sa délivrance se faisoit par vostre moyen, il en seroit à tousjours tenu envers vous et vous en savoir gré. »

Pour persuader à son maître d'entrer dans ses vues, Lannoy s'applique à réfuter les objections qui pourraient être soulevées. A ceux qui diraient qu'après Téchec de Calais, l'honneur du duc est intéressé à ne point traiter avec les Anglais, on peut répondre, sans flatterie que personne n'a songé aie rendre responsable de cet échec, car, par sa bravoure, il a tout fait pour le conjure?'. A ceux qui prétenderaient que l'abandon de a l'engaigure des quatre cent mille escus » et la libération du duc de Bar seraient de trop grands sacrifices , il oppose la nécessité urgente d'appporter dans le gouvernement et dans l'administration des réformes qui permettraient au duc de triompher de toutes les difficultés et de conquérir la confiance de son peuple. Il conclut en recommandant que , « par tous les moyens et le plus hastivement que faire se pourra, » le duc travaille à la pacification entre les deux, royaumes*.

Ainsi y par la force des choses, les deux questions laissées en suspens, la mise en liberté de René d'Anjou, la délivrance du duc d'Orléans, s'imposaient à l'attention du duc de Bourgogne ; car, plus que jamais, les événements l'obligeaient à ménager la France et à donner des gages au gouvernement royal.

Charles VII se préoccupait vivement de la situation de René d'Ai]gou. Ce prince n'avait cessé d'être l'objet du traitement le plus rigoureux. Au moment même où la mort de son frère aîné

1. Ms. fr. 1278, f. 34-39. Cf. Programme d'un gouvernement constitutionnel en Belgi(iue au quinzième siècle, par M. Kervyn de Lettenhove, dans le Bulletin de l'Académie royale de Belgique, "i* série, t. XIV (1862), p. 224 et suiv. C'est à tort qu'en publiaDt cette coriease pièce M. Kervyn lui donne la date du iO février 1437. On lit dans la minute : « Escript et fait à Gand le x« jour de septembre IIH^ XXXV[1]. » La dale de septembre 1436 est d'ailleurs établie d'une manière indubitable par le texte même du document.

(12 novembre 1434) plaçait sur sa tête la couronne de Sicile, il s'était vu enfermé dans Le fort de Bracon ; transféré ensuite à Dijon, il y avait été étroitement gardé. Un ambassadeur milanais, qui se trouvait dans cette ville au mois de mai 1435, put pénétrer jusqu'à lui, et le trouva la barbe inculte, dans le plus piteux état, et comme désespéré : « Je vous en prie, lui <c dit René en pleurant, veuillez me recommander à mon « cousin et lui dire que j'ai grand désir de le voir*. » Mais c'est à peine si l'envoyé du duc de Milan eut la faculté d'échanger quelques paroles avec le malheureux prisonnier. Les prétentions du duc de Bourgogne étaient exorbitantes ; non seulement il exigeait une énorme rançon, mais il voulait que le duché de Bar lui fût remis en gage. Or René avait déclaré qu'il resterait toute sa vie en prison plutôt que de céder son duché. Charles Vil se décida à prendre résolument en main la cause dç son beau-frère : une ambassade partit pour Saint-Omer au mois de mai 1436. A sa tête étaient le connétable de Richemont, le comte de Vendôme, l'archevêque de Toulouse et le sire de Gaucourt*. Le pape avait joint seg instances à celles de Charles VIL Mais cette démarche resta infructueuse : les exigences du duc de Bourgogne rendaient toute négociation illusoire'^. Pourtant la marche des événements, et sans doute aussi les instances de Hugues de Lannoy modifièrent ces dispositions. René fut autorisé à quitter un instant sa prison pour se rendre en Flandre et y débattre en personne ses intérêts. Au mois de décembre 1436, une nouvelle ambassade, où figuraient le connétable , le duc de Bourbon et Regnault de Chartres, se rendit h Lille*. Les négociations durèrent pendant

i. a E si lo relrovay in una Caméra molto guardato e destreto, con la barba grande; il quale, in presentia d*ogni persona, quasi lacriinando, me disse queste parole : a Te prego, c mi voglie recommandare al signer mio cusino, e digli che o gran desiderio de vederio. » Relation de Candido Decembrio, publiée par M. Lecoy de la Marche, le roi René, t. II, p. 221. Cf. t. I, p. 117.

2. Voir lettres de Charles VII en date du 27 décembre 1436, portant paiement de 800 1. 1. à Denis du Moulin, archevêque de Toulouse, pour un voyage naguère fait par lui, de concert avec le sire de Gaucourt, vers le duc de Bourgogne. Ms. fr. 20889, p. 73.

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