LIVRE QUATRIÈME
Argument. — Charles victorieux quitte la Saxe, poursuit le czar, s’enfonce dans l’Ukraine. Ses pertes ; sa blessure. Bataille de Pultava. Suites de cette bataille. Charles réduit à fuir en Turquie. Sa réception en Bessarabie..
Charles partit enfin de Saxe en septembre 1707, suivi d’une armée de quarante-trois mille hommes, autrefois couverte de fer, et alors brillante d’or et d’argent, et enrichie des dépouilles de la Pologne et de la Saxe Chaque soldat emportait avec lui cinquante écus d’argent comptant; non-seulement tous les régiments étaient complets, mais il y avait dans chaque compagnie plusieurs surnuméraires^. Outre cette armée, le comte Levenhaupt, l’un de ses meilleurs généraux, l’attendait en Pologne avec vingt mille hommes; il avait encore une autre armée de quinze mille hom mes en Finlande, et de nouvelles recrues lui venaient de Suède. Avec toutes ces forces, on ne douta pas qu’il ne dût détrôner le czar
Cet empereur était alors en Lithuanie, occupé à ranimer un parti auquel le roi Auguste semblait avoir renoncé : ses troupes, divisées en plusieurs corps, fuyaient de tous côtés au premier bruit de l’approche du roi de Suède. Il avait recommandé lui-méme à tous ses généraux de ne jamais attendre ce conquérant avec des forces inégales, et il était bien obéi.
Le roi de Suède, au milieu de sa marche victorieuse, reçut un ambassadeurdelapartdesTurcsL L’ambassadeur
1. Charles XII quitta son camp d’Alt- Ranstadt, vers la fm du mois d’août 1707, avec 8,500 cavaliers,. 19,200 fantassins et 16,000 dragons; il n’entra que le 20 septembre sur le territoire polonais.
2. Comme l’indique l’étymologie de ce mot, soldats au delà du "nombre fixé par les règlements.
3. J’ai vu, dit Voltaire {Histoire de Russie), des lettres de plusieurs ministres qui confirmaient leurs cours dans cette opinion générale.
4. Charles reçut à Thorn l’envoyé des Turcs ; Youçouf-Pacha, gouverneur de Bender, avait instruit le grand-vizir Tchorluli Ali-Pacha des triomphes rem- I portés par la tête de fer (Démir-bach) siii^’la moustache blanche (Ak-biyik) ; de là la mission de Mohammed-Elfendi Charles espéra dès lors et demanda l’appui d’une armée ottomane contre l’ennemi commun, Pierre de Russie. Mais un traité existait entre le tzar et le I sultan ; Achmet 111 n’était pas disposé à
HISTOIRE DE CIL\RLES XII
eut son audience au quartier du comte Piper; c’était toujours chez ce ministre que se faisaient les cérémonies d’éclat. Il soutenait la dignité de son maître par des dehors qui avaient alors un peu de magnificence; et le roi, toujours plus mal logé, plus mal servi, et plus simplement vêtu que le moindre officier de son armée, disait que son palais était le quartier de Piper. L’ambassadeur turc présenta à Charles cent soldats suédois qui, ayant été pris par des Galnioucks et vendus en Turquie, avaient été rachetés par le Grand-Seigneur^, et que cet empereur envoyait au roi comme le présent le plus agréable quTl pût lui faire ; non que la fierté ottomane prétendit ^ rendre hommage à la gloire de Charles XII, mais parce que le sultan , ennemi naturel des empereurs de Moscovie et d’Allemagne, voulait se fortifier contre eux de l’amitié de la Suède et de l’alliance de la Pologne. L’ambassadeur complimenta Stanislas sur son avènement : ainsi ce roi fut reconnu en peu de temps par l’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Espagne et la Turquie. Il n’y eut que le pape qui voulut attendre, pour le reconnaître que le temps eût affermi sur sa tête cette couronne qu’une disgrâce pouvait faire tomber.
A peine Charles eut-il donné audience à l’ambassadeur de laPorte Ottomane ^qu’ilcourutchercher les Moscovites. Les troupes du czar étaient sorties de Pologne et y étaient rentrées plus de vingt fois pendant le cours de la guerre :
la guerre, et ne voulait pas au moins violer ouvertement le traité. Alors le grand-vizir et le pacha de Bender se contentèrent de promettre secrètement l’appui du khan de Crimée. Charles XII eut sans doute trop de confiance dans ces promesses, qui n’avaient rien d’officiel ; car elles contribuèrent plus tard à la détermination malheureuse qu’il prit d’abandonner la route de Moscou, pour marcher vers l’Ukraine.
1. Le souverain des Ottomans est appelé sultan (de l’arabe selatat, puissant), titre que prenaient aiixi® et au xii® siècle les lieutenants des khalifes : on le nomme encore empereur, Grand- Seigneur, ou plutôt Padischah (du turc pah, défenseur, et schàh, roi ou prince).