‹ Histoire de Charles XII, roi de SudeChapitre 140 sur 285 · Fatrb tète, pour tenir tête · texte numérisé non relu

Fatrb tète, pour tenir tête

2. Charles, dit Geyer, au lieu de prendre quelque repos, n’aspirait qu’aux combats ; il perdit plus de mille soldats et beaucoup d’officiers distingués au siège inutile de la petite ville de Weprik ; puis il poursuivit les Russes jusqu’au Don, et fit halteà Kalomak : « Vite, vite, Gyllenkrok, dit-il, demandez le chemin de

l’Asie. » Frappé de stupeur à l’annonce d’une telle résolution, le général lui fit observer que cette partie du monde était encore éloignée et située dans une autre direction : « Mazeppa, répondit le roi, m’a cependant assuré qu’elle n’était pas si éloignée. Il nous y faut aller, pour que nous puissions dire un jour que nous avons touché le sol de l’Asie. » Gyllenkrok regarda ces paroles comme une plaisanterie, et c’était cependant un parti pris. Charles XII ne donna l’ordre de se mettre en route que lorsque Mazeppa lui eut assuré que ce qu’il venait de lui dire n’était qu’un propos auquel il n’attachait aucune importance.

3. Les Russes attaquaient tous les détachements isolés, souvent forcés d’aller à vingt lieues chercher des vivres. Les

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Charles, avec ses dix-huit mille Suédois, n’avait perdu ni le dessein ni l’espérance de pénétrer jusqu’à Moscou Tl alla, vers la fin de mai, investir Pultava sur la rivière Vorskla, à l’extrémité orientale de l’Ukraine, à treize grandes lieues du Boryslhène. Ce terrain ^ est celui des Zaporaviens^; le plus étrange peuple qui soit sur la terre : c’est un ramas d’anciens Russes, Polonais et Tartares, faisant tous profession d’une espèce de christianisme et d’un brigandage semblable à celui des flibustiers^. Ils élisent un chef qu’ils déposent ou qu’ils égorgent souvent. Ils ne souflrent point de femmes chez eux, mais ils vont enlever tous les enfants à vingt et trente lieues à la ronde, et les élèvent dans leurs mœurs. L’été ils sont toujours en campagne; l’hiver ils couchent dans des granges spacieuces qui contiennent quatre ou cinq cents hommes. Ils ne craignent rien; ils vivent libres; ils affrontent la mort, pour le plus léger butin, avec la même intrépidité que Charles XII la bravait pour donner des couronnes. Le czar leur fit donner soixante mille florins, dans l’espérance qu’ils prendraient son parti ; ils prirent son argent, et se déclarèrent pour Charles XII, par les soins de Mazeppa; mais ils servirent très-peu, parce qu’ils trouvent ridicule

Suédois ne comptaient plus revoir leur patrie ; cependant ils ne faisaient entendre aucune plainte ; les rivières avaient débordé et converti le pays en un grand lac ; les hommes et les chevaux périssaient ; la disette se faisait sentir.

1. On peut aller de Pultava au septentrion gagner le chemin de Moscou, par les déülés qui servent de passage aux Tartares ; cette route est difficile ; les précautions du czar Pavaient rendue presque impraticable : mais rien ne paraissait impossible à Charles. Histoire de Russie, ch. xvii.

2. PuLTAWA ou POLTAVA, chcf-licU du gouvernement de ce nom, sur la Vorskla, affluent de gauche du Dniéper, ne date que du xvii« siècle. Le traité de Moscou (1686) avait abandonné aux Russes, Smolensk, Tchernigow, la Petite Russie à gauche du Dniéper, Kiev, Poltava , les Cosaques Zaporogues.

3. Ce terrain. On emploie rarement Cfc mot dans le sens que lui donne ici Voltaire, de territoire, de pays, etc.

4. Les Zaporaviens ou Zaporogues, branche des Cosaques de Pükraine (V, la note 2 de la page 140), ainsi nommés parce qu’ils habitaient près des cataractes du Dniéper (Prorogie), formaient un État militaire particulier depuis le commencement du xviie siècle ; ils appelaient setcha leur principal domicile, espèce de camp fortifié, et avaient pour chef un ataman, élu annuellement ; ils étaient braves et barbares, hospitaliers et avides, et le nombre de leurs guerriers pouvait s’élever a 40,000. Vassaux indisciplinés du czar depuis 1737, ils furent désarmés par Catherine II en 1775, et transportés en grande partie chez les Tartares du Kouban.

5. Les flibustiers (de flyboat, vaisseau qui vole, ou de free booter, franc butineur) étaient des pirates de toute nation, descendus des boucaniers de Saint-Domingue, qui se rendirent fameux au xvii^ siècle, dans les Antilles, par leur audace et leur haine contre les Espagnols, dont ils ruinaient les colonies et prenaient les gafltns.

LIVUE QUATRIÈME.

combattre pour antre chose que pour piller. C’était beaucoup qu’ils ne nuisissent pas; il en eut environ deux mille tout au plus qui firent le service. On présenta dix de leurs chefs un malin au roi; mais, on eut bien de la peine à obtenir d’eux qu’ils ne fussent point ivres ; car c’est par là qu’ils commencent la journée On les mena à la tranchée; ilsy firent paraître leur adresse à tirer avec de longues carabines ; car, étant montés sur le revers ils tuaient à la distance de six cents pas les ennemis qu’ils choisissaient. Charles ajouta à ces bandits quelques mille Yalaques que lui vendit le kan de la Petite-Tartarie Il assiégeait donc Pultava avec toutes ses troupes de Zaporaviens, de Cosaques, de Yalaques, qui, joints à ses dixhuit mille Suédois, faisaient une armée d’environ trente mille hommes, mais une armée délabrée, manquant de tout. Le czar avait fait de Pultava un magasin \ Si le roi le prenait, il se rouvrait le chemin de Moscou, et pouvait au moins attendre dans l’abondance de toutes choses les secours qu’il espérait ^ encore de Suède, de Livonie, de Poméranie et de Pologne. Sa seule ressource étant donc la prise de Pultava, il en pressa le siège avec ardeur. Mazeppa, qui avait des intelligences dans la ville, l’assura qu’il en serait bientôt le maître : l’espérance renaissait dans l’armée. Les soldats regardaient la prise de Pultava comme la fin de toutes leurs misères.

Le roi s’aperçut, dès le commencement du siège, qu’il avait enseigné l’art de la guerre à ses ennemis. Le prince Menzikotf, malgré toutes ses précautions, jeta du secours

1. Leur chef alla trouYer Mazeppa, dit Voltaire ; ces deux barbares s’abouchèrent, faisant porter chacun devant eux une queue de cheval et une massue... Mazeppa donna un grand repas servi avec quelque vaisselle d’argent à l'hetman zaporavien et à ses principaux officiers ; quand ces chefs furent ivres d’eau-de-vie, ils jurèrent à table sur l’Évangile qu’ils fourniraient des hommes et des vivres à Charles XII ; après quoi ils emportèrent la vaisselle et tous les meubles.

2. Revers. Le revers de la tranchée est le côté de la tranchée qui est tourné vers la campagne, et par conséquent

opposé à celui qui regarde la place.

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