‹ Histoire de Charles XII, roi de SudeChapitre 144 sur 285 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

vingt et un naille hommes, dont il y avait environ seize mille Suédois.

Les généraux Ilehn^kold, Roos, Levenliaupt, Slipenhach, Hoorn, Sparre, Hamiîton, le prince de Yurtenberg, parent du roi, et quelques autres, dont la plupart avaient vu la bataille de Narva, faisaient tous souvenir les officiers subalternes de cette journée où huit mille Suédois avaient détruit une armée de quatre-vingt mille Moscovites dans un camp retranché. Les officiers le disaient aux soldats; tous s’encourageaient en marchant.

Le roi conduisait la marche, j)orté sur un brancard à la tête de son infanterie. Une partie de la cavalerie s’avança par son ordre pour attaquer celle des ennemis ; La bataille commença par cet engagement à quatre heures et demie du matin : la cavalerie ennemie était à l’occident, à la droite du camp moscovite ; le prince Menzikofl et le comte Gollovin ^ l’avaient disposée par intervalle entre des redoutes garnies de canons. Le général Slipenbach, à la tête des Suédois, fondit sur cette cavalerie. Tous ceux qui ont servi dans les troupes suédoises savent qu’il était presque impossible de résister à la fureur de leur premier choc. Les escadrons moscovites furent rompus et enfoncés. Le czar accourut lui-même pour les rallier ; son chapeau fut percé d’une balle de mousquet; Menzikoû* eut trois chevaux tués sous lui : les Suédois crièrent victoire,

Charles ne douta pas que la bataille ne fût gagnée ; il avait envoyé au milieu de la nuit le général Greutz avec cinq mille cavaliers ou dragons, qui devaient prendre les ennemis en flanc, tandis qu’il les attaquerait de front ; mais son malheur voulut que Greutz s’égarât et ne parût point. Le czar, qui s’était cru perdu, eut le temps de rallier sa cavalerie. Il fondit à son tour sur celle du roi, qui, n’étant pas soutenue par le détachement de Greutz, fut lompue à son tour; Slipenbach même fut fait prisonnier dans cet engagement. En même temps soixante

1. Il ne faut pas confondre cette fa- \ ment illustres, les Golovkine et les Gomille avec deux autres familles égale- | lovnine.

IIISTOIIIE DE CHARLES XII

et douze canons tiraient du camp sur la cavalerie suédoise, et rinfanterie russienne débouchant de ses lignes, venait attaquer celle de Charles.

Le czar détacha alors le prince Menzikolf, pour aller se poster entre Pultava et les Suédois : le prince Menzikoff exécuta avec habileté et avec promptitude l’ordre de son maître : non-seulement il coupa la communication entre l’armée suédoise et les troupes restées au camp devant Pultava, mais ayant rencontré un corps de réserve de trois mille hommes, il l’enveloppa et le tailla en pièces. Si Menzikoff fit cette manœuvre de lui-même, la Russie lui dut son salut : si le czar l’ordonna, il était un digne adversaire de Charles Xll. Cependant l’infanterie moscovite sortait de ses lignes et s’avançait en bataille dans la plaine. D’un autre côté la cavalerie suédoise se ralliait à un quart de lieue de l’armée ennemie ; et le roi, aidé de son feld-maréchal Rehnskôld, ordonnait tout pour un combat général^.

Il rangea sur deux lignes ce qui lui restait de troupes, son infanterie occupant le centre, sa cavalerie les deux ailes. Le czar disposa son armée de même; il avait Davantage du nombre et celui de soixante et douze canons tandis que les Suédois ne lui en opposaient que quatre, et qu’ils commençaient à manquer de poudre^.

L’empereur moscovite était au centre de son armée, n’ayant alors que le titre de major général, et semblait obéir au général Sheremetoff; mais il allait, comme em-

1. Russieii, russienne, ne se disent plus aujourd’hui. Voltaire fait lui-méine cette remarque : « Les gazettes et d’autres mémoires depuis quelque temps emploient le mot de Russiens ; mais comme ce mot approche trop de Prussiens, je m’en tiens à celui de Russes que presque tous nos auteurs leur ont donné. [Histoire de Russie, ch. i.)

2. Rehnskôld, qui eut le principal commandement dans cette journée, à cause de la blessure du roi, semblait avoir perdu complètement la tête ; il ne donnait aucun ordre précis ; d’un caractère rude et emporté, il insultait tous ceux qui rapprochaient. Les dispositions furent mal prises, les ordres mal don- 1

nés ou mal compris. Au milieu de la bataille, on le représente désespérant du succès, sourd à tous les avertissements, errant au hasard, jusqu’à ce qu’il fût fait prisonnier.

3. Plusieurs donnent au czar cent vingt canons et même cent trente-deux; au reste rien ne manquait à son armée, ni gros canon, ni pièces de campagne, ni munitions de toute espèce, ni vivres, ni médicaments ; c’était encore une supériorité qu’il s’était donnée sur son rival. Voltaire, Histoire de Russie, ch.

xvm.

4. La poudre s’était détériorée pendant la longue campagne précédente ;

1 elle ne portait pas la balle à trente pas.

LIVÜE QlIATmÈMI^.

pereiir, de rang en rang, monté sur un cheval turc, qui était un présent du Grand-Seigneur, exhortant les capitaines et les soldats, et promettant à chacun des récompenses.

A neuf heures du matin la bataille recommença; une des premières volées du canon moscovite emportâtes deux chevaux du brancard de Charles : il en fit atteler deux autres ; une seconde volée mit le brancard en pièces et renversa le roi. De vingt-quatre drabans qui se relayaient pour le porter, vingt et un furent tués. Les Suédois consternés s’ébranlèrent, et le canon ennemi continuant à les écraser, la première ligne se replia sur la seconde, et la seconde s’enfuit. Ce ne fut, en cette dernière action, qu’une ligne de dix mille hommes de l'infanterie russe qui mit en déroute Tarmée suédoise, tant les choses étaient changées !

Tous les écrivains suédois disent qu’ils ^ auraient gagné la bataille, si on n’avait point fait de fautes ; mais tous les officiers prétendent que c’en était une grande de la donner, et une encore plus grande de s’enfermer dans ces pays perdus 2, malgré l’avis des plus sages, contre un ennemi aguerri, trois fois plus fort que Charles XII par le nombre d’hommes et par les ressources qui manquaient aux Suédois. Le souvenir de Narva fut la principale cause du malheur de Charles à Pultava.

Déjà le prince de Vurtenberg, le général Rehnskôld, et plusieurs officiers principaux étaient prisonniers, le camp devant Pultava forcé, et tout dans une confusion à laquelle il n’y avait plus de ressource. Le comte Piper et quelques officiers de la chancellerie étaient sortis de ce camp, et ne savaient ni ce qu’ils devaient faire, ni ce qu’était devenu le roi ; ils couraient de côté et d’autre dans la plaine. Un major, nommé Bère, s’offrit de les conduire au bagage ; mais les nuages de poussière et de fumée qui

1. Le mot ils se rapporte grammaticalement à écrivains suédois ; mais le sens est si é\ident que la négligence est bien légère.

2. Peuüus. Pays écartés, déserts, qui n’otirent point cle ressources. Voyez page 144.

3. On met plus habituellement la préposition à devant rinfmitif :

Je m’offre à vous venger.

Voltaire.

Je m’offre à servir son courroux.

CoiivEiLLE, Sertorius, act. i, scène 3.

couvraient la campagne, et l’égarement d’esprit naturel dans cette désolation, les conduisirent droit sur la contrescarpe ^ de la ville même, où ils furent tous pris par la garnison.

Le roi ne voulut point fuir et ne pouvait se défendre, il avait en ce moment auprès de lui le général Poniatowski colonel de la garde suédoise du roi Stanislas, homme d’un mérite rare, que son attachement pour la personne de Charles avait engagé à le suivre en Ukraine sans aucun commandement. C’était un homme qui, dans toutes les occurrences de sa vie, et dans les dangers, où les autres n’ont tout au plus que de la valeur, prit toujours son parti sur-le-champ, et bien, et avec bonheur. Il fit signe à deux drabans, qui prirent le roi par-dessous les bras et le mirent achevai, malgré les douleurs extrêmes de sa blessure.

Poniatowski, quoiqu’il n’eût point de commandement dans l’armée, devenu en cette occasion général par nécessité, rallia cinq cents cavaliers auprès de la personne du roi; les uns étaient des drabans, les autres des officiers, quelques-uns de simples cavaliers : cette troupe rassemblée, et ranimée par le malheur de son prince, se fit jour à travers ^ plus de dix régiments moscovites, et conduisit Charles au milieu des ennemis, l’espace d’une lieue, jusqu’au bagage ^ de l’armée suédoise.

Le roi, fuyant et poursuivi, eut son cheval tué sous lui; le colonel Gierta^, blessé et perdant tout son sang, lui donna le sien. Ainsi on remit deux fois à cheval, dans sa fuite, ce conquérant qui n’avait pu y monter pendant la bataille.

Cette retraite étonnante était beaucoup dans un si grand

1. La contrescarpe est un terme de fortification, qui signifie surtout la pente du mur extérieur du fossé, celle qui regarde la place. (Académie.)

2. Le comte Poniatowski (Stanislas), né en 1678, mort en 1762, après avoir servi fidèlement Charles Xll pendant tout son séjour en Turquie, se soumit à Auguste II, fut chargé de plusieurs missions en France, et publia en 1741 les Remarques d’un seigneur polonais sur l’histoire de Charles XII par Voltaire.

Son fils régna honteusement sous 1 • nom

de Stanislas II ; son petit-fils, Joseph Poniatowski, Tun des héros de la Pologne moderne, neveu du roi Stanislas, devint maréchal de France, et périt après le désastre de Leipsick, dans les eaux de l’Elster (19 nov. 1813).

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