VIL — AVERTISSEMENT POUR CETTE ÉDITION
Dans cette édition nouvelle, nous avons suivi le texte des meilleures éditions, et notamment celle de M. Beuchot. Nous n’avons pas cru nécessaire d’indiquer les variantes très-nombreuses que présentent les éditions données par Voltaire lui-même ; elles sont curieuses assurément ; elles nous montrent le travail incessant de l’écrivain, qui se corrige continuellement, surtout dans l’intérêt de l’exactitude; mais c’est l’œuvre de Voltaire, telle qu’il Ta achevée, qu’il s’agit de connaître et d’étudier, et non les remaniements successifs de son travail.
Nous avons généralement conservé l’orthographe qu’il avait adoptée, sauf quelques changements, peu importants d’ailleurs ; ainsi nous avons mis Altona pour Altena ; Hanovre pour Hanover, etc. ; mais nous avons laissé Èuropéans pour Européens, Auguste pour Août, etc., parce que Voltaire écrivait ainsi par système. De même nous avons écrit il faisait^ faisant^ parce que l’usage et l’Académie n’ont pas formellement sanctionné la substitution, contraire à l’étymologie, de e pour ai.
Les notes servent à expliquer les termes techniques ou les locutions peu ordinaires qu’on rencontre dans cette prose, d’ailleurs
INTRODUCTION
si nette et si limpide, de Voltaire; elles donnent surtout les notions de géographie et d’histoire, nécessaires pour bien comprendre le texte. Nous n’avons pas eu la prétention de corriger l’œuvre de Voltaire ; nous avons seulement éclairé ou complété plusieurs passages par des citations empruntées à son Histoire de Hus'sie sou9 Pierre le Grande qu’il présentait lui-même comme le complément de V Histoire de Charles XI l; et, quand il y a eu quelques erreurs à signaler^ nous avons eu recours à l’autorité d’écrivains justement estimés, de Hammer (Histoire de l’empire Ottoman), Geyer (Histoire de Suède), etc. Nous avons surtout cherché à être clair, complet et utile.
VIH. — DISCOURS SUR l'histoire de CHARLES XII C
Il y a bien peu de souverains dont on dût écrire u-ne histoire particulière. En vain la malignité ou la flatterie s’est exercée sur presque tous les princes : il n’y en a qu’un très-petit nombre dont la mémoire se conserve; et ce nombre serait encore plus petit si l’on ne se souvenait que de ceux qui ont été justes.
Les princes qui ont le plus de droit à l’immortalité sont ceux qui ont fait quelque bien aux hommes. Ainsi, tant que la France subsistera, on s’y souviendra de la tendresse que Louis XII avait pour son peuple; on excusera les grandes fautes de François en faveur des arts et des sciences dont il a été le père; on bénira la mémoire de Henri IV, qui conquit son héritage à force de vaincre et de pardom ner; on louera la magnificence de Louis XIV, qui a protégé les arts, que François I®** avait fait naître.
Par une raison contraire, on garde le souvenir des mauvais princes, comme on se souvient des inondations, des incendies et des pestes.
Entre les tyrans et les bons rois sont les conquérants, mais plus approchants des premiers : ceux-ci ont une réputation éclatante, on est avide de connaître les moindres particularités de leur vie. Telle est la misérable faiblesse des hommes, qu’ils regardent avec admiration ceux qui ont fait du mal d’une manière brillante, et qu’ils parleront souvent plus volontiers du destructeur d’un empire que de celui qui l’a fondé.
Pour tous les autres princes, qui n’ont été illustres ni en paix ni en guerre 2, et qui n’ont été connus ni par de grands vices ni par de grandes vertus, comme leur vie ne fournit aucun exemple ni à imiter ni à fuir, elle n’est pas digne qu’on s’en souvienne. De tant d’empereurs de Rome, d’Allemagne, de Moscovie, de tant de sultans, de califes, de papes, de rois, combien y en a-t-il dont le
1. Ce discours sur l’Histoire de Charles XII ^ qui se trouvait entre le premier et le second volume de la première édition (1731), a été mis en tête de l’ouvrage dès la seconde
édition, et a toujours gardé cette place.
2. Ni en paix ni en guerre. — On cl.t plus habituellement : ni dans la paix, ni dans la guerre.
DISCOURS SUR L’mSTOIRU DE CRARI.ES XII. xxxiii
nom ne ^ mérite de se trouver ailleurs que dans les tables cbrouologiques, où ils ne sont que pour servir d’époques?
Il y a un vulgaire parmi les princes comme parmi les autres hommes; cependant la fureur d’écrire est venue au point, qu’à peine un souverain cesse de vivre, que le public est inondé de volumes sous le nom de mémoires, d’histoire de sa vie, d’anecdotes de sa cour. Par là les livres se multiplient de telle sorte, qu’un homme qui vivrait cent ans, et qui les emploierait à lire, n’aurait pas le temps de parcourir ce qui s’est imprimé sur l’histoire seule, depuis deux siècles, en Europe.
Cette démangeaison de transmettre à la postérité des détails inutiles, et d’arrêter les yeux des siècles à venir sur des événements communs, vient d’une faiblesse très-ordinaire à ceux qui ont vécu dans quelque cour, et qui ont eu le malheur d’avoir quelque part aux affaires publiques. Ils regardent la cour où ils ont vécu comme la plus belle qui ait jamais été : le roi qu’ils ont vu, comme le plus grand monarque; les affaires dont ils se sont mêlés, comme ce qui a jamais été de plus important dans le monde. Ils s’imaginent que la postérité verra tout cela avec les mômes yeux.
Qu’un prince entreprenne une guerre, que sa cour soit troublée d’intrigues, qu’il achète l’amitié d’un de ses voisins, et qu’il vende la sienne à un autre ; qu’il fasse enfin la paix avec ses ennemis après quelques victoires et quelques défaites ; ses sujets, écliauffés par la vivacité de ces événements présents, pensent être dans l’époque la plus singulière depuis la création. Qu’arrive-t-il ? ce prince meurt ; on prend après lui des mesures toutes différentes ; on oublie, et les intrigues de sa cour, et ses maîtresses, et ses ministres, et ses généraux, et ses guerres, et lui-même.
Depuis le temps que les princes chrétiens tâchent de se tromper les uns les autres et font des guerres et des alliances, on a signé des milliers de traités et aonné autant de batailles; les belles ou infâmes actions sont innoiubrables. Quand toute cette foule d’événements et de détails se présente devant la postérité, ils sont presque tous anéantis les uns parles autres : les seuls oui restent sont ceux qui ont produit de grandes révolutions, ou ceux qui, ayant été décrits par quelque ecrivaiii excellent, se sauvent de la foule, comme des portraits d'iioinraes ODscurs peints par de grands maîtres 2.
1. Il faut évidemment supprimer la négation ne^ pour que l’expression corresponde à la pensée de Voltaire.
2. A'’ol taire, dans sa préface historique et critique à VHistoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand, a exprimé la même idée en termes uii peu différents; il est curieux de comparer les deux morceaux : « 11 s’est donné, depuis le commencement du dernier siècle , près de deux cents grands combats en
Europe, la plupart plus meurtriers que les batailles d’Arbelle et de Pharsale ; mais très-peu de ces actions ayant eu de grandes suites , elles sont perdues pour la postérité. S’il n’y avait qu’un livre dans le monde, les enfants en sauraient par cœur toutes les lignes, on compterait toutes les syllabes; s’il n’y avait eu qu’une bataille, le nom de chaque soldat serait connu. »
INTRODUCTION
On se serait donc bien donné de garde i d’ajouter cette histoire particulière de Charles XII, roi de Suède, à la multitude des livres dont le public est accablé, si ce prince et son rival, Pierre Alexiowitz, beaucoup plus grand homme que lui^ n’avaient été, du consentement de toute la terre^ les personnages les plus singuliers 2 qui eussent paru depuis plus de vingt siècles. Mais on n’a pas été déterminé seulement à donner cette vie par la petite satisfaction d’écrire des faits extraordinaires ; on a pensé que cette lecture pourrait être utile à quelques princes, si ce livre leur tombe par hasard entre les mains. Certainement il n’y a point de souverain qui, en lisant la vie de Charles XII, ne doive être guéri de la folie des conquêtes. Car, où est le souverain qui pût dire : J’ai plus de courage et de vertus, une âme plus forte, un corps plus robuste; j’entends mieux la guerre, j’ai de meilleures troupes que Charles XII? Que si 3, avec tous ces avantages, et après tant de victoires, ce roi a été si malheureux, que devraient espérer ^ les autres princes qui auraient la même ambition, avec moins de talents et de ressources ?
On a composé cette histoire sur des récits de personnes connues, qui ont passé plusieurs années auprès de Charles XII et de Pierre le Grand, empereur de Moscovie, et qui, s’étant retirées dans un pays libre, longtemps après la mort de ces princes, n’avaient aucun intérêt de déguiser la vérité. M. Fabrice,, qui a vécu sept années dans la familiarité de Charles VII ; M. de Fierville, envoyé de France ; M. de Villelongue, colonel au service de Suède ; M. Poniatowski môme, ont fourni les mémoires 5.
On n’a pas avancé un seul fait sur lequel on n’ait consulté des témoins oculaires et irréprochables. C’est pourquoi on trouvera cette histoire fort différente des gazettes qui ont paru jusqu’ici sous le nom de la Vie de Charles XI l Si l’on a omis plusieurs petits
combats donnés entre les officiers suédois et moscovites, c’est qu’on n’a point prétendu écrire Thistoire de ces officiers, mais seulement celle du roi de Suède ; même, parmi les événements de sa vie, on n’a choisi que les plus intéressants. On est persuadé que l’histoire d’un prince n’est pas tout ce qu’il a fait, mais ce qu’il a fait de digne d’être transmis à la postérité.