UVRE SIXIÈME
Le sérail était alors rempli plus que jamais d’intrigues et de factions L Ces cabales, que l’on voit dans toutes les cours, et qui se terminent d’ordinaire dans les nôtres par quelque déplacement de ministre, ou tout au plus par quelque exil, font toujours tomber à Constantinople plus d’une tête; il en coûta la vie à l’ancien vizir Chourlouli età üsman, ce lieutenant de Baltagi Mehemet, qui était le principal auteur de la paix du Pruth, et qui, depuis cette paix, avait obtenu une charge considérable à la Porte On trouva, parmi les trésors d’Osman, la bague de la czarine, et vingt mille pièces d’or au coin ^ de Saxe et de Moscovie; ce fut une preuve que l’argent seul avait tiré le czar du précipice et avait ruiné la fortune de Charles XII. Le vizir Baltagi Mehemet fut relégué dans l’île de Lemnos, où il mourut trois ans après Le sultan ne saisit son bien ni à son exil ni à sa mort; il n’était pas riche, et sa pauvreté justifia sa mémoire.
A ce grand-vizir succéda Jussuf c’est-à-dire Joseph, dont la fortune était aussi singulière que celle de ses prédécesseurs. Né sur les frontières de la Moscovie, et fait prisonnier par les Turcs à l’âge de six ans avec sa famille, il avait été vendu à un janissaire. Il fut longtemps valet dans le sérail, et devint enfin la seconde personne de l’empire où il avait été esclave; mais ce n’était qu’un fantôme de ministre. Le jeune Selictar Ali Coumourgi l’éleva à ce poste glissant, en attendant qu’il pût s’y placer
saient de s’arrêter à Andrinople ave^ le dessein secret de soulever les janissaires et de se soustraire ainsi à la juste colère du sultan.
1. Les intrigues de Baltagi Méhémet et ie peu de ré;erve de ses paroles lui avaient attiré beaucoup d’ennemis, parmi lesquels étaient le mufti, le kislaraga et le gendre du sultan, Ali-Coumourgi.
2. L’ancien grand-vizir, Ali de Tschorli, ne fut pas alors exécuté ; M. de Hammer dit qu’il était mort naturellement, au commencement de cette année, à Mitylène, où on l’avait transporté de Kafîa.
3. Osman et le reïs-elTendi Orner, qui avait rédigé le traité, furent mis à mort (29 décembre 1711). Osman, dit Vol-
taire, avait été nommé boujouk-imraour (grand-écuyer).
4. Au coix. En termes de monnaie, c’est un morceau d’acier gravé en creux, dont on se sert pour marquer de la monnaie. {Dict. de l’Académie.)
5. Baltagi, selon M. Hammer, exilé à Lesbos, puis à Lemnos, mourut dans cette île l’année suivante. Lemnos, aujourd’hui Stalimène, est une île au nord de l’Archipel.
6. Jussuf ou Yousouf était géorgien, et, après avoir passé par tous les grades, il était devenu aga des janissaires. H fut grand-vizir du 20 novembre 1711 au 11 novembre 1712.
7. Le jeune Selictar. Voir plus haut le sens du mot Selictar, et la note sur lage d’Ali, p. 177.
lui-même; et Jussuf, sa créature, n’eut d’autre emploi que d’apposer les sceaux de l’empire aux volontés du favori. La politique de la cour ottomane parut toute changée dès les premiers jours de ce vizirat ^ : les plénipotentiaires du czar, qui restaient à Constantinople, et comme ministres, et comme otages, y furent mieux traités que jamais : le grand-vizir confirma avec eux la paix du Pruth^ ; mais ce qui mortifia le plus le roi de Suède, ce fut d’apprendre que les liaisons secrètes, qu’on prenait ^ à Constantinople avec le czar, étaient le fruit de la médiation des ambassadeurs d’Angleterre et de Hollande.
Constantinople, depuis la retraite de Charles à Bender, était devenue, ce que Rome a été si souvent, le centre des négociations de la chrétienté. Le comte Désaleurs, ambassadeur de France, y appuyait les intérêts de Charles et de Stanislas; le ministre de l’empereur allemand le traversait; les factions de Suède et de Moscovie s’entre-choquaient, comme on a vu longtemps celles de France et d’Espagne agiter la cour de Rome.
L’Angleterre et la Hollande, qui paraissaient neutres, ne l’étaient pas : le nouveau commerce, que le czar avait ouvert dans Pétersbourg, attirait l’attention de ces deux nations commerçantes.
Les Anglais et les Hollandais seront toujours pour le prince qui favorisera le plus leur trafic. Il y avait beaucoup à gagner avec le czar : il n’est donc pas étonnant que les ministres d’Angleterre et de Hollande le servissent secrètement à la Porte Ottomane. Une des conditions de cette nouvelle amitié fut que l’on ferait sortir incessamment Charles des terres de l’empire turc ; soit que le czar espérât se saisir de sa personne sur les chemins, soit qu’il crût Charles moins redoutable dans ses États qu’en Tur-
1. Il pensa hautement comme son prédécesseur, dit Voltaire (Hist, de Russie), sur la conduite de Charles XII ; loin de le servir, il ne songea qu’à se défaire d’un hôte dangereux, et quand Poniatowski vint le complimenter sur sa nouvelle dignité, il lui dit : « Païen,
» je t’avertis qu’à la première intrigue » que tu voudras tramer, je te ferai je- » ter dans la mer, une corde au cou. «