II. — PUBLICATION DE l’ HISTOIRE DE CHARLES XII
VHistoire de Charles XII est le premier des ouvrages historiques, écrits et publiés par Voltaire. Très-jeune encore, il avait été vivement impressionné par les aventures singulières, les exploits, les malheurs, la fin tragique de celui qu’on appelait le liéros du Nord; il s’était même mêlé, jusqu’à se compromettre, aux projets romanesques et aux intrigues ténébreuses du ministre do Charles, le fameux baron de Gortz. Il y avait là un beau sujet de récits intéressants, et l’imagination de Voltaire s’en empara de bonne heure et à propos : « Il en est des livres comme des pièces de théâtre, écrivait- » il; si vous n’intéressez pas votre monde, vous ne tenez rien. Si » Charles XII n’avait pas été excessivement grand, malheureux et » fou, je me serais bien donné de garde de parler de lui L » Il se proposa donc avant tout de faire une histoire « amusante ; » il recueillit de nombreux documents, soit en France, soit en Angleterre, pendant son exil, « en relisant Quinte-Curce, et en faisant causer le » chevalier Dessaleurs, qui avait longtemps suivi le service aven- » tureux de Charles XII; » commença la composition de son ouvrage, vers 1728, et le termina en 1731 : « Je vous renvoie Quinte- » Curce et les diètes de Pologne, écrit-il à son ami Thiriot; je » demande les deux autres tomes de la Géographie. Si vous pouviez » me dénicher quelque bon mémoire touchant la topographie de » l’Ukraine et de la Petite-Tartarie, ce serait une bonne affaire K »
A la fin de 1730, le premier volume de ÏHistoire de Charles Xll était déjà imprimé à Paris, muni d’une approbation au sceau, lorsque les 2,G00 exemplaires furent saisis. Cependant, a il n’avait mis P dans son ouvrage que de ces vérités qu’un magistrat et un citoyen I) doivent approuver 3. » Mais le garde des sceaux, M. de Chauvelin, avait retiré l’approbation a par une délicatesse qui sied très-bien à » sa place: il n’avait pas cru convenable qu’il donnât publiquement » un privilège pour un ouvrage plein de vérités, qui peuvent chop quer plusieurs princes, vérités déjà connues, déjà imprimées dans » toutes les gazettes et dans plusieurs livres, mais dont il pourrait » être responsable en son nom, si elles paraissaient avec son ap-
» probation et le privilège de son maître ^ » Quelques jours
après. Voltaire, encore plus explicite, écrivait : « Je puis vous donner » ma parole d’honneur que tout ce qui a obligé M. le garde des » sceaux à retirer le privilège a été la crainte de déplaire au roi » Auguste, dont on est obligé de dire des choses un peu fâcheuses. » Cependant ces vérités sont publiques en Europe, et ont été im- » primées dans trente ou quarante histoires modernes, en tomes » langues D’ailleurs, dans ce pays, il me semble qu’on doit
1. Lettre à M. de Formont, 13 février ] 3. Lettre à M. de Cideville, 30 janvier
2. Lettre à M. Thiriot, 7 avril 1729. | 4. Lettre à M. de Cideville, 3 fév. 1731.
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» plus ménager Stanislas qu’Auguste ; aussi je me flatte que sa fille, » Marie, ne me saura pas mauvais gré du bien que j’ai dit de Mon- » sieur son père »
Voltaire résolut alors de faire imprimer son histoire à Rouen ; « C’est mon ouvrage favori, écrit-il à son ami, M. de Cideville, et
» celui pour qui je me sens des entrailles de père Peut-être, en
» le lisant, le trouverez -vous moins indigne de l’impression, et vous » intéresserez-vous à la destinée de mon pauvre enfant, qu’on a si » maltraité. Si je pouvais, ajoutait-il, trouver un endroit où je de- » meurasse incognito dans Rouen, et un imprimeur qui se chargeât » de l’ouvrage, je partirais dès que j’aurais reçu votre réponse. Il y » a deux manières de s’y prendre pour faire imprimer cette his- » toire. La première, c’est d’en montrer un exemplaire à M. le pre- » mier président (Camus de Pontcarré), qui donnerait une permis- » sion tacite ; la seconde, d’avoir un de ces imprimeurs qui font tout » sans permission 2. »
Voltaire eut d’abord recours à la première, et, par l’intermédiaire de M. de Cideville, s’efforça de démontrer au premier président que le garde des sceaux n’avait nulle envie de le désobliger, et qu’on ne lui déplairait pas en laissant imprimer à Rouen, avec un profond secret, cet ouvrage, dont il ne serait plus obligé de répondre ; « Je » puis vous assurer, répète-t-il, qu’il ne fera aucun scrupule de » laisser paraître l’ouvrage, quand le privilège du roi n’y sera » pas 3. »
Mais M. le premier président était un homme « bien épineux » ; il refusait de laisser imprimer un ouvrage dont on avait suspendu l’impression à Paris, par ordre du garde des sceaux ; il ne voulait pas se compromettre. Alors on eut recours au second moyen dont parlait Voltaire ; et M. de Cideville lui indiqua l’imprimeur Jore, qui se chargea d’une édition clandestine ; Voltaire pria son ami de lui retenir une place à l’hôtel de Mantes, à Rouen ; il fit croire qu’il était retourné en Angleterre, et se rendit, comme il le disait, dans la O basse-cour du grand Corneille, commencer incognito quelque tra- » gédie, avec l’intercession de ce grand saint, » et surveiller l’impression de son Charles XII Il passa alors quatre ou cinq mois à Rouen et à Canteleu, et il écrivait à Thiriot, le 30 juin : « J’ai fait » toute la tragédie de César depuis qu’Eriphyle est dans son cadre. » J’ai cru que c’était un sûr moyen pour dépayser les curieux sur Eri- » phyle ; car le moyen de croire que j’ai fait César et Eriphyle, et » achevé Charles XII, en trois mois! Je n’aurais pas fait pareille bei) sogne à Paris en trois ans 3. »
Cependant V Histoire de Charles XII était imprimée; « mais il est » bien triste pour la littérature, disait Voltaire, d’être dans ces t.ran-