LIVRE SIXIÈME
» savoirque, sur votre recommandation et représentation, » et sur celle du très-noble Delvet Obérai, han à notre )) Sublime Porte, notre impériale magnificence a accordé » mille bourses au roi de Suède, qui seront envoyées à )) Bender, sous la conduite et la charge du très-illustre » Mebemet-Bacha, ci-devant chiaoux pachi, pour rester )) sous votre garde jusqu’au temps du départ du roi de » Suède, dont Dieu dirigeles pas! etluiêtre données alors » avec deux cents bourses de plus, comme un surcroît de )) notre libéralité impériale qui excède sa demande.
)) Quant à la route de Pologne, qu’il est résolu de pren- )) dre, vous aurez soin, vous et le han, qui devez l’accom- )) pagner, de prendre des mesures si prudentes et si sages, )) que, pendant tout le passage, les troupes qui sont sous votre commandement, et les gens du roi de Suède ne )) causent aucun dommage, et ne fassent aucune action )) qui puisse être réputée contraire à la paix qui subsiste )) encore entre notre Sublime Porte et le royaume et la ré- )) publique de Pologne : en sorte que le roi passe comme » ami sous notre protection.
)) Ce que faisant, comme vous lui recommanderez bien )) expressément de faire, il recevra tous les honneurs et )) les égards dus à Sa Majesté de la part des Polonais,ce )) dont nous ont fait assurer les ambassadeurs du roi Au- » guste et de la république, en s’offrant même à cette » condition, aussi bien que quelques autres nobles Polo- » nais, si nous le requérons, pour otages etsûretéde son )) passage.
)) Lorsque letemps, dont vous serez convenu avec le très- » noble Delvet Gherai pour la marche, sera venu, vous » vous mettrez à la tête de vos braves soldats, entre les- )) quels seront les Tartares, ayant à leur tête le han, et )) vous conduirez le roi de Suède avec ses gens.
)) Qu’ainsi il plaise au seul Dieu tout-puissant de diriger )) vos pas et les leurs ! le bacha d’Aulos restera à Bender )) pour le garder, en votre absence, avec un corps de » spahis et un autre de janissaires ; et en suivant nos » ordres et nos intentions impériales en tous ces points et
» articles, vous vous rendrez digne de la continuation de )) notre faveur impériale aussi bien que des louanges et )) des récompenses dues à tous ceux qui les observent.
)) Fait à notre résidence impériale de Constantinople, )) le 2 de la lune de cheval \ 1124 de I hégire. )>
Pendant qu'on attendait cette réponse du Grand-Seigneur, le roi écrivit à la Porte^pour se plaindre de la trahison dont il soupçonnait le kan des Tartares; mais les passages étaient bien gardés : de plus, le ministère lui était contraire. Les lettres ne parvinrent point au sultan ; le vizir empêcha même M. Désaleurs^ de venir à Andrinople, où était laPorte, de peurque ce ministre, qui agissait pour le roi de Suède, ne voulût déranger le dessein qu’on avait de le faire partir.
Charles, indigné de se voir en quelque sorte chassé des terres du Grand-Seigneur, se détermina à ne point partir du tout.
Il pouvait demander à s’en retourner par les terres d’Allemagne, ou s’embarquer sur la mer Noire pour se rendre à Marseille par la Méditerranée^; mais il aima mieux ne demander rien, et attendre les événements.
Quand les douze cents bourses furent arrivées, son trésorier Grothusen, qui avait appris la langue turque dans ce long séjour, alla voir le hacha sans interprète, dans le dessein de tirer de lui les douze cents bourses, et de former ensuite àla Porte quelque intrigue nouvelle, toujours sur cette fausse supposition que le parti suédois armerait enfin l’empire ottoman contre le czar.
Grothusen dit au bacha que le roi ne pouvait avoir ses équipages prêts sans argent: « Mais, dit le bacha, c’est )) nous qui ferons tous les frais de votre départ; votre
1. Le 2 de la lune de schewwal 1124 correspond au 2 nov. 1712, dit M. de Ilammer. Les Turcs comptent par mois lunaires, et leur année n’est que de 354 jours ; leur ère est l’année de l’hégire, ou fuite de Mahomet de la Mecque à Médine ; elle répond à notre année 622.