‹ Histoire de Charles XII, roi de SudeChapitre 206 sur 285 · Le verbe faire est ici six fois ré · texte numérisé non relu

Le verbe faire est ici six fois ré

pété en quelques lignes ; c’est une négligence, comme nous en avons remarqué plusieurs dans Voltaire,

UVHE SIXIÈME.

» Je demande donc si c’est violer les lois de rhospitalitô )) que de renvoyer ce prince, et si les puissances étran- )) gères doivent m’accuser de violence et d’injustice, en » cas qu’on soit réduit à le faire partir par force » Tout le divan répondit que le Grand-Seigneur agissait avec justice.

Le mufti déclara que l’hospitalité n’est point de commande ^ aux musulmans envers les infidèles, encore moins envers les ingrats; et il donna son fetfa espèce de mandement qui accompagne presque toujours les ordres importants du Grand-Seigneur; ces fetfas sont révérés comme des oracles, quoique ceux dont ils émanent soient des esclaves du sultan comme les autres.

L’ordre et le fetfa furent portés à Bender par XaBouyouk Irnraour, grand-maître des écuries, et un Chiaoux hacha premier huissier. Le hacha de Bender reçut l’ordre chez le kan des Tartares; aussitôt il alla à Varnilza demander si le roi voulait partir comme ami, ou le réduire à exécuter les ordres du suUan.

Charles XII, menacé, n’était pas maître de sa colère. (( Obéis à ton maître, si tu l’oses, lui dit-il, et sors de ma )) présence. » Le hacha, indigné, s’en retourna au grand galop contre l’usage ordinaire des Turcs : en s’en retournant, il rencontra Fabrice, et lui cria, toujours en courant: (( Le roi ne veut point écouter la raison; tu vas voir des » choses bien étranges. » Le jour même il retrancha les vivres au roi et lui ôta sa garde de janissaires. Il fit dire aux Polonais et aux Cosaques qui étaient à Varnilza, que, s’ils voulaient avoir des vivres, il fallait quitter le camp du roi de Suède, et venir se mettre dans la ville de Bender sous la protection de la Porte. Tous obéirent, et lais-

1. M. de Hammer remarque que, si le sultan avait tenu ce discours, Chistoriographe de l’empire en aurait fait mention. Voltaire ne l’a pas cependant inventé ; et le sens, les paroles même se retrouvent dans plusieurs témoignages contemporains.

2. De commande. Expression peu usitée dans ce sens ; elle signifie ici commandée, ordonnée.

3. Fetfa ou Fktwa. (Voir la note 2 de la page 167.) En vertu de ce fetwa, Charles, dans le cas où il persisterait dans son refus de quitter Bender, devait être arrêté, de quelque manière que ce fût, et conduit à Démotica (1« février 1713).

4. Chiaoux-bacha. C’est l’officier qui est nommé Chiaoux-pachi dans la lettre du sultan, page 219.

sèrent le roi réduit aux officiers de sa maison et à trois cents soldats suédois contre vingt mille Tarlares et six mille Turcs.

Il n’y avait plus de provisions dans le camp pour les hommes ni pour les chevaux. Le roi ordonna qu’on tuât hors du camp, à coups de fusil, vingt de ces beaux chevaux arabes que le Grand-Seigneur lui avait envoyés,en disant : (( Je ne veux ni de leurs provisions ni de leurs chevaux. » Ce fut un régal pour les troupes tarlares, qui, comme on sait, trouvent la chair de cheval délicieuse. Cependant les Turcs et les Tarlares investirent de tous côtés le petit camp du roi.

Ce prince, sans s’étonner, fit faire des retranchements réguliers par ses trois cents Suédois : il y travailla luimême; son chancelier, son trésorier, ses secrétaires, les valets de chambre, tous ses domestiques aidaient à l’ouvrage. Lesuns barricadaient les fenêtres, les autresenfonçaient des solives derrière les portes, en forme d’arcsboutants L

Quand on eut bien barricadé la maison, etque leroi eut fait le tour de ses prétendus retranchements, il se mit à jouer aux échecs tranquillement avec son favori Grothusen, comme si tout eût été dans une sécurité profonde. Heureusement Fabrice, l’envoyé de Holslein, ne s’était point logé à Varnitza, mais dans un petit village entre YarnitzaetBender ou demeurait aussi M. Jeffreys, envoyé d’Angleterre auprès du roi de Suède. Ces deux ministres, voyant l’orage prêt^ à éclater, prirent sur eux de se rendre médiateurs entre les Turcs et le roi. Le kan, et surtout le hacha deBender, qui n’avait nulle envie de faire violence à ce monarque, reçurent avec empressement les offres de ces deux ministres; ils eurent ensemble à Bender deux conférences, où assistèrent cet huissier du sérail et le grand-maître des écuries, qui avaient apporté l’ordre du sultan et le fetfa du mufti.

1. Arcs-boutants. Les arcs-boutants j térieur des édifices, pour servir à souou buttants sont des espèces de contre- tenir ou contre-bouter les voûtes, forts, en forme d’arc, construits à l’ex- | 2. Prêt a. V. la note 2 de la page 43.

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M. Fabrice leur avoua que Sa Majeslé suédoise avait de justes raisons de croire qu’on voulait le livrer à ses ennemis en Pologne. Le kan, le bacha et les autres jurèrent sur leurs têtes, prirent Dieu à témoin, qu’ils détestaient une si horrible perfidie ; qu’ils verseraient tout leur sang plutôtque desoulfrirqu’on manquât seulementde respect au roi en Pologne; ils dirent qu’ils avaient entre leurs mains les ambassadeurs russes et polonais, dont la vie leur répondait du moindre affront qu’on oserait faire au roi de Suède; enfin ils se plaignirent amèrement des soupçons outrageants que le roi concevait sur des personnes qui l’avaientsibien reçuet sibien traité. Quoique lesserments ne soient souvent que le langage de la perfidie, Fabricé se laissa persuader par les Turcs : il crut voir dans leurs protestations cet air de vérité que le mensonge n’imite jamais qu’imparfaitement. 11 savait bien qu’il y avait eu une secrète correspondance entre le kan tartare et le roi Auguste; mais il demeura convaincu qu’il ne s’était agi dans leur négociation que de faire sortir Charles XII des terres du Grand-Seigneur. Soit que Fabrice se trompât ou non, il les assura qu’il représenterait au roi l’injustice de ses défiances, a Mais prétendez-vous le forcer à partir? )) ajouta-t-il. — Oui, dit le bacha ;tel est l’ordre de notre » maître. » Alors il les pria encore une fois de bien considérer si cet ordre était de verser le sang d’une tête couronnée. (( Oui, répliqua le kan en colère, si cette tête )) couronnée désobéit au Grand-Seigneur dans son empire.))

Cependant tout étant prêt pour l’assaut, la mort de Charles XII paraissait inévitable ; et l’ordre du sultan n’étant pas positivement de le tuer, en cas de résistance, le bacha engagea le kan â souffrir qu’on envoyât dans le moment ^ un exprès à Andrinople, où était alors le Grand-Seigneur, pour avoir les derniers ordres de Sa Hautesse.

M. JeffreysetM. Fabrice, ayant obtenu ce peu de relâche, courent en avertir le roi; ils arrivent avec l’empressement de gens qui apportaient une nouvelle heureuse; mais ils furent très-froidemeni reçus; il les appela média-

!• DA^■s i.E 3iojiE?<T, c’est-à-dire iramédiateraenU

CHARLFS XIT.

HlSTOlRt: DE CHARLES XII.

teurs volontaires, et persista à soutenir que Tordre du sultan et le fetfa du mufti étaient forgés puisqu'on venait d’envoyer demander de nouveaux ordres à la Porte.

Le ministre anglais se retira, bien résolu de ne se plus mêler des affaires d’un prince si inflexible. M. Fabrice, aimé du roi, et plus accoutumé à son humeur que le ministre anglais, resta avec lui pour le conjurer de ne pas hasarder une vie si précieuse dans une occasion si inutile.

Le roi, pour toute réponse, lui fit voir ses retranchements, et le pria d’employer sa médiation seulement pour lui faire avoir des vivres; on obtint aisément des Turcs de laisser passer les provisions dans le camp du roi, en attendant quele courrier fût revenu d’Andrinople. Le kan même avait défendu à ses Tartares, impatients du pillage, de rien attenter contre les Suédois jusqu’à nouvel ordre; de sorte que Charles XII sortait quelquefois de son camp avec quarante chevaux, et courait au milieu des troupes tartares, qui lui laissaient respectueusement le passage libre : il marchait même droit à leurs rangs, et ils s’ouvraient plutôt que de résister.

Enfin Tordre du Grand-Seigneur étant venu de passer au fil de Tépée tous les Suédois qui feraient la moindre résistance, et denepas épargner la viedu roi, le bacha eut la complaisance de montrer cet ordre à M. Fabrice, afin qu’il fît un dernier effort sur l’esprit de Charles. Fabrice vint faire aussitôt ce triste rapport. « Avez-vous vu Tordre » dont vous parlez? dit le roi. — Oui, répondit Fabrice. )) — Hé bien, dites-leur de ma part que c’est un second » ordre qu’ils ont supposé, et que je ne veux point partir. )> Fabrice se jeta à ses pieds, se mit en colère, lui reprocha son opiniâtreté : tout fut inutile. « Retournez à vos Turcs, » lui dit le roi en souriant; s’ils m’attaquent, je saurai )) bien me défendre. ))

Les chapelains du roi se mirent aussi à genoux devant lui, le conjurant de ne pas exposer à un massacre certain les malheureux restes de Pultava, et surtout sa personne

1. Fohgbs. Expression figurée et familière dans le sens d init entés, controu-

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sacrée; l’assurant de plus que cette résistance était injuste, qu’il violait les droits de Thospilalité, en s’opiniâtrant à rester par force chez des étrangers qui l’avaient si longtemps et si généreusement secouru. Le roi, qui ne s’était point fâché contre Fabrice, se mit en colère contre ces prêtres, et leur dit qu’il les avait pris pour faire les prières, et non pour lui dire leurs avis.

Le général Hord et le général Dahldorf, dont le sentiment avaittoujours été de ne pas tenter un combatdont la suite ne pouvait être que funeste, montrèrent au roi leurs estomacs ^ couverts de blessures reçues à son service; et, l’assurant qu’ils étaient prêts de^ mourir pour lui, ils le supplièrent que ce fût au moins dans une occasion plus nécessaire. « Je sais par vos blessures et par les miennes, )) leur dit Charles XII, que nous avons vaillamment com- )) battu ensemble; vous avez fait votre devoir jusqu’à pré- » sent ; il faut le faire encore aujourd’hui. » Il n’y eut plus alors qu’à obéir ; chacun eut honte de ne pas chercher à mourir avec le roi. Ce prince, préparé à l’assaut, se flattait en secret du plaisir et de l’honneur de soutenir avec trois cents Suédois les efforts de toute une armée. Il plaça chacun à son poste : son chancelier Muller, le secrétaire Ehrenpreus et les clercs devaient défendre la maison de la chancellerie; le baron Fief, à la tête des officiers de la bouche était à un autre poste : les palefreniers, les cuisiniers, avaient un autre endroit à garder; car avec lui tout était soldat; il courait à cheval de ses retranchements à sa maison, promettantdes récompenses àtoutîemonde, créant des ofliciers, et assurant de faire ^ capitaines les moindres valets qui combattraient avec courage.

On ne fut pas longtemps sans voir l’armée des Turcs et des Tarlares, qui venaient attaquer le petit retranchement avec dix pièces da canon et deux mortiers. Les queues de

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