Le mufti, en apprenant l’arrestation
I violente de Charles XII, avait manifesté une joie immodérée et se proposait d’exploiter ce succès en le représentant comme l’œuvre de son fetwa ; il fut le premier révoqué. Le khan, Dewlet- Ghéraï,fut remplacé par son frère, Kaplan-Ghéraï, précédemment relégué à Rhodes.
244 HISTOIRE DE CHARLES XH
elle séraskier hacha de Bender relégué dans une île de l’Archipel L
La Porte Ottomane est si sujette à de pareils orages, qu’il est bien difficile de décider si en effet le sultan voulait apaiser le roi de Suède par ces sacrifices. La manière dont ce prince fut traité ne prouve pas que la Porte s’empressât beaucoup à lui plaire.
Le favori Ali Coumourgi fut soupçonné d’avoir fait seul tous ces changements pour ses intérêts particuliers. On dit qu’il fitexilerlekan de Tartarie et le séraskier de Bender, sous prétexte qu’ils avaient délivré au roi les douze cents bourses, malgré l’ordre du Grand-Seigneur. 11 mit sur le trône des Tartares le frère du kan déposé, jeune homme de son âge, qui aimait peu son frère, et sur lequel Ali Coumourgi comptait beaucoup dans les guerres qu’il méditait. A l’égard du grand-vizir Jussuf, il ne fut déposé que quelques semaines après, et Soliman bacha eut le titre de premier vizir
Jesuis obligé de dire que M. de Villelongue et plusieurs Suédois m’ont assuré que la simple lettre présentée au sultan au 1 om du roi avait causé tous ces grands changements à la Porte; mais M. de Pierville m’a, de son côté, assuré tout le contraire. J’ai trouvé quelquefois de pareilles contrariétés ^ dans les mémoires que l’on m’a confiés. En ce cas, tout ce que doit faire un historien, c’est de conter ingénument le fait sans vouloir pénétrer les
1. Il est douteux, dit M. de Hammer, que Villelongue ait pu réellement parler au sultan pendant un quart d’heui e ; mais l’histoire ottomane atteste ellemême que la conduite tenue en cette circonstance envers le roi de Suède amena la destitution du gouverneur de Bender, du khan des Tartaies,du mufti et du grand-vizir. L’opinion publique s’était hautement prononcée contre les procédés ignominieux dont on avait usé envers un hôte de la Porte; car le Prophète a dit : Respectez votre hôte, même s’il est infidèle, La Motraye et d’autres révoquent également en doute les assertions singulières de M. de Villelongue.
« L’auteur, dit Voltaire, a les lettres » originales de M. de Villelongue qui a peuvent servir à confondre les critiques
» inconsidérées. » Ces lettres existent encore manuscrites ; mais elles ne prouvent pas la vérité de tous les détails donnés par celui qui les a écrites. Voltaire lui-même ne semble pas ajouter une foi complète à tout ce qu’il vient de raconter.
2. Il y a ici une erreur de Voltaire ; le grand-vizir Youçouf avait été déposé dès le 11 novembre 1712 ; son successeur, Souleïman-Pacha, fut alors destitué, le 6 avril 1713, après les événements de Bender.
3. Le mot contrariétés s’explique à la rigueur ici dans son sens ordinaire. Mais Voltaire ne l’a-t-il pas employé pour contradictions?
4. C’est-à-dire simplement ; Voltaire emploie souvent le mot conter^ qui a
l.IVRi: SEPÏlBlli.
motifs, et de se borner à dire précisément ce qu’il sait, au lieu de deviner ce qu’il ne sait pas.
Cependant on avait conduit Charles XII dans le petit château de Démirtash, auprès d’Andrinople Une foule innombrable de Turcs s’était rendue en cet endroit pour voir arriver ce prince : on le transporta de son chariot au château sur unsopha^ ; mais Charles, pour n’être point vu de cette multitude, se mit un carreau ^ sur la tête.
La Porte se fit prier quelques jours de souffrir qu’il habitât à Démotica, petite ville à six lieues d’Andrinople, près du fameux fleuve Hébrus, aujourd’hui appelé Mérizza Coumourgi dit au grand-vizir Soliman: « Ya, fais )) avertir le roi de Suède qu’il peut rester à Démotica » toute sa vie ; je te réponds qu’avant un an il demandera )) à s’en aller de lui-même; mais surtout ne lui fais point » tenir d’argent. »
Ainsi on transféra le roi à la petite ville de Démotica, où la Porte lui assigna un thaïm ^ considérable de provisions pour lui et pour sa suite ; on lui accorda seulement vingt-cinq écus par jour en argent, pour acheter du cochon et du vin, deux sortes de provisions que les Turcs ne fournissent pas mais la bourse de cinq cents écus par jour, qu’il avait à Bender, lui fut retranchée.
A peine fut-il â Démotica avec sa petite cour, qu’on déposa le grand-vizir Soliman ; sa place fut donnée à Ibrahim Molla, fier, brave, et grossier à l’excès Il n’est pas inutile
habituellement une autre exception, dans le sens de raconter.
1. Démirtash ou Demürtasch (pierre de fer) est un château près d’Andrinople.
2. Sopha ou sofa, terme emprunté à la langue turque, est une espèce d’estrade élevée, et couverte d’un tapis.
3. C’est un coussin carré dont on se sert pour s’asseoir, ou pour se mettre à genoux.
4. La Maritza (anciennement Hébrus) descend des monts Balkhans, arrose la Thrace ou Roumélie, passe à Philippopoli, près d’Andriuople, à Démotica, et finit dans le golfe d’Enos, au nord de l’Archipel.