Dans son Histoire de Jiussie, Vol
taire explique comment il a été si bien informé, et nous fait comprendre les raisons de cette importance exagérée qu’il a donnée aux projets de Gôrtz :
» Celui qui écrit cette histoire est très- B instruit de ce qu’il avance, puisque » Gôrtz lui proposa de l’accompagner » dans ses voyages, et que, tout jeune » qu’il était alors, il fut un des pre- » miers témoins d’une grande partie de » ses intrigues. » Cependant, s’il a contribué à populariser les plans chimériques de Gôrtz, il a rencontré des contradicteurs : a Voltaire a complètement » ignoré, dit Lémontey [Hist» de la lié- » gence), toute cette politique du Nord... » Si on en excepte l’écorce de quelques » faits matériels et publics, ce qu’il en
II allait de Suède en France, en Angleterre, en Hollande, essayer lui-même les ressorts qu’il voulait faire jouer. Il eût été capable d’ébranler l’Europe, et il en avait conçu l’idée. Ce que son maître était à la tête d’une armée, il Tétait dans le cabinet : aussi prit-il sur Charles XII un ascendant qu’aucun ministre n’avait eu avant lui.
Ce roi, qui à Tâge de vingt ans n’avait donné que des ordres au comte Piper, recevait alors des leçons du baron de Gôrtz : d’autant plus soumis à ce ministre que le malheur le mettait dans la nécessité d’écouter des conseils, et que Gôrtz ne lui en donnait que de conformes à son courage. Il remarqua que, de tant de princes réunis contre la Suède, Georges électeur de Hanovre, roi d’Angleterre, était celui contre lequel Charles était le plus piqué, parce que c’était le seul que Charles n’eùt point offensé ; que Georges était entré dans la querelle sous prétexte de l’apaiser, et uniquement pour garder Brême et Verden, auxquels il semblait n’avoir d’autre droit que de les avoir achetés à vil prix du roi de Danemark, à qui ils n’appartenaient pas.
Il entrevit aussi de bonne heure que le czar était secrètement mécontent des alliés, qui tous l’avaient empêché d’avoir un établissement dans l’empire d’Allemagne, où ce monarque, devenu trop dangereux, n’aspirait qu’à mettre le pied i. Yismar, la seule ville qui restât encore aux Suédois sur les côtes d’Allemagne, venait enfin de se rendre aux Prussiens et aux Danois, le 14 février 1716. Ceux-ci ne voulurent pas souffrir seulement que les troupes moscovites, qui étaient dans le Mecklenbourg, parussent à ce siège. De pareilles défiances, réitérées depuis deux ans^ avaient aliéné Tesprit du czar, et avaient peut-être empêché la ruine de la Suède. Il y a beaucoup d’exemples d’États alliés conquis par une seule puissance ; il y en a bien peu d’un grand empire conquis par
« dit est une erreur continuelle. * Cette i assertion est, à son tour, exagérée ; seulement Voltaire a donné trop de consistance et d’importance à des intrigues, à des projets chimériques qui ne de- 'vaient pas aboutir.
1 . Voltaire explique plus loin comment le tzar cherchait à s’établir soit dans le Mecklenbourg, soit dans le Holstein. Voir aux pages 284 et 285, pour le Mecklenbourg, et un peu plus loin pour le Holstein, page 295,
LIVRI^ llUlTlÈMli:.
plusieurs alliés. Si leurs forces réunies raballent, leurs divisions le relèvent bientôt.
Dès l’année 1714, le czar eût pu faire une descente en Suède. Mais soit qu’il ne s’accordât pas avec les rois de Pologne, d’Angleterre, de Danemark et de Prusse, alliés justement jaloux, soit qu’il ne crût pas encore ses troupes assez aguerries pour attaquer sur ses propres foyers cette même nation dont les seuls paysans avaient vaincu l’élile des troupes danoises, il recula toujours dans cette entreprise.
Ce qui l’avait arrêté encore était le besoin d’argent. Le czar était un des plus puissants monarques du monde, mais un des moins riches : ses revenus ne montaient pas alors à plus de vingt-quatre millions de nos livres L Il avait découvert des mines d’or, d’argent, de fer, de cuivre; mais le profit en était encore incertain, et le travail ruineux. Il établissait un grand commerce, mais les commencements ne lui apportaient que des espérances : ses provinces nouvellement conquises augmentaient sa puissance et sa gloire, sans accroître encore ses revenus. Il fallait du temps pour fermer les plaies de la Livonie, pays abondant, mais désolé par quinze ans de guerre, par le fer, par le feu et par la contagion, vide d’habitants, et qui était alors à charge à son vainqueur. Les flottes qu’il entretenait, les nouvelles entreprises qu’il faisait tous les jours, épuisaient ses finances. Il avait été réduit à la mauvaise ressource de hausser ^ les monnaies, remède qui ne guérit jamais les maux d’un État, et qui est surtout préjudiciable à un pays qui reçoit des étrangers plus de marchandises qu71 ne leur en fournit.
Voilà en partie les fondements sur lesquels Gôrtz bâtit le dessein d’une révolution. 11 osa proposer au roi de Suède d’acheter la paix de l’empereur moscovite à quelque prix que ce pût être, lui faisant envisager le czar irrité
l. D’ailleurs ses finances n’étaient point alors administrées aussi fidèlement qu’elles devaient l’être, et tous ses nouveaux établissements exigeaient des dépenses auxquelles il avait peine à suftiçe. (Histoire de Russie.)
2. Hausseu les MOMVAiES, c’cst-à-dire donner une plus grande valeur nominale à la même quantité de métal monnayé. — Voltaire ici, comme en plusieurs endroits, fait allusion aux fautes que l’on commençait à reprocher au gouvernement.
HISTOIRE DE CHARLES XH
contre les rois de Pologne.et d’Angleterre, et lui donnant à entendre que Pierre Alexiowitz et Charles XII réunis pourraient faire trembler le reste de l’Europe.
Il n’y avait pas moyen de faire la paix avec le czar, sans céder une grande partie des provinces qui sont à l’orient et au nord de la mer Rallique; mais il lui fît considérer ^ qu’en cédant ces provinces, que le czar possédait déjà et qu’on ne pouvait reprendre, le roi pourrait avoir la gloire de remettre à la fois Stanislas sur le trône de Pologne, de replacer le fils de Jacques II sur celui d’Angleterre, et de rétablir le duc de Holstein dans ses États.
Charles, flatté de ces grandes idées, sans pourtant y compter beaucoup, donna carte blanche ^ à son ministre. Gôrtz partit de Suède, muni d’un plein pouvoir ^ qui l’autorisait à tout sans restriction, et le rendait plénipotentiaire auprès de tous les princes avec qui il jugerait à propos de négocier. Il fit d’abord sonder la cour de Moscou par le moyen d’un Écossais, nommé Areskins, premier médecin du czar, dévoué au parti du prétendant ainsi que l’étaient presque tous les Écossais qui ne subsistaient pas des faveurs de la cour de Londres.
Ce médecin fit valoir au prince Menzikoff l’importance et la grandeur du projet avec toute la vivacité d’un homme qui y était intéressé. Le prince Menzikoff goûta ses ouvertures; le czar les approuva. Au lieu de descendre en Suède, comme il en était convenu avec les alliés, il fit hiverner ses troupes dans le Mecklenbourg, et il y vint luimême sous prétexte de terminer les querelles qui commençaient à naître entre le duc de Mecklenbourg et la noblesse de ce pays, mais poursuivant en effet son des-
1. Charles XII est un peu éloigné du pronom lui^ qui tient sa place.
2. C’est donner plein pouvoir à quelqu’un, l’autoriser à faire tout ce qu’il lui plaira.
3. On dit plus ordinairement au pluriel muni de pleins pouvoirs. Il y a d’ailleurs redondance, pléonasme dans cette phrase : muni d’un plein pouvoir qui l’autorisait à tout sans restriction, et le rendait plénipotentiaire...