LIVRE PREMIER
siècle. Au bas de la carte de la ville hongroise, il y avait ces mots tirés du livre de Job^ : « Dieu me Ta donnée, Dieu me Ta ôtée; le nom du Seigneur soit béni. » Le jeune prince, ayant lu ces paroles, prit sur-le-champ un crayon et écrivit au bas de la carte de Riga : « Dieu me Ta donnée, le diable ne me Tôtera pas » Ainsi, dans les actions les plus indifférentes de son enfance, ce naturel indomptable laissait souvent échapper de ces traits qui caractérisent les âmes singulières et qui marquaient ce qu’il devait être un jour.
Il avait onze ans lorsqu’il perdit sa mère. Cette princesse mourut en 1693, le 6 août, d’une maladie causée, dit-on, par les chagrins que lui donnait son mari, et par les efforts qu’elle faisait pour les dissimuler Charles XI avait dépouillé de leurs biens un grand nombre de ses sujets par le moyen d’une espèce de cour de justice nommée lachambredes liquidations établiede son autorité seule. Une foule de citoyens ruinés par cette chambre, nobles, marchands, fermiers, veuves, orphelins, remplissaient les rues de Stockholm ® et venaient tous les jours à la porte du palais pousser des cris inutiles ^ : la reine secourut ces malheureux de tout ce qu’elle avait: elle leur donna son argent, ses pierreries, ses meubles, ses habits même. Quand elle n’eut plus rien à leur donner, elle se jeta en larmes aux pieds de son mari pour le prier d’avoir com-
1. Job, I, 22. Le livre de Job est l’un des plus beaux de la Bible.
2. Deui ambassadeurs de France en Suède m'ont conté ce fait. (Note de Voltaire.)
3. Singulières. Voltaire semble affectionner ce mot, qu’il emploie très-souvent , comme on le verra, et dont le sens est d’ailleurs bien clair.
4. Charles XI était d’un naturel froid, et il préférait l’entretien d’un/soldat à la société des femmes les plu's distinguées de la cour; il ne dînait jamais avec la reine, qui consacrait tout son temps à l’éducation de ses enfants, à la lecture ou à des pratiques de charité.
5. Chambre des liquidations. — Après la guerre contre le Brandebourg et le Danemark , les finances étaient dans J état le plus déplorable. Une commission, composée de douze membres, fut
chargée de revendiquer tous les domaines constitués en dotations depuis 1609 ; de faire rembourser les sommes dérobées à la couronne, etc. C’est ce que les Suédois appellent réduction (restitution), et les Français, révolution de 1680.
6. Stockholm, la capitale delà Suède, est bâtie sur deux presqu’îles et plusieurs îles baignées par le lac Mœlar, au fond d’un golfe où il se décharge dans la mer Baltique; elle ne date que du XIII® siècle , et a remplacé Upsal , comme capitale. 100,000 habitants.
7. La Motraye, dans ses remarques critiques sur V Histoire de Charles XI nous apprend que ce prince généreux, immédiatement après son avènement, établit une cour, appelée la cour de révision^ pour examiner les procédures de la chambre des liquidations, et ré-
passion de ses sujets. Le roi lui répondit gravement: t( Madame, nous vous avons prise pour nous donner des enfants, et non pour nous donner des avis. » Depuis ce temps il la traita, dit-on, avec une dureté qui avança ses jours.
Il mourut quatre ans après elle, le 15 avril 1697, dans la quarante-deuxième année de son âge et dans la trenteseptième de son règne S lorsque l’Empire, l’Espagne, la Hollande d’un côté et la France, de l’aulre, venaient de remettre la décision de leurs querelles à sa médiation, et qu’il avait déjà entamé Fouvrage de la paix entre ces puissances.
Il laissa à son fils, âgé de quinze ans, un trône affermi et respecté au dehors, des sujets pauvres, mais belliqueux et soumis, avec des finances en bon ordre, ménagées par des ministres habileS'
Charles XII, à son avènement, non-seulement se trouva maître absolu et paisible de la Suède et de la Finlande, mais il régnait encore sur la Livonie, la Carélie, l’Ingrie ; il possédait Visniar, Yibourg, les îles de Rugen, d’Oesel, et la plus belle partie de la Poméranie, le duché de Brême, et de Verden toutes conquêtes de ses ancêtres, assurées à sa couronne par une longue possession et par la foi des traités solennels de Munster et d’Oliva soutenus de la terreur des armes suédoises. La paix de Ryswick, commencée sous les auspices du père, fut conclue sous ceux
parer les injustices. Les citoyens recouvrèrent par là au moins le tiers de ce vji’ils avaient perdu.
1. 11 mourut, suivant Voltaire, le î) avril, suivant d’autres historiens, Ojmme Geyer, le 9 avril; dans plusieurs èJitions de Charles Xll, l’on a corrigé et mis , dans la cinquante-deuxième année de son âge; il parait cependant que Charles XI, né en 1655, avait alors quarante-deux ans.
2. C’étaient les États qui, de concert avec l’Angleterre, avaient formé la ligue d’Augsbourg, et combattaient la France depuis 16S9.
3. Outre la dette éteinte, il laissait, dit Geyer, 1,049,000 thalers pour les dépenses courantes et 6 millions de
thalers dans son trésor privé. Le thaler ou rixdaler suédois, en espèces, est de 5 fr. 60 c.; le rixdaler ordinaire est de 2 fr. 13 c.
4. La Suède était alors la puissance prépondérante dans le Nord; elle dominait la mer Baltique; la Pologne était atraiblie, et la Russie était encore barbare.
5. C’est à Osnabrück surtout que la Suède traita avec l’Empereur; les deux traités de Munster et d’Osnabruck, pins connus sous le nom de paix de Wcslphalie, terminèrent la guerre de Trente ans (1648). Le traité d’Oliva, signé avec le roi de Pologne, en 1660, donna à la Suède l’Esthonie, une partie de la Livonie et l’ilc d’OEscl,