LIVRE HUITIÈME
rieur du royaume, et s’en remit à lui sans réserve sur tout ^ ce qui regardait les négociations avec le czar : il lui recommanda surtout de presser les conférences de l’île d’Aland.
En effet, dès que Gôrtz eut achevé à Stockholm les arrangements de finances qui demandaient sa présence, il partit pour aller consommer avec le ministre du czar le grand ouvrage qu’il avait entamé.
Voici les conditions préliminaires de cette alliance, qui devait changer la face de l’Europe, telles qu’elles furent trouvées dans les papiers de Gôrtz, après sa mort.
Le czar, retenant pour lui toute la Livonie, et une partie de ringrie etde la Carélie, rend lità laSuèdetout le reste ; il s’unissait avec Charles XII dans le dessein de rétablir le roi Stanislas sur le trône de Pologne, et s’engageait à rentrer dans ce pays avec quatre-vingt mille Moscovites, pour détrôner ce même roi Auguste, en faveur duquel il avait fait dix ans la guerre. Il fournissait au roi de Suède les vaisseaux nécessaires pour transporter dix mille Suédois en Angleterre, et trente mille en Allemagne: les forces réunies de Pierre et de Charles devaient attaquer le roi d’Angleterre dans ses États de Hanovre, et surtout dans Brême et V erden : les mêmes troupes auraient servi à rétablir le duc de Holstein, et forcé le roi de Prusse à accepter
1. s’en remit SLR. — On dirait plus habituellement pour tout.
2. Il y a encore maintenant beaucoup d’incertitudes et de contradictions sur toutes les intrigues politiques, les négociations diplomatiques de cette époque j c’est le temps des projets, plus ou moins chimériques ; chacun \eut refaire la carte de l’Europe au gré de ses caprices, de ses intérêts, de son imagination. Ainsi, Voltaire et beaucoup d’autres avec lui croient à la réalité des conditions de l’alliance, qui allait être signée entre le tzar et Charles XII. « J’ai lu ces » conditions, dit Lémontey, et je puis » certifier qu’il n’y est question ni de » prétendant, ni de descente. On y dit » seulement que si le roi d’Angleterre » ne restitue pas Bremen et Werden,on » s’indemnisera sur l’électorat de Hano- » vre. » Et, dans son incrédulité, il ajoute qu’il ne faut ajouter aucune foi à
ce prétendu projet, trouvé dans les papiers de Gôrtz. Mais voici que d’un autre côté le marquis d’Argenson donne les détails les plus positifs sur les desseins de Charles XII. Il se réconciliait avec le tzar, puis s’unissait à Albéroni et au régent, pour anéantir le pouvoir du roi de Danemark, détrôner Auguste, maltraiter le roi de Prusse, rétablir la liberté germanique et donner de furieuses affaires à l’Angleterre chez elle ; l’Espagne aurait recouvré ses domaines en Italie, et la France aurait acquis les Pays-Bas. D’Argenson développe ensuite le détail de tous les moyens qui avaient été conçus pour réaliser cette gigantesque combinaison. Le régent, instruit de tous ces projets par le banquier Hogguer, muni de pleins pouvoirs de Charles XII, lui avait donné ses instructions, et il allait partir, quand il apprit la mort de Charles XII.
un traité par lequel on lui ôtait une partie de ce qu’il avait pris. Charles en usa dès lors comme si ses troupes victorieuses^ renforcées de celles du czar, avaient déjà exécuté tout ce qu’on méditait. Il fit demander hautement à l’empereur d’Allemagne l’exécution du traité d’Alt- Rantstadt. A peine la cour de Vienne daigna-t-elle répondre à la proposition d’un prince dontelle croyait n’avoir rien à craindre.
Le roi de Pologne eut moins de sécurité ; il vit l’orage qui grossissait de tous les côtés. Lanoblesse polonaise était confédérée contre lui ; et, depuis son rétablissement, il lui fallait toujours, ou combattre ses sujets, ou traiter avec eux. Le czar, médiateur à craindre, avait cent galères auprès de Dantzick, et quatre-vingt mille hommes sur les frontières de Pologne. Tout le Nord était en jalousies et en alarmes. Flemming, leplus défiantde tous les hommes, et celui dont les puissances voisines devaient le plus se défier, soupçonna le premier les desseins du czar et ceux du roi de Suède en faveur de Stanislas. Il voulut le faire enlever dans le duché de Deux-Ponts, comme on avait saisi Jacques Sobieski en Silésie. Un de ces Français entreprenants et inquiets, qui vont tenter la fortune dans les pays étrangers, avait amené depuis peu quelques partisans, français comme lui, au service du roi de Pologne Il communiqua au ministre Flemming unprojet par lequel il répondait d’aller, avec trente officiers français déterminés, enlever Stanislas dans sou palais, et de l’amenerprisonnier à Dresde. Le projet fut approuvé. Ces entreprises étaient alors assez communes. Quelques-uns de ceux qu’en Italie on appelle braves ^ avaient fait des coups pareils dans le Milanais durant la dernière guerre entre l’Allemagne et la France. Depuis même, plusieurs Français réfugiés en
1. Il paraît que Voltaire s’est ici trompé ; celui qui se chargea de l’entreprise était un Saxon, capitaine du régiment de Sessau ; il était accompagné d’hommes de diüérents pays ; à Deux- Ponts, il découvrit le complot à l’une de ses anciennes connaissances, qui révéla tout au comte Poniatowski. Le 15 août 1716, les bandits tirèrent, de loin, plu-
sieurs coups de pistolet sur le carrosse du roi ; un de ses officiers avait pris sa place. Trois d’entre eux furent arrêtés, jugés, condamnés au dernier supplice, et Stanislas leur fit grâce.
2. Bravo, au pluriel bravù — C’étaient depuis longtemps en Italie des misérables, qui, pour un salaire, débarrassaient de ses ennemis celui qui les payait.
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Hollande avaientosé pénétrer jusquïi Versailles, dans le dessein d’enlever le dauphin, et s’étaient saisis de la personne du premier écuyer, presque sous les fenêtres du château de Louis XIV
L’aventurier disposa donc ses hommes et scs relais pour surprendre et pour enlever Stanislas. L’entreprise fut découverte la veille de l’exécution. Plusieurs se sauvèrent; quelques-uns furent pris. Ils ne devaient point s’al tendre à être traités comme des.prisonniers de guerre, mais comme des bandits. Stanislas, au lieu de les punir, se contenta de leur faire quelques reproches pleins de honté; il leur donna même de l’argent pour se conduire et montra par celte bonté généreuse qu’en effet Auguste, son rival, avait raison de le craindre
Cependant Charles partit une seconde fois pour la conquête delà Norvège, au mois d’octobre 1718. Il avait si bien pris toutes ses mesures, qu’il espérait se rendre maître en six mois de ce royaume Il aima mieux aller conquérir des rochers au milieu des neiges et des glaces, dans l’âpreté de l’hiver, qui tue les animaux en Suède même, où Tair est moins rigoureux, que d’aller reprendre ses belles provinces d’Allemagne des mains de ses ennemis : c’est qu’il espérait que sa nouvelle alliance avec le czar le mettrait bientôt en état de ressaisir toutes ces provinces; bien plus, sa gloire était flattée d’enlever un royaume à son ennemi victorieux.
1. « Ils prirent la chaise du marquis de Béringhen pour celle du Dauphin, parce qu’elle avait l’écusson de France. L’ayant enlevé, ils le firent monter à cheval ; mais, comme il était âgé et inlirme, ils eurent la politesse en chemin de lui chercher eux-mêmes une chaise de poste. Cela consuma du temps. Les pages du roi coururent après eux, le premier écuyer fut délivré, et ceux qui l’avaient enlevé furent prisonniers euxmêmes ; quelques minutes plus tard, ils auraient pris le Dauphin, qui arrivait après Béringhen avec un seul garde. »
(Voltaire, Siècle de Louis XIV.)