LIVRE HUITIÈME
ments libres à plus dTin prince. Je ne crois pas que Charles XII puisa, comme on me l’avait dit, de l’indiîference pour le luthéranisme dans la conversation de ce philosophe, qui n’eut jamais l’honneur de l’entretenir qu’un quart d’heure ^ ; mais M. Fabrice, qui approcha de lui familièrement sept années de suite, m’adit que, dans son loisir ^ chez les Turcs, ayant vu plus de diverses religions, détendit plus loin son indifférence. La Motraye meme, dans ses Voyages^ confirme cette idée Le comte de Groissi pense de meme, et m’adit plusieurs fois que ce prince ne conserva de ses premiers principes que celui d’une prédestination absolue, dogme qui favorisait son courage, et qui justifiait ses témérités ^.Le czar avait les mêmes sentiments que lui sur la religion et sur la destinée; mais il en parlait plus souvent; car il s’entretenait familièrement de toutavec ses favoris, et avait par-dessus^ Charles l’étude de laphilosophieet ledon de l’éloquence®.
Je ne puis me défendre de parler ici d’une calomnie renouvelée trop souvent à la mort des princes, que les hommes malins'^ et crédules prétendent toujours avoir été ou empoisonnés ou assassinés. Le bruit se répandit alors, en Allemagne, que c’était M. Siquier lui-même qui avait tué le roi de Suède. Ce brave officier fut longtemps désespéré de cette calomnie: un jour, en me parlant, il me ditces propres paroles: «J’aurais pu tuer le roi de Suède; » mais tel était mon respect pour ce héros, que si je l’a- )) vais voulu je n’aurais pas osé. »
Je sais bien que Siquier lui-même avait donné lieu à cette fatale accusation, qu’une partie de la Suède croit en-
qu’il pensait, sans se soumettre au principe d’autorité, en se servant librement de sa raison.
1. Voltaire a raison ; mais alors pourquoi paraître donner quelque importance à cette courte conversation de Charles XII avec Leibnitz ?
2. Dans son loisir. — Comme à la page précédente, Voltaire veut dire dans ses loisirs vendant son séjour chez les Turcs.
3. Un de ses chapelains, dit La Motraye..., voir la note de la page 171.
4. Témérités. — C’est ici encore un exemple de ces mots qui s’emploient ordinairement au singulier, et que Voltaire met au pluriel.
6. Par-dessus Charles. — C’est une locution peu ordinaire ; Voltaire veut dire que Pierre avait l’étude de la philosophie que Charles n avait pas,
6. Voir à la page 310 une lettre de Charles XII, écrite en français.
7. Malins, c’est-à-dire qui prennent plaisir à faire ou à dire du mal.
HISTOIHE DE CHARLES XIL
core; il m’avoua lui-même qu’à Stockholm, dans unefiè-* vre chaude, il s'était écrié qu’il avait tué le roi de Suède ; que même il avait dans son accès ouvert la fenêtre, et demandé publiquement pardon de ce parricide. Lorsque dans sa guérison il eut appris ce qu’il avait dit dans sa maladie, il fut sur le point de mourir de douleur. Je n’ai point voulu révéler cette anecdote pendant sa vie. Je le vis quelque temps avant sa mort, et je puis assurer que, loin d’avoir tué Charles XIL il se serait fait tuer pour lui mille fois. S’il avait été coupable d’un tel crime, ce ne pouvait être que pour servir quelque puissance qui l’en aurait sans doute bien récompensé : il est mort très-pauvre en France, et même il y a eu besoin du secours de ses amis. Si ces raisons ne suffisent pas, que l’on considère que la balle qui frappa Charles XII ne pouvait entrer dans un pistolet, et que Siquier n’aurait pu faire ce coup détestable qu’avec un pistolet caché sous son habit Après la mort du roi on leva le siège de Frédérikshall; tout changea dans un moment: les Suédois, plus accablés que flattés de la gloire de leur prince, ne songèrent qu’à faire la paix avec leurs ennemis, et à réprimer chez eux la puissance absolue dont le baron de Gôrtz leur avait fait éprouver l’excès. Les États élurent librement pour leur reine la princesse sœur de Charles XII .et l’obligèrent solennellement de renoncer à tout droit héréditaire sur la couronne, afin qu’elle ne la tînt que des suftrages de la
1. Malgré les assertions de Voltaire, on s’accorde généralement à croire à l’assassinat de Charles XII. L’assassin aurait été probablement Siquier luimème, à l’instigation du prince de Hesse. Les principaux arguments à l’appui de cette opinion sont : les bruits de mort qui circulaient déjà quelque temps avant l'assassinat, jusque dans le camp suédois ; les accusations populaires dont Siquier fut l’objet; ses remords, qui allèrent jusqu’à troubler sa raison ; la fausseté évidente et calculée des détails qu’il a fournis à Voltaire sur la blessure de Charles XII ; le bon accueil qu’il reçut du prince de Hesse, auquel il s’empressa d’aller porter le chapeau du roi ; enfin l’inspection même du cadavre du roi, dont le procès-verbal fut écrit
en 1746, etc. Aussi Las-Cases, à Sainte- Hélène, parlant à Napoléon, lui disait tenir de la propre bouche de Gustave III qu’il avait été assassiné par les siens. Gustave l’avait visité dans son caveau.
La balle était d’un pistolet, elle avait été tirée de près, et par derrière. Aussi les historiens suédois ne doutent pas du crime, et Geyer dit : « La vie de ce hé- » ros était une vie usée ; il savait bien » lui-même qu’il jouait un jeu déses- » péré, et il était mieux informé qu’on » ne le croyait de ce qui se tramait con- » tre lui ; mais il garda toujours le si- » lence sur la certitude morale qu’il » avait de sa fin prochaine. H fut assas- » si né par les siens d’un coup de pis- » tolet. B