‹ Histoire de Charles XII, roi de SudeChapitre 5 sur 285 · Préface de Tédition de · texte numérisé non relu

Préface de Tédition de

t:xACTiTum: D1-: voltairi*.

traîterai^comme Louis XIV, avec le respect qu’on doit aux têtes couronnées qui viennent de mourir, et avec le respect qu"on doit à la vérité qui ne mourra jamais K »

C'est dans cet esprit qu’il s’adressait à M. JefTreys, ministre d’Angleterre en Turquie, comme h M.de Fériol, ambassadeur de France; à lord Bolingbroke et à la duchesse de Marlborough, comme au baron de Gortz; au médecin portugais Fonseca ; au drogman Bru, son parent ; au maréchal de Saxe, comme au roi Stanislas lui-même.

Il a consulté des officiers suédois qui assistaient à la bataille d’IIelsingbourg; c’est un officier très-expérimenté qui lui a remis le plan de la bataille de Pultava ; il déposera dans une bibliothèque publique les lettres de M. de Poniatowski; il avoue que, malgré ses rechei^hçs, il n’a pu connaître le nom d’un officier qui fut sur le point de tuèr Charles Xlf, au combat de Rugen, etc. « Une chose me fâche, écrit-il, c’est que le chevalier Folard, que je cite dans cette histoire, vient de devenir fou. Il a des convulsions au tombeau de saint Paris. Cela infirme un peu son autorité 2. »

Aussi est-il indigné contre ceux qui l’accusent de mensonge : a La Hennade vous déplaît; ne la lisez point. Zaïre^ Brutus^ AU zire^ Mérope, Sémiramis, Mahomet^ Tancrède^ vous ennuient, n’y allez pas. Le Siècle de Louis XîV vous paraît écrit d’un style ridicule, à la bonne heure; vous écrivez bien mieux, et j’en suis fort aise. Je vous jure que je ne serai jamais assez sot pour prendre le parti de ma manière d’écrire contre la vôtre. Mais si vous accusez de mauvaise foi et de mensonges imprimés un historien impartial, amateur de la vérité et des hommes... je tiens qu’alors il faut éclaircir les faits. 11 est bon que le public soit instruit; il s’agit ici de son intérêt 3. »

Voltaire ne se contentait pas de recueillir les témoignages, il les pesait scrupuleusement; il ne croyait pas même toujours aux assertions des témoins, d’ailleurs les plus honorables. Sa correspondance avec M. de Villelongue en offre des exemples remarquables ; non-seulement Voltaire ne le croit pas, lorsqu’il affirme que Marlborough donna 400,000 écus au comte Piper ; mais quand ce même Villelongue soutient que le sultan Achmet vint lui-même déguisé dansï^sa prison, pour l’interroger, Voltaire lui oppose le témoignage de M. de Fierville, qui nie le fait; et, pour arriver à la connaissancé de la vérité, il s’adresse à un troisième correspondant; malgré la réponse qu’il obtient, il conserve encore quelques doutes, il l’avoue ; « j’ai trouvé, dit-il, de pareilles contrariétés dans les mémoires que l’on m’a confiés. En ce cas, tout ce que doit faire un historien, c'est de conter ingénument le fait, sans vouloir pénétrer les motifs, et de se borner à dire précisément ce qu’il sait, au lieu de deviner ce qu’il ne sait pas »

1. Conseils à un journaliste, ' 3. Les honnêtetés littéraires.

2. Lettre à H. de Formont, 10 décera- 4. Histoire de Charles XII, liv. vu.

bre 1731. ;

INTRODUCTION

Malgré ses précautions, Voltaire avait encore laissé un assez grand nombre d’inexactitudes dans son premier travail ; il le reconnut, l’avoua h plusieurs reprises ; et, ce qui vaut mieux encore, il s’efforça continuellement de corriger ses erreurs, même les plus légères. Les éditions nombreuses de son histoire étaient en vérité des éditions revues, corrigées et modifiées ; si l’on compare les premières aux dernières, on est étonné des changements considérables que l’on y trouve dans chaque livre, et, pour ainsi dire, à chaque page; il ajoute, mais il sait aussi retrancher; il modifie, il dispose dans un meilleur ordre, il rectifie; il ne s’agit pas de quelques variantes littéraires, sans grande importance ; c’est un véritable remaniement de l’ouvrage, quoique le fond reste toujours le même. On voit par là quel soin Voltaire prenait de son oeuvre^ et combien il respectait à la fois le public et la vérité.

On trouve une preuve remarquable de cette exactitude et de cette sincérité de Voltaire dans l’une des pièces qu’on a coutume de joindre à toutes les éditions de VHistoire de Charles XII; elle est de 1732.

Aux auteurs de la Bibliothèque raisonnée y sur V incendie de la ville d’ Aliéna * .

« L’extrême difficulté que nous avons en France de faire venir des livres de Hollande est cause que je n’ai vu que tard le neuvième tome de la Bibliothèque raisonnée; et je dirai en passant que, si le reste de ce journal répond à ce que j’en ai parcouru, les gens de lettres sont à plaindre en France de ne le pas connaître.

A la page 469 de ce neuvième tome, seconde partie, j’ai trouvé une lettre contre moi, par laquelle on me reproche d’avoir calomnié la ville de Hambourg dans VHistoire de Charles XI L

Depuis quelques jours, un Hambourgeois, homme de lettres et de mérite, nommé iU. Richeij, m’ayant fait l’honneur de me venir voir^ m’a renouvelé ces plaintes au nom de ses compatriotes.

Voici le fait, et voici ce que je suis obligé de déclarer :

Dans le fort de cette guerre malheureuse qui a ravagé le Nord, les comtes de Steinbeck et de Welling, généraux du roi de Suède, prirent en 1713, dans la ville de Hambourg même, la résolution de brûler Altena, ville commerçante, appartenant aux Danois, et qui commençait à faire quelque ombrage au commerce de Hambourg.

Cette résolution fut exécutée sans miséricorde la nuit du 9 janvier. Ces généraux couchèrent à Hambourg cette nuit-là même ; ils y couchèrent le 10, le 11, le 12 et le 13, et datèrent de Hambourg les lettres qu’ils écrivirent pour tâcher de justifier cette barbarie.

Il est encore certain, et les Hambourgeois n’en disconviennent pas, qu’on refusa l’entrée de Hambourg à plusieurs Aliénais, à des vieillards, à des femmes grosses, qui y vinrent demander un refuge ;

i. Aliéna. — C'est ainsi que Voltaire I noise ; nous croyons devoir adopter l’orécrit toujours le nom de cette ville da- [ thographe ordinaire de ce mot, Altona,

EXACTITUDE DE VOLTAIRE

et que quelques-uns de ces misérables expirèrent sous les murs de celte ville, au milieu de la neige et de la glace, consumés de froid et de misère, tandis que leur patrie était en cendres.

J’ai été obligé de rapporter ces faits dans ï Histoire de Charles X<1. Un de ceux qui m’ont communiqué des mémoires me marque trèspositivement, dans une de ses lettres, que les Hambourgeois avaient donné de l’argent au comte de Steinbeck, pour l’engager à exterminer Altena, comme la rivale de leur commerce. Je n’ai point adopté une accusation si grave : quelque raison que j’aie d’être convaincu de la méchanceté des hommes, je n’ai jamais cru le crime si aisément; j’ai combattu efficacement plus d’une calomnie; et je suis le seul qui ait osé justifier la mémoire du comte Piper par des raisons, lorsque toute l’Europe la calomniait par des conjectures.

Au lieu donc de suivre le mémoire qu’on m’avait envoyé, je me suis contenté de rapporter qu'on disait que les Hambourgeois avaient donné secrètement de l’argent au comte de Steinbock.

Ce bruit a été universel et fondé sur des apparences : un historien peut rapporter les bruits aussi bien que les faits ; et quand il ne donne une rumeur publique, une opinion, que pour une opinion, et non pour une vérité, il n’en est ni responsable ni répréhensible.

Mais lorsqu’il apprend que cette opinion populaire est fausse et calomnieuse, alors son devoir est de le déclarer, et de remercier publiquement ceux qui l’ont instruit.

C’est le cas où je me trouve. M. Richey m’a démontré l’innocence de ses compatriotes. La Bibliothèque raisonnée a aussi très-solidement repoussé l’accusation intentée contre la ville de Hambourg. L’auteur de la lettre contre moi est seulement répréhensible en ce qu’il m’attribue d’avoir dit positivement que la ville de Hambourg était coupable ; il devait distinguer entre l’opinion d’une partie du Nord, que j’ai rapportée comme un bruit vague, et l’affirmation qu’il m’impute. Si j’avais dit en effet : « La ville de Hambourg a acheté la ruine de la ville d’Altena, » je lui en demanderais pardon trèshumblement, persuadé qu’il n’y a de honte qu’à ne se point rétracter quand on a tort. Mais j’ai dit la vérité en rapportant un bruit qui a couru; et je dis la vérité en disant qu’ayant examiné ce bruit, je l’ai trouvé plein de fausseté.

Je dois encore déclarer qu’il régnait des maladies contagieuses à Altena dans le temps de l’incendie ; et que, si les Hambourgeois n’avaient point de lazarets * (comme on me l’a assuré), point d’endroit où l’on pouvait mettre à couvert et séparément les vieillards et les femmes qui périrent à leur vue, ils sont très-excusables de ne les avoir pas recueillis ; car la conservation de sa propre ville doit être préférée au salut des étrangers.

1. Les lazarets sont des endroits préparés dans quelques ports et surtout dans ceux de la Méditerranée, pour y recevoir pendant un temps plus ou moins

long les personnes ou les marchandises qui viennent de pays où règne une maladie contagieuse. C'est là qu’on a coutume de faire quarantaine.

INTRODUCTION

J’aurai très-grand soin que Ton corrige cet endroit de VHistoire de Charles XII y dans la nouvelle édition commencée à Amsterdam, et qu’on le réduise à l’exacte vérité dont je fais profession, et que je préfère à tout. »

Parmi les personnes que Voltaire avait consultées se trouvait un voj'ageur^ Aubry de la Motraye qui avait vécu auprès de Charles XII, et lui avait même rendu plusieurs services, La Motraye avait d’abord répondu à quelques-unes de ses questions; puis, quand le livre fut publié, il jugea plus glorieux ou plus lucratif de vendre ses remarques à un libraire. En effet, sans motif connu, il publia, dès 17*32, une longue critique de VHistoire de Charles XII où, tout en reconnaissant que son livre était bien écrit, ce qui suffirait pour v,n roman , mais ce qui ri était pas assez pour une his^ toire oü la vérité doit régner absolument,.. y il l’accusait sans ménagement de confondre et de changer les temps, les lieux, les personnes, leurs noms, leurs titres, leurs offices, etc. a II faut s’abaisser, écrit alors Voltaire, à répondre à une misérable critique faite par la Motraye. L’homme ne mérite pas de réponse; mais, toutes les fois qu’il s’agit de la vérité, et de ne pas tromper le public, les plus misérables adversaires ne doivent pas être négligés » Puis il se vengea, en imprimant lui-même les remarques critiques, si longues, si lourdes de style, si pauvres de faits, remplies de fautes et d’anachronismes; il se contenta de les accompagner de notes courtes et méchantes, où il punissait l’écrivain vaniteux qui avait voulu faire parler de lui, en le montrant puéril et ridicule à la fois.

« Cela n’est ni vraisemblable ni vrai, écrit Voltaire ; de pareils contes déshonoreraient une histoire. »

« On ne fait presque que copier ici l’histoire de M. de Voltaire ; il n’y a de différence que dans le style, et dans des circonstances qu’un écrivain judicieux doit supprimer. »

c( M. de Voltaire s’est contenté de dire ce que Charles XII a fait: c’est à M. de la Motraye à dire ce que Charles XII aurait dû faire. » « Il y a des courriers du cabinet qui approchent des princes, qui portent les secrets de l’État, mais qui ne les savent pas. »

(( M. de Poniatowski, M. Fabrice, M. de Fierville, M. de Villelongue peuvent savoir des choses que M. de la Motraye ne sait pas. » « Ce qu’il y a de certain par tout ce récit, c’est que M. de la Motraye n’en sait rien. »

Tel est le ton de ces notes rapides de Voltaire; une seule fois il s’indigne, lorsque la Motraye lui reproche « de lâcher un trait de satire contre une nation illustre qui lui a donné asile et l’a comblé de ses bienfaits. »

a De quel droit, s’écrie Voltaire, par quelle raison et avec quelle confiance osez-vous dire que M. de Voltaire a encouru la haine des

^1. Lettre à M. de Formoat, septembre I73î*

EXACTITÜDI’: DE VOLTAIUE.

nations dont il a parlé ? On sait les obligations qu’il a aux Anglais, on sait aussi son sincère attachement pour cette nation, et il vous sied bien mal de dire qu’une histoire, dont on a fait des traductions anglaises, et qu’on a imprimée plus souvent à Londres qu’à Paris, déplaît au peuple anglais; M. de Voltaire ose se flatter d’avoir plus do siiiTrages en Angleterre que dans sa patrie. »

Les critiques de la Motraye furent jugées, comme elles devaient l'ctre, par les esprits sérieux ; et dans la préface de l’écrivain suédois, Adlerfeld, on put écrire avec vérité : « Quant au sieur de la Motraye, qui s’est ingéré de critiquer M. de Voltaire, la lecture de ces mémoires ne servira qu’à le confondre et à lui faire remarquer ses propres erreurs, qui sont en bien plus grand nombre que celles qu’il attribue à son adversaire. »

Et Voltaire acheva sa vengeance, en mettant ces lignes dans la préface de l’édition de 1748 : « La Motraye, domestique de M. Fabrice, avait aussi imprimé quelques remarques sur cette histoire. Parmi les erreurs et les petitesses dont cette critique de la Motraye est remplie, il ne laisse pas de se trouver quelque chose de vrai et d’utile ; et j’ai eu soin d’en faire usage dans les dernières éditions, et surtout dans celle de 17 39 ; car, en fait d’histoire, rien n’est à négliger: et il faut consulter, si l’on peut, les rois et les valets de cliambre. »

Immédiatement après la mort d’Auguste, on publia une histoire de ce roi : « L’auteur, dit Voltaire, n’a voulu que vendre un livre ; soit qu’il y ait réussi ou non, il pouvait s’épargner l’insolence scandaleuse, avec laquelle il parle dans sa préface de VHistoire de Charles XII ‘ . » Il dédaigna d’ailleurs de pareilles attaques ; il se contenta de défier le prétendu abbé de Parthenay, auteur de cette compilation, de montrer des mémoires pareils à ceux dont il s’était servi; « Et quand même, ajoutait-il, il aurait pour lui de tels avantages, ce dont il est bien loin, il ne serait pas moins contre la bienséance, de parler comme il fait de l’auteur de VHistoire de Char^ les XII. »

L’un de ceux que Voltaire avait consultés avec le plus de fruit, et cités avec le plus de complaisance, était le comte Poniatowski, ce compagnon si fidèle de Charles Xll, depuis Pultava jusqu’à son départ de Turquie. En 1741, on publia quelques-unes de ses notes, sous le titre de « Remarques d’un seigneur polonais sur VHistoire de Charles X//, par M. de Voltaire. » Voltaire, pour répondre à de malignes accusations dirigées contre lui, crut devoir insérer cette explication dans la préface de l’édition de 1748 ; « Ce petit ouvrage est du comte Poniatowski, ce sont des réponses qu’il avait faites à de nouvelles questions de ma part dans son dernier voyage à Paris ; mais son secrétaire en ayant fait une double copie, elle tomba entre les mains d’un libraire qui ne manqua pas de l’imprimer; et un correcteur d’imprimerie de Hollande intitula Critique cette instruction da

Page 1