‹ Histoire de Charles XII, roi de SudeChapitre 6 sur 285 · Le maréchal de Sclmlleiubuurg. — Voir le livre · texte numérisé non relu

Le maréchal de Sclmlleiubuurg. — Voir le livre

EXACTITUDE DE VOLTAIRE

mençais à me repentir d’avoir dit que le cardinal-primat, qui servit tant à la déposition du roi Auguste, s’opposa en secret à l’élection du roi Stanislas; j’étais presque honteux d’avoir avancé que le duc de Marlborough s’adressa d’abord au baron de Gortz avant de voir le comte Piper, lorsqu’il alla conférer avec le roi Charles XII. Le sieur de la Motraye m’avait repris sur tous ces faits avec une confiance qui me persuadait qu’il avait raison : cependant ils sont tous confirmés par les mémoires de M. Adlerfeld.

J’y trouve aussi que le roi de Suède mangea quelquefois, comme je l’avais dit, avec le roi Auguste, qu’il avait détrôné, et qu’il lui donna la droite. J’y trouve que le roi Auguste et le roi Stanislas se rencontrèrent à sa cour et se saluèrent sans se parler. La visite extraordinaire que Charles XII rendit à Auguste à Dresde, en quittant ses Etats, n’y est pas omise. Le bon mot même du baron de Stralheim y est cité mot pour mot, comme je l’avais rapporté.

Voici enfin comme on parle dans la préface du livre de M. Adlerfeld.

c( Quant au sieur de la Motraye, qui s’est ingéré de critiquer M. de » Voltaire, la lecture de ces mémoires ne servira qu’à le confondre et » à lui faire remarquer ses propres erreurs, qui sont en bien plus » grand nombre que celles qu’il attribue à son adversaire. »

a II est vrai. Monsieur, que je vois évidemment par ce journal que j’ai été trompé sur les détails de plusieurs événements militaires. J’avais à la vérité accusé juste le nombre des troupes suédoises et moscovites à la célèbre bataille de Narva ; mais dans beaucoup d’autres occasions j’ai été dans l’erreur. Le temps, comme vous savez, est le père de la vérité : je ne sais même si on peut jamais espérer de la savoir entièrement. Vous verrez que dans certains points M. Adlerfeld n’est point d’accord avec vous^ Monsieur, au sujet de votre admirable passage de l’Oder ; mais j’en croirai plus le général allemand, qui a dû tout savoir, que l’officier suédois, qui n’en a pu savoir qu’une partie.

» Je réformerai mon histoire sur les mémoires de Votre Excellence et sur ceux de cet officier. J’attends encore un extrait de l’histoire suédoise de Charles XII, écrite par M. Nordberg, chapelain de ce monarque.

» J’ai peur, à la vérité, que le chapelain n’ait quelquefois vu les choses avec d’autres yeux que les ministres qui m’ont fourni mes matériaux. J’estimerai son zèle pour son maître : mais moi, qui n’ai été chapelain ni du roi ni du czar ; mais moi qui n’ai songé qu’à dire vrai, j’avouerai toujours que l’opiniâtreté de Charles XII à Bender, son obstination à rester dix mois au lit, et beaucoup de ses démarches après la malheureuse bataille de Pultava, me paraissent des aventures plus extraordinaires qu’héroïques.

» Si l’on peut rendre l’histoire utile, c’est, ce me semble, en faisant remarquer le bien et le mal que les rois ont fait aux hommes. Je crois, par exemple, que si Charles XII, après avoir vaincu le Dane-

INTRODUCTION

mark, battu les Moscovites, détrôné son ennemi Auguste, affermi le nouveau roi de Pologne, avait accordé la paix au czar, qui la lui demandait ; s’il s’était retourné chez lui vainqueur et pacificateur du Nord; s’il était appliqué à faire fleurir les arts et le commerce dans sa patrie, il aurait alors été véritablement un grand homme : au lieu qu’il n’a été qu’un grand guerrier, vaincu à la fin par un prince qu’il n’estimait pas. Il eût été à souhaiter, pour le bonheur des hommes, que Pierre le Grand eût été quelquefois moins cruel, et Charles XII moins opiniâtre.

» Je préfère infiniment à l’un et à l’autre un prince qui regarde l’humanité comme la première des vertus, qui ne se prépare à la guerre que par nécessité, qui aime la paix parce qu’il aime les hommes, qui encourage tous les arts, et qui veut être en un mot un sage sur le trône; voilà mon héros, Monsieur. Ne croyez pas que ce soit un être de raison : ce héros existe peut-être dans la personne d’un jeune roi, dont la réputation viendra bientôt jusqu’à vous ; vous verrez si elle me démentira; il mérite des généraux tels que vous. C’est de tels rois qu'il est agréable d’écrire l’histoire, car alors on écrit celle du bonheur des hommes C

» Mais si vous examinez le fond du journal de M. Adlerfeld, qu’y trouverez-vous autre chose, sinon : lundi, 3 avril, il y a eu tant de milliers d’hommes égorgés dans un tel champ ; le mardi, des villages entiers furent réduits en cendres, et les femmes furent consumées par les flammes avec les enfants qu’elles tenaient dans leurs bras ; le jeudi, on écrasa de mille bombes les maisons d’une ville libre et innocente, qui n’avait pas payé comptant cent mille écus à un vainqueur étranger qui passait auprès de ses murailles ; le vendredi quinze ou seize cents prisonniers périrent de froid et de faim ? Voilà à peu près le sujet de quatre volumes.

» N’avez -vous pas fait réflexion souvent. Monsieur le maréchal, que votre illustre métier est encore plus affreux que nécessaire? Je vois que M. Adlerfeld déguise quelquefois des cruautés qui en effet devraient être oubliées, pour n’être jamais imitées. On m’a assuré, par exemple, qu’à la bataille de Frauenstadt, le maréchal Reuschild fit massacrer de sang-froid douze ou quinzecents Moscovites qui demandaient la vie à genoux six heures après la bataille : il prétend qu’il n'y en eut que six cents, encore ne furent-ils tués qu’immédiatement après l’action. Vous devez le savoir. Monsieur; vous aviez fait les dispositions admirées des Suédois même, à cette journée malheureuse : ayez donc la bonté de me dire la vérité, que j’aime autant que votre- gloire.

» J’attends avec une extrême impatience le reste des instructions dont vous voudrez bien m’honorer ; permettez-moi de vous demander

1. Voltaire fait ici allusion à Frédéric II, qui venait de monter sur le trône de Prusse, et qui se disait alors le disciple et Fami de Voltaire. Frédéric n’a pas complètement justifié les pré-

dictions élogieuses de l’écrivain ; il a été grand général et politique habile ; mais il n’a pas aimé la paix parce qu’il aimait les hommes, il n’a pas été un sage sur le trône.

EXACTITUDE DE VOLTAIRE

ce que vous pensez de la marche de Charles XII en Ukraine, de sa retraite en Turquie, de la mort de Patkul. Vous pouvez dicter à un secrétaire bien des choses^ qui serviront à faire connaître des vérités dont le public vous aura obligation. C’est à vous, Monsieur, à lui donner des instructions, en récompense de l’admiration qu’il a pour vous.

» Je suis avec les sentiments de la plus respectueuse estime, et avec des vœux sincères pour la conservation d’une vie que vous avez si souvent prodiguée,

Monsieur,

Page 1