LIVRE SECOND
Parmi les prisonniers faits à la journée de Narva, on en vit un qui était un grand exemple des révolutions de la fortune ; il était (ils aîné et héritier du roi de Géorgie on le nommait le czarafis Artfchelou; ce titre àQczarafis'^ signifie prince, ou fils du czar, chez tous les Tartares comme en Moscovie; car le mot de czar ou voulait dire roi chez les anciens Scythes, dont tous ces peuples sont descendus, et ne vient point des Césars de Rome, si longtemps inconnus à ces Barbares, Son pèreMittelleski, czar et maître de la plus belle partie des pays qui sont entre les montagnes d’Ararat^ etles extrémités orientales de la mer Noire, avait été chassé de son royaume par ses propres sujets en 1688, etavait mieux aimé se jeter entre les bras de l’empereur de Moscovie que recourir à celui des Turcs. Le fils de ce roi, âgé de dix-neuf ans, voulut suivre Pierre le Grand dans son expédition contrôles Suédois, et fut pris en combattant par quelques soldats finlandais qui l’avaient déjà dépouillé, et qui allaient le massacrer. Lecomte Rehnskold l’arracha de leurs mains, lui fit donner un habit, elle présenta à son maître : Charles l’envoya à Stockholm, où ce prince malheureux mourut quelques années après. Le roi ne put s’empêcher, en le voyant partir, de faire tout haut devant ses officiers une réflexion naturelle sur l’étrange destinée d’un prince asiatique, né au pied du mont Caucase^, qui allait vivre captif parmi les glaces de la Suède : « C’est, dit-il, comme
l’inscription gravée circulairement près des bords et quelquefois sur la tranche.
1. Géorgie. Pays situé entre le Caucase au nord, U "mer Noire à l’ouest, l’Arménie au sud, le Daghestan et le Chirvan à l’est ; la capitale est Tiflis. Souvent disputée par les Turcs et les Persans , elle se soumit aux Russes en 1799, et fut déclarée province de l’empire en 1802.
2. Czarafis. C’est le même mot que czarowitz, fils du czar. Quant au titre de czar, comme le dit Voltaire {Hist. de Russie, ch. 2), il se peut qu’il vienne des tzars ou tchars du royaume de Casan; c’était un titre des princes tartares de l’Orient. Depuis Iwan IV, les souverains de la Russie ajoutaient à leurs titres nombreux ceux de tzar de Casan,
tzar d’Astrakan , tzar de Sibérie, etc.
On dit aussi que Vassili Ivanovitch, au commencement du xvi® siècle, conclut un traité avec l’empereur Maximilien I®*’, qui lui donna le titre de kayser (empereur, en allemand) ; cette dénomination pouvait venir du titre de tzar, que les Allemands faisaient, à tort, dériver du mol César»
3. Ararat. Montagne élevée de 5,400 mètres, au sud de l’Arménie russe. C’est là où s’arrêta l’arche de Noé.
4. Caucase. Grande chaîne de montagnes qui s’étend du nord-ouest au sud-est, depuis le détroit d’Yénikalé jusqu’au cap Apchéron, sur la mer Caspienne, et qui sépare l’Europe de l’Asie; le point culminant, le mont Elbrouz, a 5,600 mètres.
si j’étais un jour prisonnier chez lesTaiTares de Crimée.)) Ces paroles ne firent alors aucune impression; mais dans la suite on ne s’en souvint que trop, lorsque l’événement en eut fait une prédiction.
Le czar s’avançait à grandes journées avec l’armée de quarante mille Russes, comptant envelopper son ennemi de tous côtés. Il apprit à moitié chemin la bataille de Narva et la dispersion de tout son camp. 11 ne s’obstina pas à vouloir attaquer, avec ses quarante mille hommes sans expérience et sans discipline, un vainqueur qui venait d’en détruire quatre-vingt mille dans un camp retranché: il retourna sur ses pas, poursuivant toujours le dessein de discipliner ses troupes, pendant qu’il civilisait ses sujets, a Je sais bien, dit-il, que les Suédois nous battront longtemps; mais à la fin ils nous apprendront euxmêmes à les vaincre L » Moscou sa capitale, fut dans l’épouvante^ et dans la désolation à la nouvelle de cette défaite. Telle était la fierté et l’ignorance de ce peuple, qu’ils crurent avoir été vaincus par un pouvoir plus qu’humain, et que les Suédois étaient devrais magiciens. Cette opinion fut si générale que l’on ordonna à ce sujet des prières publiques à saint Nicolas, patron de la Xloscovie. Cette prière est trop singulière pour n’être pas rapportée. La voici :
(( O toi qui es notre consolateur perpétuel dans toutes nos adversités, grand saint Nicolas, infiniment puissant, par quel péché t’avons-nous offensé dans nos sacrifices,
1. Aussi Gustave-Adolphe disait que les Suédois ne devaient pas combattre plus de deux ans de suite contre les Moscovites. Mais Charles XII devait être longtemps encore plein de mépris pour les Russes; cependant, dès l’année 1701, les Suédois ne furent pas toujours supérieurs, et dans les rencontres même où ils avaient l’avantage, les Russes s’aguerrissaient. Enfin, dit Voltaire [Hist. de liussie, ch. 12), un an après la bataille de Narva, le czar avait déjà des troupes si bien disciplinées qu’elles vainquirent un des meilleurs généraux de Charles.
2. Moscou, sur la Moskova, ne date probablement que du xii« siècle. Cette
ancienne capitale de la Russie, Moscou la Sainte, jouit encore de la préséance sur toutes les autres villes russes.
380,000 hab.
3. Cette victoire , dit un historien suédois, fut un triomphe funeste pour les armes suédoises, car il apprit- à Charles XII à mépriser son ennemi ; et quel ennemi ! le plus redoutable pour la Suède. Combien étaient plus nobles cette fermeté de Pierre fondant Pétersbourg, pendant que le monarque suédois poursuivait ses victoires en Pologne, et cette sagesse qui convertissait pour lui en leçons profitables toutes les opérations de son rival.