‹ Histoire de Charles XII, roi de SudeChapitre 7 sur 285 · DE VOTRE EXCELLENCE · texte numérisé non relu

DE VOTRE EXCELLENCE

Le très-humble et très-obéissant serviteur, V.

» En finissant ma lettre, j’apprends qu’on imprime à la Haye la traduction française de VHistoire de Charles XII, écrite en suédois, par M. Nordberg ; ce sera pour moi une nouvelle palette, dans laquelle je tremperai le pinceau dont il me faudra repeindre mon tableau. »

La même année, 1740, parut à Stockholm une histoire complète de Charles XII; l’auteur avait eu toutes les facilités nécessaires pour faire une œuvre remarquable; c’était le chapelain Nordberg ; aumônier de l’armée suédoise depuis 1703, il avait suivi Charles XII jusqu’à Pultava, et fut pris dans cette journée; rendu à la liberté en 1715, ü fut plus tard officiellement chargé d’écrire l’histoire du héros par sa sœur Ulrique-Éléonore ; il eut à sa disposition toutes les pièces authentiques, et son travail fut corrigé et approuvé par une commission royale.

Voltaire en eut immédiatement connaissance, comme on le voit par sa lettre au maréchal de Schullembourg ; il se défiait déjà de l’impartialité du chapelain de Charles XII : « J’ai peur, disait-il, qu’il n’ait quelquefois vu les choses avec d’autres yeux que les ministres qui m’ont fourni mes matériaux. » Cependant, il ajoutait, en finissant sa lettre : a J’apprends qu’on imprime à la Haye la traduction française de VHistoire de Charles XI écrite en suédois, par M. Nordberg; ce sera pour moi une nouvelle palette, dans laquelle je tremperai le pinceau dont il me faudra repeindre mon tableau. » Il écrivait au traducteur Warmholtz, le 12 mars 1741, pour le prier de noter les endroits où il s’était trompé; il lui adressait encore deux lettres, au mois de mai, et annonçait son intention de corriger son livre, de se réformer sur ses mémoires. Cette traduction parut en quatre volumes in-4°, qui portent la date de 1748, mais une partie était déjà imprimée dès 1742, et Voltaire, instruit désormais de l’esprit et de la valeur de cette œuvre, crut pouvoir la juger en toute liberté. N’avait-il pas lu dans l’écrivain suédois ces paroles à son adresse;

« La beauté et la vivacité du^ style méritent des louanges ; cependant un baron de Puffendorf ne traiterait M. de Voltaire que comme le premier traita Varillas, qu’il appela archimenteur. » La critique

INTRODUCTION

était un peu dure, on en conviendra; mais Voltaire n’était pas homme à laisser l’attaque sans réplique, et Xordberg fut aussi maltraité que la Motraye.

Dès l’année 1 74 i, lorsque l’ouvrage n’était pas encore complètement traduit, Voltaire adressa la lettre suivante à l’auteur.

Lettre à M. Nordberg, chapelain du roi de Suède Charles XII, et auteur d*une Histoire de ce monarque,

a Souffrez^ Monsieur, qu’aj’ant entrepris la tâche de lire ce qu’on a déjà publié de votre Histoire de Charles XII, on vous adresse quelques justes plaintes, et sur la manière dont vous traitez cette histoire, et sur celle dont vous en usez dans votre préface avec ceux qui l’ont traitée avant vous.

» Xous aimons la vérité ; mais l’ancien proverbe « Toutes vérités ne sont pas bonnes à dire, » regarde surtout les vérités inutiles. Daignez vous souvenir de ce passage de la préface de l’histoire de M. de Voltaire : « L’histoire d’un prince^ dit-il, n’est pas tout ce qu’il a fait, mais seulement ce qu’il a fait de digne d’être transmis à la postérité. »

Il y a peut-être des lecteurs qui aimeront à voir le catéchisme qu’on enseignait à Charles XII, et qui apprendront avec plaisir qu’en 1691 le docteur Pierre Rudbekius donna le bonnet de docteur au maître ès arts Aquinus, à Samuel Virenius, à Ennegius, à Herlandus, à Stukius, et autres personnages très-estimables sans doute, mais oui ont en peu de part aux batailles de votre héros, à ses triomphes et à ses défaites.

C’est peut-être une chose importante pour TEurope qu’on sache que la chapelle du château de Stockholm, qui fut brûlée il y a cinquante ans, était dans la nouvelle aile du côté du nord, et qu’il y avait deux tableaux de l’intendant Klober, qui sont à présent à l’église de Saint-Xicolas ; que les sièges étaient couverts de bleu les jours de sermon; qu’ils étaient les uns de chêne et les autres de noyer; et qu’au lieu de lustres, il y avait de petits chandeliers plats, qui ne laissaient pas de faire un bel effet ; qu’on y voyait quatre figures de plâtre, et que le carreau était blanc et noir.

Nous voulons croire encore qu’il est d’une extrême conséquence d'être instruit à fond qu’il n’y avait point d’or faux dans le dais qui servit au couronnement de Charles XII ; de savoir quelle était la largeur du baldaquin ; si c’était de drap rouge ou de drap bleu que l’église était tendue, et de quelle hauteur étaient les bancs. Tout cela peut avoir son mérite pour ceux qui veulent s’instruire des intérêts des princes.

Vous nous dites, après le détail de toutes ces grandes choses, à quelle heure Charles XII fut couronné ; mais vous ne dites point pourquoi il le fut avant l’âge prescrit par la loi ; pourquoi on ôta la régence à la reine-mère ; comment le fameux Piper eut la confiance

EXACTITUDE DE VOLTAIRE

du roi; quelles étaient alors les forces de la Suède; quel nombre de citoyens elle avait; quels étaient ses alliés, son gouvernement^ ses défauts et ses ressources.

Vous nous avez donné une partie du journal militaire de M. Adlerfeld; mais, Monsieur, un journal n*est pas plus une histoire que des matériaux ne sont une maison. Souffrez qu’on vous dise que l’histoire ne consiste point ainsi à détailler de petits faits, à produire des manifestes, des répliques, des dupliques. Ce n’est point ainsi que Quinte-Curce a composé l’histoire d’Alexandre; ce n’est point ainsi que Tite Live et Tacite ont écrit Thistoire romaine. Il y a mille journalistes ; à peine avons-nous deux ou trois historiens modernes. Nous souhaiterions que tous ceux qui broient les couleurs les donnassent à quelque peintre pour en faire un tableau.

Vous n’ignorez pas que M. de Voltaire avait publié cette déclaration que votre traducteur rapporte :

c( J’aime la vérité, et je n’ai d'autre but et d’autre intérêt que de la connaître. Les endroits de mon Histoire de Charles XII, où je me serai trompé^ seront changés. Il est très-naturel que M. Nordberg. Suédois, et témoin oculaire, ait été mieux instruit que moi étranger. Je me réformerai sur ses mémoires; j’aurai le plaisir de me corriger. »

Voilà, Monsieur, avec quelle politesse M. de Voltaire parlait de vous, et avec quelle déférence il attendait votre ouvrage ; quoiqu’il eût des mémoires sur le sien des mains de beaucoup d’ambassadeurs L avec lesquels il paraît que vous n’avez pas eu grand commerce, et même de la part de plus d’une tête couronnée.

Vous avez répondu. Monsieur, à cette politesse française d’une manière qui paraît dans un goût un peu gothique Vous dites, dans votre préface, que l’Histoire donnée par M. de Voltaire ne vaut pas la peine d’être traduite, quoiqu’elle l’ait été dans presque toutes les langues de l’Europe, et qu’on ait fait à Londres huit éditions de la traduction anglaise. Vous ajoutez ensuite trèspoliment qu’un Puffendorf ^ le traiterait, comme Variilas d’archimenteur.

1 . Quoiqu’il eût des mémoires sur le sien des mains de... Cette phrase a quelque obscurité; Voltaire a voulu dire que, pour composer son ouvrage, il a reçu plusieurs mémoires des mains...,

2. Gothique se dit familièrement, par une sorte de mépris, de ce qui paraît trop ancien, hors de mode. Ici, Voltaire .semble faire allusion à la patrie de Nordberg, la Suède, jadis peuplée par les Goths,etle mot «gothique» est à peu près synonyme de barbare, par opposilion à la politesse française.

3. Puffendorf (Samuel, baron de), né en 1632, mort en 1694, publiciste et historien allemand, professeur de droit naturel à Heidelberg, fut nommé par le roi de Suède, Charles XI, historiographe

et secrétaire d’État; il professait en même temps le droit à l’uni versité de Lund. Parmi scs ouvrages, les principaux sont : de Jure naturæ et gentium, de Statu imperii germanici; de Rebus gestis Caroli Gustavi; Introduction à l’histoire des Etats européens.

4. Variilas, écrivain français (1624- 1696), historiographe de Gaston, duc d’Orléans, a écrit avec peu d’exactitude un trop grand nombre d’ouvrages , comme V Histoire des rois de France depjuis Louis XI jusqu’à Henri IV, VHistoire des révolutions arrivées dans l’Europe en matière de religion, les Anecdotes de Florence ou histoire secrète de la maison de Médicis, Il est, avec raison, peu estimé.

INTRODUCTION

Pour donner ces preuves de cette supposition si flatteuse, vous ne manquez pas de mettre, dans les marges de votre livre, toutes les fautes capitales où il est tombé.

Vous marquez expressément que le major général Stuart ne reçoit point une petite blessure à l’épaule, comme l’avance témérairement 1 auteur français, d’après un auteur allemand, mais, dites-vous, une contusion un peu forte. Vous ne pouvez nier que M. de Volta re n’ait fidèlement rapporté la bataille de Narva, laquelle produit chez lui au moins une description intéressante; vous devez savoir qu’il a été le seul écrivain qui ait osé affirmer que Charles XII donna cette bataille de Narva avec huit mille hommes seulement. Tous les autres historiens lui en donnaient vingt mille; ils disaient ce qui était vraisemblable; et M. de Voltaire a dit le premier la venté dans cet article important. Cependant vous l’appelez archi-menteur, parce qu’il fait porter au général Liewen un habit rouge galonné, au siège de Thorn : et vous relevez cette erreur énorme, en assurant positivement que le galon n’était pas sur un fend rouie.

Mais, Monsieur, vous qui prodiguez sur des choses si gravés le beau nom d’archi-menteur, non-seulement à un homme très-amateur de la vérité, mais à tous les autres historiens qui ont écrit l’iiistoire de Charles XII, quel nom voudriez-vous qu’on vous donnât, après la lettre que vous rapportez du Grand Seigneur à ce monarque ? Voici le commencement de cette lettre.

« Nous sultan bassa, au roi Charles XII, par la grâce de Dieu, roi de Snede et des Goths, salut, etc. »

Vous qui avez été chez les Turcs, et qui semblez avoir appris d’eux à ne pas ménager les termes, comment pouvez-vous ignorer leur style . Quel empereur turc s’est jamais intitulé sultan bassa ? quelle lettre du divan ' a jamais ainsi commencé ? quel prince a jamais écrit qu il enverra des ambassadeurs plénipotentiaires à la premièi’e occasion, pour s’informer des circonstances d’une bataille ? Quelle lettre du Grand Seigneur a jamais fini par ces expressions : A la garde de Dieu? Enfin, où avez-vous jamais vu une dépêche de Constantinople datée de 1 année de la création, et non pas de l’année de l’hégire ?

L iman de l’auguste sultan, qui écrira l’histoire de ce grand empereur et de ses sublimes vizirs, pourra bien vous dire de grosses iniures, si la politesse turque le permet.

Vous sied-il bien, après la production d’une pièce pareille, qui ferait tan de peme a M. le baron de Puffendorf, de crier au mensonge sur un habit rouge ? ^

Êtes-vous bien d’ailleurs un zélé partisan de la vérité, quand vous supprimez les duretés exercées par la chambre des liquidations, sous Charles XI ? quand vous feignez d’oublier, en parlant

1. Le divan chez les Turcs, c’est le conseil d État; il est l’équivalent de notre mot cabinet.

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