LIVRE SECOND
plus puissantes, en reçoivent un salaire, font les fonctions les plus basses. Ils aiment mieux servir leurs égaux que de s’enrichir par le commerce; et, en pansant les chevaux (le leurs maîtres, ils se donnent le titre d’électeurs des rois et de destructeurs des tyrans.
Qui verrait un roi de Pologne dans la pompe de sa majesté royale, le croirait le prince le plus absolu de l’Europe; c’est cependantcelui qui l’est le moins. Les Polonais font réellement avec lui ce contrat qu’on suppose chez d’autres nations entre le souverain et les sujets Le roi de Pologne, à son sacre même, et en jurant les pactaconventa dispense ses sujets du serment d’obéissance, en cas qu’il ^ viole les lois de la république.
Il nomme à toutes les charges, et confère tous les honneurs. Rien n’est héréditaire en Pologne, que les terres et le rang de noble. Le fils d’un palatin^ et celui du roi n’ont nul droit aux dignités de leur père ; mais il y a cette grande différence entre le roi et la république, qu’il ne peut ôter aucune charge après l’avoir donnée, et que la république a le droit de lui ôter la couronne, s’il transgressait les lois de l’Etat ^
1. Voltaire fait allusion à certaines théories, émises dès lors par plusieurs publicistes, et qui ont eu leur dernier mot, au xviiie siècle, dans le fameux Contrat social de J.-J. Rousseau.
2. Pacta conventa. C’était une sorte de capitulation que les diètes de Pologne rédigeaient et présentaient à la signature du roi, à chaque nouvelle élection. Leur origine remonte au xiv^ siècle ; Kasimir le Grand ayant obtenu que son neveu, Louis de Hongrie, lui succédât en Pologne, on dressa des conditions ou pactes, qui liaient cet héritier présomptif ; mais les pacta conventa, imposés, en 1573, à Henri de Valois, étaient beaucoup plus explicites. De plus en plus chargés de conditions onéreuses, ces pacta réduisirent singulièrement l’autorité royale, et furent l’une des causés de l’anarchie polonaise au xYiiie siècle.
. 3. Les grammairiens disent que maintenant on ne doit pas écrire en cas que, mais au cas que, c’est-à-dire, dans le cas que.
4. Palatin. C’est dans l’origine lenom d’un officier du 'palais ; on trouve des
Palatins en Allemagne, en Hongrie, en France même, au temps des Karlovingiens. En Pologne, c’était le nom du gouverneur d’une voivodie ou palatinat, province du royaume ; nommés par le roi, les palatins faisaient tous partie du sénat.
5. Les nobles polonais se considéraient tous comme égaux, et le nonce Jean Zamoyski, qui signait eques polonus, par omnibus, s’acquit une immense popularité, au xvi® siècle , en faisant décider « que les sénateurs et les nobles » étant égaux, tous devaient concourir à » l’élection de leur souverain, et chacun » devait avoir le droit d’être éligible. » Ce fut cependant la cause des troubles et de la décadence du pays ; aussi un célèbre publiciste polonais pouvait s’écrier, en 1788 : « Quand je vois des Polonais jeter des fleurs sur ta tombe, je m’étonne ; car tu as implanté l’anarchie, en laissant le champ libre aux abus de l’aristocratie, et les Polonais, ne voulant point renoncer à la forme de gouvernement que tu as créée, ont préparé leur perte. »
HISTOIRE DE CHARLES XH
La noblesse, jalouse de sa liberté, vend souvent ses suffrages, et rarement ses affections. A peine ont-ils élu un roi, quTls craignent son ambition, et lui opposent leurs cabales. Les grands qu’il a faits, et qu’il ne peut défaire, deviennent souvent ses ennemis, au lieu de rester ses créatures. Ceux qui sont attachés à la cour sont Eobjet de la haine du reste de la noblesse : ce qui forme toujours deux partis; division inévitable, et môme nécessaire, dans des pays où l’on veut avoir des rois, et conserver sa liberté.
Ce qui concerne la nation est réglé dans les états généraux qu’on appelle diètes Ces états sont composés du corps du sénat et de plusieurs gentilhommes ; les sénateurs sont les palatins et les évêques : le second ordre est composé des députés des diètes particulières de chaque palatinat. A ces grandes assemblées préside l’archevêque de Gnesne primat ^ de Pologne, vicaire ^ du royaume dans les interrègnes, et la première personne de 1 Etat après le roi. Rarement y a-t-il en Pologne un autre cardinal que lui, parce que la pourpre romaine^ ne donnant aucune préséance dans le sénat, un évêque qui serait cardinal serait obligé ou de s'asseoir à son rang de sénateur, ou de renoncer aux droits solides de la dignité qu’il a dans sa patrie, pour soutenir les prétentions d’un honneur étranger.
Ces diètes se doivent tenir, par les lois du royaume, alternativement en Pologne et en Lithuanie. Les députés y décident souvent leurs affaires le sabre à la main, comme
1 . Diète (de diaita^ conduite, ou de dies indictus, jour désiré) est le nom que l’on a domié aux assemblées nationales dans plusieurs contrées de l’Europe, en Allemagne, en Suisse, en Suède, en Pologne. Dans ce dernier pays, les diètes se réunissaient habituellement sur l’invitation du roi ; quand il s’agissait d’élire le souverain, elles s’appelaient diètes d’élection^ et se tenaient en plein champ, à Wola, près de Varsovie; tous ceux qui y assistaient étaient à cheval.
2. Gxesne ou Gnesen, la plus ancienne ville de la Pologne, aujourd’hui dans la province prussienne de Posen ; siège d’un archevêché fondé en 1000. C’étaitjadis la capitale de la GrandePologne.
3. Primat. On nomma ainsi dans l’Église d’Orient, puis dans celle d’Occident, certains prélats qui avaient une sorte de juridiction supérieure sur plusieurs archevêchés ou évêchés.
4. Le vicaire est ordinairement celui qui est établi sous un supérieur pour tenir sa place en certaines fonctions ; ici, c’est celui qui remplace le roi dans les interrègnes.
b. Pourpre romaine. Les cardinaux, grands dignitaires de l’Église romaine, maintenant au nombre de 70, et investis du droit d’élire le pape, portent un chapeau rouge, un vêtement de pourpre, une barrette et un rochet.