LIVRE SECOND
Suède. Ils regardèrent les Saxons et les Moscovitescomme les instruments de leurs chaînes. Bientôt, voyant que le roi de Suède avait renversé tout ce qui était sur son passage et s’avançait avec une armée victorieuse au cœur de la Lithuanie, ils éclatèrent contre leur souverain avec d’autant plus de liberté qu’il était malheureux.
Deux partis divisaient alors la Lithuanie celui des princes Sapieha, et celui d’Oginski. Ces deux factions avaient commencé par des querelles particulières dégénérées en guerre civile. Le roi de Suède s’attacha les princes Sapieha ; et Oginski, mal secouru par les Saxons, vit son parti presque anéanti. L'armée lithuanienne, que ces troubles et le défaut d’argent réduisaient à un petit nombre, était en partie dispersée par le vainqueur. Le peu qui tenait pour le roi de Pologne était séparé en petits corps de troupes fugitives, qui erraient dans la campagne et subsistaient de rapines. Auguste ne voyait en Lithuanie que de l’impuissance dans son parti, de la haine dans ses sujets, el une armée ennemie conduite par un jeune roi outragé, victorieux et implacable.
11 y avait à la vérité en Pologne une armée ; mais au lieu d’être de trente-six mille hommes, nombre prescrit par les lois, elle n’était pas de dix-huit mille. Non-seulement elle était mal payée et mal armée, mais ses généraux ne savaient encore quel parti prendre.
La ressource du roi était d’ordonner à la noblesse de le suivre; mais il n’osait s’exposer à un refus, qui eût trop découvert et par conséquent augmenté sa faiblesse.
hautement, en se récriant contre la guerre ; Vexpression est rapide et hardie.— Plus loin, page 70, tout le monde criait vour la liberté.
1. La Lithüame (pays des Lettons) fut d’abord la contrée située sur les bords du Niémen et de la Vilia ; elle s’agrandit au xiii® siècle, et forma délinitivemcnt un grand-duché sous Ringold. Les Lithuaniens, combattant les Russes, s’étendirent, au xiv® siècle, vers le sud et vers l’est. Le grand-duc, Jagellon, épousa en 1386 la reine de Pologne, Hedwige, et introduisit le christianisme en Lithuanie. Depuis lors , ies deux pays commencèrent à avoir
des destinées communes ; en 1569, le grand-duché fut incorporé à la Pologne, mais sur le pied d’une égalité absolue ; au XVII® siècle , il fut décidé que les diètes se tiendraient, de trois fois l’une, à Grodno. Les Lithuaniens conservèrent leur langue, leurs mœurs, leurs coutumes particulières, toujours jaloux de la Pologne, toujours prêts à se séparer du royaume; ainsi, en 1812, ils prirent une faible part à l’insurrection; et leur réunion à la Russie s’est effectuée avec assez de facilité. La Lithuanie forme les 6 gouvernements russes de Mohilev, Vitepsk, Kovno, Vilna, Grodno, Minsk; la capitale fut d’abord Vilna, puis Grodno*
Dans cet état de trouble et d’incertitude, tous les palatinals du royaume demandaient au roi une diète : de meme qu’en Angleterre, dans les temps difficiles, tous les corps de l’Etat présentent des adresses au roi, pour le prier de convoquer un parlement. Auguste avait plus besoin d’une armée que d’une diète, où les actions des rois sont pesées. Il fallut bien cependant qu’il la convoquât, pour ne point aigrir la nation sans retour. Elle fut donc indiquée à Varsovie ^ pour le 5 de décembre de l’année 1701. Il s’aperçut bientôt que Charles XII avait pour le moins autant de pouvoir que lui dans cette assemblée. Ceux qui tenaient pour les Sapieha, les Lubomirski et leurs amis, le palatin Leczinski, trésorier de la couronne, qui devait sa fortune au roi Auguste, et surtout les partisans des princes Sobieski, étaient tous secrètement attachés au roi de Suède.
Le plus considérable de ces partisans, et le plus dangereux ennemi qu’eût le roi de Pologne, était le cardinal Radjouski, archevêque de Gnesne, primat du royaume, et président de la diète. C’était un homme plein d’artifice et d’obscurité ^ dans sa conduite, entièrement gouverné par une femme ambitieuse, que les Suédois appelaient Madame la cardinale, laquelle ne cessait de le pousser à i’intrigue et à la faction Le roi Jean Sobieski prédécesseur d’Auguste, l’avait d’abord fait évêque de Varmie ^ et vice-chancelier du royaume. Radjouski, n’étant encore
1. Varsovie, sur la rive gauche de la Vistule, est une ville très-ancienne; d’abord capitale du duché de Mazovie, elle ne devint la capitale de la Pologne qu’en 1566 ; elle a une forte citadelle construite en 1632. Prise par le Russe Souvarov en 1794, elle fut donnée à la Prusse ; occupée par les Français en 1806, elle fut, de 1807 à 1815, la capitale du grand-duché de Varsovie ; alors cédée aux Russes, elle leur est restée malgré les deux insurrections de 1830 et de 1848. Varsovie est maintenant la capitale de la Pologne russe. 160,000 h., en y comprenant le faubourg de Praga, sur îa rive droite de la Vistule.
2. Les premières éditions donnent le pluriel ohscurüés; plus loin. Voltaire dit également : « leurs discours furent pleins de ménagements et d obscurités. »