‹ Histoire de Chartres (volume 2)Chapitre 19 sur 123 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Ce bailli informa Messieurs de la Chambre , dans la séance du 27 mars 1566 , que la Duchesse ferait sa visite à Chartres le vendredi 30 du même mois. Quoique Mmc Renée eût exprimé le désir de ne déranger personne , on crut devoir faire quelques préparatifs; il fut convenu qu'un dais de velours noir à franges noires et crépines d'or, blasonné aux armes de la princesse, l'attendrait à la porte Morard; que 12 écussous aux mêmes armes seraient placés sur cette porte et sur celle de Péveché; que les rues, de la porte Morard à l'église Saint- Hilaire et de Saint-Hilaire au palais épiscopal, seraient tendues de tapisseries et que les ménétriers de la ville feraient entendre leurs plus joyeuses fanfares en l'honneur de l'auguste visiteuse. Mais la Duchesse se refusa formellement à tout cérémonial, et elle se contenta d'écouter les compliments des échevinset des officiers du Roi. Elle venait, en effet, moins pour recevoir des hommages que pour intimider une ville dont le catholicisme lui était odieux. Pendant tout le temps de son séjour, les ministres calvinistes de sa suite tinrent des prêches publics à l'évêché; on vit même un curé renégat de Mézières-en-Drouais préconiser en chaire l'évangile des réformés. Cette conduite inspira aux habitants de tels sentiments de répulsion, que le premier acte de la Chambre, aussitôt après le départ de Mmi Renée, fut d'adresser une plainte au Roi et à la Reine-mère et de leur demander des instructions pour le cas où la Princesse reviendrait à Chartres dans les mêmes intentions (23 avril)1.

Au milieu de ces agitations incessantes, Chartres fut doté d'une institution toute pacifique ; l'édit de Charles IX du mois de juillet 1566 y établit, pour la connaissance des affaires commerciales, un tribunal composé d'un grand-juge et de quatre consuls, à la nomination d'un collège de cinquante

1 llcg. des Echevins. — La Duchesse était partie le lundi de Pâques, 15 avril, pour Maintenon. f Livre des messes et nhits de Suinl-Martin-le-Vimidier , Arrh départ.)

notables négociants Quoique l'abandon presque complet de la navigation de la rivière eût porté obstacle au développement du commerce de transit dont la ville avait été l'entrepôt pendant plusieurs années, la juridiction consulaire ne laissait pus que d'être avantageuse aux intérêts de l'industrie locale , surtout à ceux de la fabrique de serges qui, malgré les guerres, occupait un assez grand nombre de métiers et donnait fréquemment lieu à des difficultés entre les ouvriers et les maîtres.

La visite de M°* Renée n'en avait pas moins fait perdre du terrain aux catholiques. On apprit le 10 septembre que le prince de Condé se proposait de traverser le pays chartrain, pour se rendre à Montigny ou à Nogent-le-Rotrou ; on craignit quelque ressentiment secret de sa part et on décida que s'il approchait de deux lieues, une députation de la Chambre irait le saluer très-humblement et lui offrir le vin de la ville. En même temps, on jugea prudent d'armer les murailles de vingt pièces d'artillerie \ On passa le reste de l'année dans un courant d'alarmes que le soulèvement des protestants des Pays-Bas ne fît qu'accroître. Les huguenots français, décidés à rompre avec la Cour, s'essayaient sur tous les points du royaume par des actes de violence. Le dimanche 9 mars 1 567 s, à quatre heures du soir, au moment où les fidèles écoutaient le sermon dans les églises , cent cinquante individus , en habits déguisés et porteurs de corcelcts , jacquesde mailh, rondelles, boucliers d'acier, pertuisannes , hallebardes, etc., franchirent les portes et tinrent Chartres en sujétion pendant plus de deux heures. Cette agression rendit aux habitants leur ancienne

1 Parlement de Paris, Heg. des Ordonn., vol. 2, B., f° 208. — Trésor des Charles, reg. tclxiiij, pièce 470; Arch. de l'Empire.

* lîeg. des Echevins et Compte de Pierre Ijiivjlois , pour le trimestre de juillet 1ôGG; Arch. de la Mairie.

s 11 y eut une grande sécheresse pendant les cinq premiers mois de celte anwV. On fit le H juin une procession solmnell*: à l<>.t|iiiat et à Saint-Père , dans laquelle on porta les chasses de saint Taurin et de sainte Sglme. (Livre de li>nx de Stiutt- André; Arch. départ. — Litre d»-s messf-s et nluts 'lr Sahit-Mariin-lp-Yinndii'r.

énergie ; on convoqua l'assemblée générale des notables pour aviser aux mesures défensives, et le procureur du Roi fut requis de poursuivre activement l'affaire comme délit politique ( i \ mars) M. d'Eguilly, qui ne stationnait jamais bien loin, vint à la première nouvelle offrir aux Chartrains ses services et ceux de ses gens. Remercié d'abord par raison d'économie, il fut redemandé avec instance le 29 septembre, au moment où l'insurrection huguenotte éclatait dans toutes les provinces \

A peine les préparatifs indispensables , tels que l'achat de fers de piques et l'augmentation du guet de jour et de nuit, étaient-ils terminés , que l'on apprit qu'Orléans était tombé au pouvoir des mécontents (30 septembre). Les échevins s'empressèrent de voter la levée d'une compagnie de cent hommes par chacun des six quartiers, de faire rentrer en ville les bateaux de la rivière , ainsi que les échelles et les râteliers des faubourgs , de faire mettre l'artillerie en batteries sur les murailles et d'assigner des logements aussi convenables que possible aux soldats de M. d'Eguilly s.

Cependant, le 1" octobre, M. Jean de Calderon remit à la Chambre une lettre du Roi du 29 septembre, donnant avis de la nomination de M. de Fontaine-la-Guyon à la charge de gouverneur de Chartres, en remplacement de M. d'Eguilly, rappelé dans l'Orléanais. Ce messager se fit, en même temps, l'interprète des sentiments manifestés par la Reine-mère sur la levée de boucliers des rebelles : « II ne faut pas croire, dit— » il, qu'il s'agisse ici d'affaires de religion; la guerre est le >» fait de voleurs et d'assassins qui se sont assemblés pour » piller le royaume. En conséquence, la Reine entend que » l'on ne fasse aucun outrage aux protestants de Chartres ; » quant à ceux de la campagne qui voudront se réfugier dans

1 licg. des Echevins.

» Ib.; Séances des 29 avril, 29 et 30 septembre.

' Ib. — Décidé que M. d'Eguilly recevrait deux pots de vin à son dîner et deux, autres |K>ts à son souper , pendant tout le temps de son s«'jour en ville.

» la ville, ils pourront le faire en déposant leurs armes. » La Chambre venait précisément de recevoir une requête par laquelle les sieurs Giles Cholet , Thomas Bichot , Pierre Noël , Simon Dubois et Pierre Lemaire , protestants de la ville , demandaient sûreté pour leurs personnes ou permission de sortir des murs. On répondit à ces suspects qu'ils n'avaient rien à craindre , s'ils voulaient rester tranquilles chez eux , ne pas s'assembler, ne pas quitter leurs domiciles avant huit heures du matin et après six heures du soir, et souffrir, lorsque besoin serait, la visite du capitaine de leur quartier. Le même jour, Vr octobre, M. de Yismes, lieutenant de M. de Brissac, ayant informé les échevins que le Roi lui avait donné l'ordre de faire venir sa compagnie à Chartres, il fut décidé qu'on le recevrait avec plaisir, lui et ses gens, et qu'on permettrait même au capitaine Cuvray de lever une compagnie de gens de pied pour contribuer à la garde de la ville \

M. d'Kguilly, qui tenait à mettre Chartres en bon état de défense avant l'arrivée de son successeur, continua les jours suivants à régler le fait de la guerre. 11 mit en réquisition les charpentiers et les maçons pour travailler aux fortifications, prescrivit à tous les habitants île tenir constamment un poinçon plein d'eau devant leur porte, obligea les propriétaires à suspendre, de six maisons en six maisons, au moyen d'une corde allant d'une maison à l'autre, une chandelle allumée pour éclairer le ruisseau pendant la nuit, assigna aux canonnière leurs postes de comltat et distribua des piques aux six capitaines pour l'armement complet de leurs soldats. Comme on voulait qu'à partir de huit heures du soir les rues fussent exclusivement livrées aux patrouilles, on alla jusqu'à forcer les pâtissiers à renoncer à leur vieille habitude de faire des promenades nocturnes en criant aux oublies (2 octobre). Il

1 lle/j. </»•.♦ Erhet ius. — On augmenta de quarante soldats chacune des compagnies bourgeoises. On taxa le rainot d'avoine a H sou< et la gerbe «le [Mille à 0 denier* , pour les gens de guerre

fallait de l'argent pour la solde des recrues urbaines; un rôle provisoire des deux cents plus riches citoyens taxés à un ëcu par tète avait bien été dressé x , mais cette ressource n'était pas suffisante et l'on attendait avec une vive impatience les offres du Chapitre et du clergé. MM. d'Ardre , archidiacre de Blois, Hugues de Bouzons, chevecier, et Jean Cochard, chanoine , avaient offert une première fois la solde de cinquante hommes, puis le versement mensuel d'une somme de 400 livres pour leur part dans la solde de la garnison entière. Ces propositions parurent dérisoires; on répondit, dans la séance du 9 octobre , que la querelle religieuse intéressant le clergé plus que personne , il était de toute justice qu'il payât onze portions sur vingt \

On vexait les ecclésiastiques en haine de l'éveque Charles Guillard dont on suspectait la foi religieuse et qui avait été compris dans le procès intenté en i 563 par la cour de Rome contre les prélats hérétiques. Ces préventions avaient môme pris de telles pioportions dans l'esprit du peuple de Chartres, que Guillard, craignant pour sa sûreté, s'était retiré depuis quelque temps dans son château de Pontgouin. De cette résidence il fit signifier à la Chambre , le i 0 octobre , une sauvegarde du Roi portant permission de faire sortir de la ville ses meubles , vins et blés , délense à tous gens d'armes de venir le troubler dans son logis des champs, et autorisation d'afficher les panonceaux royaux sur le portail de Pontgouin. L'éveque protesta, à cette occasion, de son orthodoxie et offrit de payer sa quote-part des charges municipales *.

Chartres, par les soins de ses administrateurs, se trouvait parfaitement approvisionné do vivres , de munitions , d'armes

1 î\eg. des Eclievins; Séance du 1" octobre.

* Ib. — Dans la séance du 1) octobre , on prescrivit de nouvelles visites domiciliaires chez les suspects et on fit défense expresse aux maîtres des métiers de recevoir chez eux des apprentis et compagnons qui ne fussent pas bons catholiques.

* lh — Lettres du Roi datées du 7 octobre.

et île deniers , mais ses défenseurs n'étaient jkis assez nombreux. M. d'Eguiïly en se retirant avait emmené sa compagnie ; M. de Fontaine-la-Guyon était venu tout seul ; la compagnie de M. de Vismcs comptait à peine cinquante soldats , et les miliciens , encore peu au fait du métier de la guerre , ne rendaient pas de très-bons services. On pouvait donc redouter les suites d'une tentative de l'ennemi. Les échevins s'en alarmaient d'autant plus qu'ils savaient par leurs espions que deux grosses bandes protestantes, sous le commandement de MM. de Moutgommery et de Maligny, rodaient dans les environs D'un autre coté, les suspects de la ville prenaient texte d'une rixe de cabaret dans laquelle un hérétique nommé Patelard avait perdu la vie, pour s'agiter et porter plainte à M- Renée. Dans cette conjoncture les échevins agirent de ruse ; ils écrivirent d'abord au Hoi , pour le prier d'expédier au plus vite à Chartres quelques troupes de renfort , puis à la Duchesse, pour expliquer le meurtre de Patelard et lui demander sa sauvegarde (13 octobre). En même temps, une députation de Messieurs de la Chambre alla assurer M. de Moutgommery de la neutralité de la ville et de la sûreté de ceux de la religion, que l'on relient uniquement pour empêcher qu'il ne leur soit fait tort en leurs personnes ou biens ; M. de Fontainela-Guyon crut aussi devoir protester, par une proclamation , de ses bonnes intentions à l'égard de ceux des suspects chartrains qui consentaient à rester cois chez eux. Cette tactique obtint un plein succès: les 15 et 10 octobre, le Roi manda qu'il avait prescrit à M. de Chantemesle , capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances , de se jeter dans la ville avec sa compagnie * et à M. de Fontaine-la-Guyon de lever

1 Aujourd'hui! , xije ortohre, environ minuit, h miet a sonné pour les Itiifjwnots. (Livre des messes et obits de Saint-M<irtin-le-\ vindier ; Arrli. di'parl.)

5 18e octobre. Pour présent de vin fait à M. de ('Jinnlnulle A VI lirirs A V s<>us (h'Ml des dépenses fuites par la nlle depuis le m»i> d',KhJ,re /,V»7 jusyu'tHt trr>is <h> tnui /,V;S' Arch «!*• la M;nri«- t

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quatre cents hommes de pied ; le 23 du même mois , M"* Renée expédia de Montargis la sauvegarde désirée, non sans raccompagner de force exhortations à l'union et de menaces dans le cas où l'on molesterait ses coreligionnaires. Le reste du mois d'octobre et les premiers jours de novembre, signalés par le gain douteux de la bataille de Saint-Denis, se passèrent en travaux de défense. On aplanit une montée qui se trouvait à rentrée du faubourg Saint-Brice, et les terres amoncelées le long des remparts intérieurs servirent à boucher complètement la porte Saint-Michel. Le 21 octobre et le 17 novembre, des troupes conduites au camp du Roi par MM. de Chavigny, de Montpezat et de Martigues séjournèrent dans la ville et la banlieue; il fallut pourvoir à leur nourriture, ce qui ne laissa pas que d'occasionner une grande dépense \ De temps à autre le tocsin appela les habitants sur les murailles , ce qui occasion na quelques disputes avec les soldats dont le chef, M. de Fontaine, avait mal pris à Chartres; une compagnie d'arquebusiers à cheval commandée par le capitaine Paulmier était venue renforcer la garnison le 16 novembre, mais, comme le théâtre de la guerre se trouva transporté en Lorraine à la fin de l'année, le Roi, par lettres des 27 novembre et 2 décembre , conseutit à réduire à deux les compagnies entretenues par la ville qui étaient commandées par les capitaines de La Barre , du Brosseron , Beschot et La Guyardière

1 Pmr les présents de vin faits au nom de la ville aux sieurs de Chavigny, de Montpezat cl autres capitaines et grands seigneurs ayant charge desdites troupes, ensemble pour les bouteilles oit a été mis ledut vin, xx litres, xiiij sous.

l'our le présent de vin fairt au sieur de Martigues, xjïj livres xv sous. (Etat des dépenses faites par la ville , depuis le mois d'octobre iîiôl jusqu'au mois de mai IHtiH; Arc h. de Ij Mairie.)

* Iteg. des Kchevtns et Compte de Marin Compaignon. receveur; trimestre d'octobre 1507. — On lit, le 2 décembre , une procession m'Miérale à Sainl-l'ère , pour la pacification du rovaume. Le "SA , les gendarmes sortirent secrètement pour aller à Orléans. (Livre des messes et oints de S<iint-Martin-le-Yitiu(lier; Arcli. départ.)

Malgré les ordres du Roi, M. (le Fontaine résista longtemps au licenciement. II s'en suivit entre ce gouverneur et les échevins une querelle, que Charles IX et le Connétable s'efforcèrent d'apaiser, comme on le voit par leurs lettres des 21 , 25 et 2<> décembre.

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