‹ Histoire de ChartresChapitre 10 sur 79 · TOME I. O · texte numérisé non relu

TOME I. O

turiers. L'abbaye de Saint-Père occupait pour son service particulier des ateliers de pelleterie, Pcllijmria, de cireric, Ccraria , et de feutrerie ou chapellerie , Fcltraria ; il est probable que Notre-Dame, l'Evéque, le Comte avaient aussi leurs travailleurs attitrés. Nous verrons plus tard chaque rue de Chartres arborer , pour ainsi dire , la bannière d'une corporation \

On saisit dans la seconde moitié du XIe siècle des traces évidentes de progrès social. Le moine Paul, qui vivait à cette époque et qui avait remué la poussière des chartriers de son couvent, raconte que les paysans du temps d'Aganon et de Ragenfroy (vers9o0) ne jouissaient pas, sur les revenus, des coutumes dont profitaient les paysans de son temps \ C'est qu'en effet le servage s'était transformé complètement par l'établissement des coliberts, des hôtes, des vassaux, et surtout par le passage de serfs seigneuriaux au rang de serfs ecclésiastiques. Parmi les nombreux actes de libéralité dont les pauvres serfs bénéficièrent, il faut citer la donation faite, vers 1055 , par Albert de Brezolles aux moines de Saint-Père, de l'église de ce bourg et des hommes de corps qui en dépendaient ; le roi Henri I'r, en la confirmant, défendit, en vertu de son autorité royale, à tous seigneurs, laïcs ou ecclésiastiques, de molester ces hommes de corps par l'imposition de corvées , de ban , de tonlieu , de viguerie , ou par tout autre exaction t voulant qu'ils vécussent tranquilles, sans autres maîtres que les religieux , moyennant l'acquittement de leurs redevances ordinaires \ En 1070, le vicomte Ebrard Ier céda à Saint-Père, pour cent sous écus et une once d'or, les enfants nés de Gisbert son serf et d'une fille serve du couvent \ L'aumonieux Thibault ÏII fit donation au même couvent , en 1080,

« Car/. Saint-Père, vol. 2 , p. 281 , 301 , 317 cl pas*. « //>., vol. 1", p. M, 15c! 48.

3 lb„ p. 128. * Ib , p. 159.

de quelques serfs nés des serfs de son domaine et des serves de Saint-Père ; en 1083 , ce prince renonça , comme collateur de l'abbaye de Saint-Martin-au-Val , aux droits qu'il pouvait prétendre sur les serfs issus de mariages de ses femmes serves avec les hommes de corps du chapitre \ Vers la môme époque, Gauslin de Lèves gratifiait Saint-Père, d'Odeline, sa serve, fille de Magenard, maire de Champhol *. Enfin, au début de son gouvernement, le nouveau comte Etienne-Henri, pour faire quelque chose d'agréable à Dieu et par cette considération que quiconque fait remise à son obligé de sa dette en reçoit le prix dans le Ciel, fit passer au service du prince des Apôtres une serve de son domaine appelée Legardc, avec toute sa progéniture \

Pendant le XI" siècle , les établissements religieux , à la tète desquels il faut toujours placer Saint-Père, rachetèrent ou obtinrent à titre gratuit , des possesseurs , les vicaries ou vigueries qui pesaient sur leurs terres. Ce droit , ou plutôt cette fonction d'origine Mérovingienne, consistait d'abord dans l'administration viagère de la justice , par certains personnages importants, sur les habitants d'un Pagus; la révolution qui amena la troisième race sur le trône détermina la consolidation des vicaries, à titre héréditaire , entre les mains des détenteurs et autorisa ces derniers à établir sur leurs justiciables des tarifs arbitraires d'amendes et autres exactions. Le monastère de Saint-Père fit rentrer successivement dans son domaine les vicaries d'Ymonville , d'Abonville , de Dammarie et autres lieux, et obtint du vicomte Hugues du Puiset, en 1096, l'abandon de la vicarie supérieure ou tutelle générale, que ce seigneur exerçait sur toute la Beauce \ Les

1 Arch. dé>., Chapitre, f» 1, caisse 10, et inv., p. 280. — Coll. Lejeune, Mss. de Pintard , p. 13, v>. — Souchet-Etienne , p. 433, Mss. de la Bibl.

» Cari. Saint-Père, vol. 2 , p. 268.

» Ib., p. 295.

* lb., p. 216 , 230 , 210 et 211.

étrangers une fois expulsés, les moines se réservèrent l'administration de la justice pour les cas graves , mais ils confièrent la police et la recette des redevances , à des gens de leur famille qui prirent le nom de Maires, majores. Ces serfs, élevés à un emploi qui les sortait de la glèbe, et qui payaient un cens féodal à raison de cet emploi , en vinrent promptement à considérer leur mairie comme un bien patrimonial. A. la fin du XIe siècle , si cette prétention n'était pas encore admise par les religieux, elle soulevait à chaque vacance r de la part des héritiers , des chicanes qui aboutissaient toujours à la continuation , à leur profit , de l'office de leur auteur \ Bientôt après, ce qui n'était qu'une tolérance fut un droit, et les mairies devinrent, par le fait, des fiefs héréditaires.

Les constitutions de biens , à titre de fief et moyennant un cens, à des gens de condition servile, commençaient à se multiplier; d'un autre côté, le droit d'héritage reconnu aux serfs nés de mariages mixtes ébranlait le monopole de la propriété ; or avec la propriété, les serfs purent obtenir la liberté. Le besoin d'argent que les croisades firent naître favorisa dans le pays chartrain cette conséquence heureuse du système féodal ; nous connaissons plusieurs exemples d'affranchissement à prix d'argent un peu antérieurs a la première croisade *.

A côté de ces prémices du mouvement libéral qui détermina plus tard l'émancipation de la classe serve , on voit se manifester dans la classe seigneuriale un mouvement diamétralement opposé. Un enthousiasme religieux, inconnu jusqu'alors , s'emparait des esprits ; il venait de diriger l'entreprise de quelques aventuriers normands en Pouille et en Sicile , entreprise à laquelle des chevaliers chartrains s'étaient asso-

1 Cart. Saint-Père , vol. 2 , p. 130 et pass.

* Haimon et ses deux sœurs Ermensarde et Rosreline (vers 1090) ( Cart. Saint- Père . vol. 1", p. 91 ); Giroard (1079-1100) flb.. vol. 2, p 29i); (uiarin . de Baraiainville (1090-1100). (lb.. vol. 2 . p. 297. )

no

ciés \ On pouvait déjà dire que le titre de Soldai de Dieu, consacré par l'ardeur militante des scolastiques, n'était plus une métaphore. Il arriva donc qu'un grand nombre de vieux seigneurs, faisant un retour sur leur vie mondaine, laissèrent à des mains juvéniles la lance et l'épée et revêtirent l'habit monastique. I^es chartes nous donnent les noms de quatorze chevaliers qui se firent moines à Saint-Père à l'approche des croisades \ Ceux qui n'abandonnaient pas encore le métier des armes consacraient un de leurs enfants au service divin , comme gage vivant de leur foi et de leur dévouement à la cause du Christ 8. Les matrones elles-mêmes s'affiliaient aux couvents , s'y faisaient porter à l'heure de la mort et obtenaient par grâce insigne la promesse d'une place dans le cimetière des religieux \ Comme on se faisait pauvre et peuple pour arriver à Dieu , quelques regards de commisération étaient jetés sur les vrais pauvres et sur le vrai peuple par les nouveaux convertis à l'humilité chrétienne.

Ainsi , d'une part , exaltation progressive des petits , et , de l'autre , abaissement volontaire des grands, voilà le bilan bien caractérisé de la société chartraine au moment où le comte Étienne-Henri prit possession du domaine de ses pères.

1 Les deux fils de Gauzfrid-lc-Noir (a. 1080). (Cart. Saint-Père, vol. 1er, p. 241.)

* Le vicomte Gilduin ; Robert ; Guadon du Drouais ; Hugues de Vcrnon ; Hugues BrouUîsaule ; Gerniond de Meslay ; Roger ; Hugues d'Epcau troll es ; Aimery de Chanleloup; Gauzfrid-le-Noir et Beaûdouiu , do Chartres; Bernard du château d'Evrcux ; Guntard de Garancières ; Guillaume, prcvAt d'Alluves. (Cart. Saint-Père % vol. 1er, p. 139, U3, 165, 178, 187, 203 , 200 , 218 219 , 221 , 222 , 225.)

3 Ernaud , jeune fds de Landry, chevalier de Brou (a. 1080) ( Cart. Saint-Père, vol. 1*r, p. 221); un enfant, petit-lils de la matrone Hildcgardc, veuve de Gauzfrid-le-Noir (a. 1080) (lb., p. 222); Widon , jeune fils de Gila, matrone du Perche (a. 1100). (Ib., p. 228.)

* Hildr garde, vicomtesse de Chatcaudun (vers 1020) (Ib., p. 117); Hersiudc, femme de Maingot de Cnicey (a. 1080) ( lb , p. 133); la matrone Ermengardc, parente de Payen de Regmalard (1090-1100) (Ib., vol. 2, p. 313); Habite, femme de Gcrvais de Chaleauneuf ( vers 1100) (Ib., p. 320); Eugénie, femme du viguicr Eruaud (vers 1100) (Ib., p. 325).

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