CHAPITRE V
D ÉTIENNE-HENRI A THIBAULT V Yves. — Guerres du Puiset. — Croisades.
Élionne-Henri, nouveau comte de Chartres, qui avait épousé, en 1080, Adèle, fille de Guillaumc-le-Conquérant , roi d'Angleterre et duc de Normandie 1 , se distinguait dans ce siècle de fer par son amour pour la littérature. Hildeberl, évêquedu Mans, le comparait à Virgile. Adèle, elle-même, faisait des vers et protégeait les savants. De tels goûts auraient dû garantir une existence paisible à ce couple princier; les orages politiques en décidèrent autrement.
Le passage à Pépiscopat des trois premiers successeurs d'Agobert: Robert (1060), Arrald ou Artault (1068) et Geoffroy Ier ( 1077), avait fait peu de bruit dans le pays chartrain ; le premier fut simple et vertueux, mais un peu suspect d'hérésie; le second, éloquent, mais fourbe; le troisième, de noble race, mais simoniaque au point de se faire interdire par le concile d'issoudun et déposer par le pape Urbain H \
1 Filles de Guillaume-lc-Conquérant :
Cécile fut à Ca«m aliesse ,
Kle (Adèle) fu de Cliartns runlesse .
Espuse al conte Estievenum ,
(tcnliz liome, noble liarun,
Enfanz orent don la li^nie
Fu mnll crene è eshaucie.
(Robert Wacc, lioman de Rou , vol. 2, p 50.)
» Robert, tourangeau et d'une orthodoxie douteuse, voulut inlroduiro dans l'ahbnye de Samt-Père un de ses compatriotes , m<»ine de Marmoutiers et sectateur de
L'avènement d'Yves , successeur de Geoffroy I" , rendit à la chaire de Cliartres l'éclat dont elle avait brillé sous Fulbert (1090).
Cet illustre personnage était prévôt de Saint-Quentin de Beauvais, lorsqu'il fut choisi pour remplacer le simoniaque Geoffroy. 11 éprouva d'abord de grandes difficultés de la part de son métropolitain Richer, archevêque de Sens, pour se faire introniser; la volonté du Saint-Siège et celle du roi Philippe I", finirent par triompher de ces résistances, et le nouveau pontife fut placé sur le siège de Chartres en 1092.
1) se posa, dès son début, en zélé réformateur des mœurs, sans acception de personnes. La comtesse Adèle reçut , la première, une admonestation sévère au sujet des déportements d'une de ses parentes nommée Adélaïde \ Puis, ce fut un hérétique du nom de Roscelin (probablement Roscelin de Compiègne, l'un des chefs de la secte des Nominaux), qui reçut une leçon du prélat *. Bientôt après, l'union adultère du roi avec Bertrade , femme de Foulques-le-Rechin , comte d'Anjou, donna carrière à sa verve mordante (1092). Yves
l'hérétique Bérenger. Sur le refus des moines de recevoir son protégé, l'Évéquc les excommunia, malgré le légat du Pape. (Cart. Saint-Père, Agan., vol. 1er, p. 13.)
Arrald , au dire du moine Paul , cachait sous le charme de la parole uge fourberie sans pareille. Pour excuser ses rapines , dont les couvents étaient victimes , il disait que l'or et l'argent donnaient aux moines des idées d'orgueil et de luxure ; il voulait que les religieux ne mangeassent que des légumes sers. Et cependant on ne servait à si table que des poissons monstrueux et des' mets ex I raonl i nai res, pour satisfaire sa gloutonnerie, ventri suo castrimargiam semper habens vernaculam. (lb., n. 13 et 11.)
Geoffroy, neveu de Geoffroy, évéque de Paris , et d'Eustachc , comte de Boulogne . avait trouvé un avocat dévoue dans Eustarhc , aldié de Saint-Père , qui fit un voyage en cour de Rome pour démoutrer à Grégoire VII l'injustice de l'excommunication lancée , en plein concile , contre le prélat chartraiu , par le légat Hugues de Die (vers 1081). En reconnaissance, Geoffroy combla Saint-Père de biens; il donna, entre autres , à ce monastère la portion qui revenait à lEvèque dans le ton lieu perçu sur les habitants du bourg Saint-Père (fi novembre 1087). ( lb , vol. 2, p. 252.) L'abbaye avait été entièrement consumée par un incendie vers 1077. (lb., p. 210.)
1 Œuvres d'Yves de Oiartrcs , éd. Coltereau, 1G17; lettre, n» 5.
1 lb., lett., n° 7. La lettre qu'Yves écrivit à ce Roscelin contient une peinture assez singulière de l'esprit des Cliarlrains de ce temps : » Ne venez pas dans notre • ville, lui disait-il , car nos concitoyens, fort enclins à critiquer les autres quoi- » aue paresseux à se corriger eux-mêmes . pourraient bien . selon leur coutume , » lorsqu'ils connaitronl votre vie . recourir aux pierres pour tout argument. »
accabla de reproches Philippe , les évèqucs invités à ces noces criminelles, le légat Roger, qui avait prêté les mains à la célébration du mariage.
Le Roi répondit par la violence ; il suscita contre Yves , le vicomte Hugues du Puisct , seigneur brouillon et vindicatif, qui avait déjà des querelles de voisinage avec Notre-Dame. Il paraît que l'évêque s'était mis a dos les seigneurs du pays chartrain en voulant faire rentrer son église dans les biens, les privilèges et les droits utiles aliénés par son prédécesseur \ Un jour, le Vicomte enleva brusquement Yves et le jeta dans son donjon du Puiset (1093). Le peuple de Chartres, conseillé par les principaux habitants, résolut de recourir à la force pour tirer son pasteur de prison ; mais Yves détourna ses ouailles de ce parti extrême, en leur rappelant que Pincendie et la ruine des pauvres n'apaisent pas Dieu, que la guerre est le fait des loups et non celui des bergers, et qu'il saura supporter la prison, la déchéance, et même la mort, plutôt que de souffrir qu'une goutte de sang soit versée pour sa querelle \ Ce courage en imposa au Roi, qui ût mettre Yves en liberté; toutefois il l'assigna, comme félon, à comparaître devant un conseil ou plaids d'évêques dans la ville de Reims, pour le mois de septembre 1094. A cette sommation , le prélat chartrain , peu d'avis de se livrer une deuxième fois aux mains de son ennemi, répondit avec sa rudesse ordinaire qu'il ne paierait jamais samître au prix de complaisances coupables, et que les maux dont il venait d'être accablé lui donnaient la mesure de la sécurité qu'il trouverait à la cour. « Laissez-moi » respirer un peu, disait-il en terminant, et vous verrez com- » ment je confonds mes calomniateurs » Yves, en effet, le
1 Yves écrivait à l'abbé de Fécamp qu'il n'avait pas seulement à souffrir du mauvais vouloir du Roi , mais encore des perversités de quelques enfants du siècle , qui exerçaient de continuelles déprédations sur les propriétés ecclésiastiques. ( Lettre „ n» 19.)
» Yves de Ch., Ictt., n» 20.
» ib., Ictt . , n» tl.
fit bientôt voir : il refusa la médiation du sénéchal Guy de Rochefort, beau-frère de Hugues du Puiset, et poussa le légat du Pape, Hugues, archevêque de Lyon, à frapper Philippe et Bertrade d'excommunication dans le concile d'Autun (octobre 1094). Le Roi lâcha de nouveau les Puisetiens, Puteacenscs, sur les terres de l'église de Chartres; mais le pape Urbain, venu en France pour prêcher la Croisade, foudroya le prince récalcitrant au concile de Clermont (novembre 1096). Alors, Philippe somma Yves de le suivre avec son contingent de chevaliers à une entrevue projetée entre le roi d'Angleterre et le duc de Normandie. L'évêque s'excusa sous prétexte qu'il ne pouvait communiquer avec un excommunié et que, d'ailleurs, presque tous les tenanciers de l'Église étaient frappés eux-mêmes d'excommunication pour avoir violé la trêve de Dieu \ Ce danger évité, d'autres survinrent; pendant que les gens d'Etampes ravageaient à outrance les terres du diocèse, le comte Etienne entamait avec Yves cette querelle qui dura trois siècles au sujet de la liberté du cloître l± C'était une complication qui aurait pu devenir funeste au pontife, si la croisade proclamée par le pape Urbain ne l'eût débarrassé de ses ennemis les plus acharnés (1096).
Le comte de Chartres, Étien ne-Henri, s'enrôla l'un des premiers dans la sainte milice. 11 partit à la fin de septembre 1096 , avec Rotrou, fils du comte du Perche, Ebrard du Puiset, fils de Hugues, Philibert de Chartres, Miles de Braies, Gaufrid de Bérou , Normand de Morvillers , Isnard de la Garenne, et une foule d'autres seigneurs de la Beauce, du Gàti-
» Yves de a.. leU., n« 28.
* lb., lett., n°» 49 et 50. Yves soutient dans cette lettre, adresse au comte Etienne, »e la justice séculière a toujours été bannie du cloître des chanoines , en vertu des écrcls des comtes ses prédécesseurs et des statuts de l'Éjilisc , jusqu'à l'épiscopat du simoniaque Geoffroy 1er; il ne pense pas que le droit de l'église puisse être anéanti par la perversité d'un seul homme. Quant à la demande que fait le Comte d'une garde, securitas, à Meaux, parles tenanciers de Notre-Dame , Yves déclare qu'il ne doit celte garde qu'à Chartres , et il laisse entendre qu'il n'est pas homme à en faire plus que de raison sur ce point.
nais, du Blésois et du Perche Parmi les chevaliers établis en Pouille et en Calabre qui suivirent l'étendard de Bohémond , prince de Tarentc , figure le sire Boël ou Bodel , allié à la famille des vidâmes de Chartres. L'armée fut choyée à Constantinople par l'empereur grec Alexis, dont le comte Etienne célébra l'hospitalité dans une lettre adressée à la princesse sa femme *; puis les Croisés se mirent en route pour PAsie-Mineurc (1097). Après une bataille sanglante dans la vallée de Gorgoni, qui, perdue au début, fut gagnée par la valeur du comte de Chartres et de ses chevaliers, l'armée entreprit le siège d'Antioche. Les comtes de Vermandois et de Chartres campèrent devant la porte du Chien ; le siège dura près de neuf mois; encore la ville ne fut-elle prise que grâce à la trahison d'un renégat. Le premier croisé qui pénétra dans les murs fut le chartrain Foucher Boël ou Bodel, beau-frère de la vidamesse Hélisende (1098) L'armée chrétienne ne
1 Autres personnages du pays chartrain et des environs qui prirent part à la première croisade ou aux guerres qui suivirent la prise de Jérusalem : Foucher de Chartres, chapelain de Baudouin d'Edesse et historien de la Croisade (1090); N. Grcnet (10%); Nivelon de Kreteval (1097 ; Arnulf, (ils d'Osburce H 101-1129); Giles Manscl (1101-1129); Hugues du Puiset (1100); Goslin ouGauslin de U-vcs (1107); Bobert, maire de Ver (1115); Gaufrid de Berou , fds de Gaufrid (1115); Ansold de Beauvoir (1110); le (ils d'Aganon de la porte Morard (vers 1116); Yves et Henry de la porte Morard (vers 1116); Guillaume de laFerté, frère de Hugues, archevêque de Tours (1116) ; les deux fds de la matrone Berthe (1120); Payen Leloup , de Néron (1 1 20) ; Etienne , abbé de Saint-Jean , lils de la vidamesse Hélisende , qui devint patriarche de Jérusalem (1120); Etienne, fils de Guichard (112.); Guv, comte de Bocheforl (112.). (Cari. Saint-Père, nassim. — Arch. dép., huent, de thiron, n°* 88 et 1 40.)
Souchet cite , en outre , Pierre d'Achères , moine très-docte ; Gautier de Poissy et ses neveux; Gauticr-MiNf-aiWr, du Thimerais; Guillaume, Simon et Macé, ses parents. (Voir Souchet-Elienne , vol. 1er, p. 445; Mss. de la Bibl.)
« Voir Bibliothèque des Croisades, vol. 1er, p. 458.
» Cart. Saint-Père, vol. 2, p. 314, 320, 416 et suiv. — Guillaume de Tyr. — Baymond d'Agiles. — Baoul de Cacn , § 02, nomme Gouel carnolcnsis le premier chevalier qui monta à l'échelle ; c'est évidemment Boël de Chartres. — Michaud , llist. des Croisades, vol. 1«, p. 318. — Coll. Guizot, vol. 23, p. 139. L'auteur de la Chanson d'Antioche appelle Foucher, Foucart, et il ajoute :
Puis est montés Tangrés (Tancrèdc), et après Buicmont (Bohémond) Et après ices trois monta llaimbaus Crelon , U, quens Hotous del Perce , après monta Yvon ,
Et Eirars du Puisas
(Clianson d'Antioche, du pèlerin Bichard (Xllcsiècl««), renouvelée par Graindor de Douay ( XIII* siècle): édition Paulin-Paris, 1848, vol. 2 , p. Î12ct 113.)
recueillit pas un grand profit de ce succès , car resserrée dans Antioche par une nuée de Musulmans, elle éprouva bientôt de telles misères, que beaucoup de chevaliers abandonnèrent la bannière de la croix. Le comte Etienne, il faut bien le dire, fut de ces derniers ; on prétend même qu'il se fit descendre avec des cordes par dessus les murailles ; toujours est-il que son retour en Occident jeta la consternation dans toute la France \ Cependant plusieurs chevaliers chartrains, restés fidèles à la fortune de Godefroy de Bouillon , prirent une part glorieuse à cette campagne qui, inaugurée par la bataille d' Antioche, où périt Ebrard du Puiset (28 juin 1098), se termina par la prise de Jérusalem , dont le chartrain Raimbaud Croton escalada le premier les remparts (15 juillet 1099) \
* Michaud, ib., p. 329, et Hist. des Croisades. L'auteur de la chanson d'Antioche, d'accord en cela avec Foueher de Chartres et Guill. de Tyr, place la fuite du comte Etienne avant la prise de la ville et la raconte, de la manière suivante :
Le Comte / envoyé à la découverte avec trente chevaliers , aperçoit l'armée musulmane du haut d'une montagne....
Li quens s'est aresté , si s'apnie à l'arçon
Et ot des Sarrnzins et le bruit et le son ,
Ces huisincs d'airain, ces timbres de laiton.
Grant paor a li quens, si tint le chief crabron ,
En l'ost Dieu repaira plains de sangmelison ,
Tos fu mornes et inas, le chief el caperon. Les seigneurs lui demandent des nouvelles , mais il ne répond pas , tant il a penr. Godefroy de Bouillon voyant son trouble , lui dit qu'il est malade et qu'il ferait bien d'aller se rétablir à Userdete ( Alexandrcite )....
Et dist li quens Estievnes : * Or vous oi bien parler ;
• Sire Duc de Buillon , ce fait à mercier. »
Al conte Estcvenon font la bière aprester;
A douze des plus povres de l'ost se fist porter ;
Douze deniers de Luque à chacun list doner.
Tant le portent aus cols , que solaus dut cliner
Et quil ne puent mais Antioche viser;
Li quens saut de la bière , n'i vault plus demorer ,
Car n avoit point de mal ; moult en fust à blasmer !
(CJianson d'Antioclic, ib., vol. 2, p. 83.)
* Orderic Vital fait naître Raimbaud Croton dans le Cambrésis ; on connaît la prétention de la noble famille picarde d'Estourmel de descendre de ce chevalier; mais comme Haoul de Caen dit positivement qu'il était de Chartres , on ne trouvera pas mauvais que nous partagions son opinion . Les titres de cette époque nous font connaître a Chartres une famille Craton : le chevalier I (a un bond Craton souscrivit le 22 janvier i 105 à un titre de Sainl-Pêre ; Eudes Crafon était vers le mémo temps
Pendant la croisade , l'évêque de Chartres avait vécu dans une intermittence de bons et de mauvais rapports avec ses voisins. Adélicie ou Alix de Rochefort, veuve du vicomte Hugues , gouvernait la maison du Puiset en l'absence de son fils Ebrard. Héritière de Pesprit turbulent de son mari , cette châtelaine encourait fréquemment par ses méfaits la censure des évêques d'Orléans et de Chartres (1098-1099) 1 ; Hugues, son second fils, devenu vicomte effectif par la mort d'Ebrard, ne demandait d'ailleurs pas mieux que de continuer la querelle de son père. Après de longues hostilités, l'évêque Yves jugea qu'il fallait faire intervenir l'autorité du Souverain-Pontife; une sentence d'excommunication arriva de Rome et frappa la mère et le fils ainsi que leurs adhérents \ Ce fut alors que le comte Etienne, rentrant dans ses domaines, renouvela la contestation qu'il avait entamée avec l'évêque, avant son départ.
Les griefs étaient de plus d'une sorte : tantôt les gens du Comte s'installaient d'autorité, avec leurs chiens et leurs chevaux, chez les tenanciers de l'église et s'y faisaient défrayer sans payer; tantôt les officiers de la justice seigneuriale allaient instrumenter sur les terres ecclésiastiques et jusque dans le cloître de Notre-Dame. Ces attaques donnaient lieu à des représailles de la part des hommes d'armes de l'évêque ; de sorte que , malgré la trêve de Dieu , le pays était en état de guerre permanent. Yves essaya de la conciliation; des promesses de paix furent môme échangées; mais de nouvelles voies de fait le déterminèrent à recourir aux menaces des foudres spirituelles. « Je ne vous envoie plus un pauvre clerc
chevalier du vicomte Hugues du Puiset. (Cart. Saint-Père, p. 21 i. 3i9 et 422. La légère différence dans le nom ne prouve rien contre l'assertion de Raoul de Cacn , car les historiens des croisades sont rarement d'accord sur les noms ; ce chevalier est appelé par les uns Croton , par d'autres Creton. ( Voir Vie de Tancrède , par Raoul de Cacn. — Coll. Guizot , vol. 23, p. 221.)
1 Lettres d'Yves, n°« 60 , 61, 02.
» lb., no» 75 et 76.
» que vos injures effrayent , écrivit-il à Etienne ; voici un » papier qui ne craint rien et qui exige hautement justice. » Si vous ne réduisez pas vos hommes d'armes au pied de » paix et si vous ne venez pas mardi prochain à l'arbitrage » proposé, j'aviserai *. » Malgré la colère du Comte, Yves, favorisé par les circonstances , sut l'amener à un désistement complet.
Depuis la prise de Jérusalem , les croisés déserteurs étaient devenus l'objet des railleries de chacun; la comtesse Adèle elle-même , si l'on en croit Orderic Vital, n'épargnait pas son mari. Deux légats du pape Pascal II étant venus prêcher la croisade à Poitiers en novembre 1100, le Comte s'empressa de profiter de cette chance de réhabilitation. Avant son départ, il satisfit l'évèque, non-seulement à l'égard des petites querelles de leurs gens, mais encore au sujet d'un droit plus réel quoique plus vexatoire : lorsqu'un évèque mourait ou était déposé , il était d'usage que les gens du Comte missent la maison épiscopale au pillage. Etienne reuonca solennellement à cette singulière coutume (1 100) par deux chartes qu'Yves fit ensuite approuver par le Pape, pour quelles eussent plus d'autorité sur un peuple accoutumé de longue main aux rapines *.
La nouvelle expédition du comte Etienne eut une issue bien malheureuse. Dirigés par Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse , à travers les plaines de la Paphlagonic , les croisés furent taillés en pièces par les Turcs sur les bords du fleuve Halys ; Raymond ne dut son salut qu'à la généreuse bravoure du comte de Chartres (1101). Les débris de l'armée, rejetés dans le nord de l'Asie mineure, arrivèrent à Jérusalem en Ion-
1 Lettres d'Yves. n° 86.
* Arch. d«*p., Chapitre, A, nM 29 et 30, C. X. — Lettres d'Yves, n° 01. — Huiles de Pascal II, de 1118, renouvelées par Innocent II, le 22 mars 1132. (Coll. Lejeune, Pièces mss. de Pintard. — Arcli. dép., Chapitre, Privil.. A, n<"28 et 32 . C. X. )
géant les cotes et par la voie de mer. L'empereur Baudouin, qui s'était porté à leur rencontre jusqu'à Bcryte , les introduisit dans la Ville Sainte, où le comte Etienne offrit ses souffrances au Sauveur du monde. A peine reposés de leurs fatigues, les chevaliers chrétiens , forcés de marcher contre les troupes du calife d'Egypte , subirent une nouvelle défaite près de Ramla. La plupart des hauts barons furent tués ; quant à Etienne de Chartres , fait prisonnier par les infidèles , on n'eut pas de nouvelles bien certaines de son sort. On raconta cependant qu'il avait eu la tète tranchée le 1 8 juillet il 02 l.
Ce coup frappa cruellement la comtesse Adèle ; cette princesse, entourée de vassaux malintentionnés, peu soutenue par ses parents d'Angleterre et de Normandie qui se faisaient la guerre, restait seule, avec sept enfants mineurs, dont l'aîné, Guillaume , était presque idiot \ Elle reçut les consolations et les conseils de Pévèque Yves et de la vidamesse Hélisende , et fit de grands biens aux églises et aux monastères de ses domaines pour inaugurer sa tutelle \ Selon la coutume de son temps , elle voyageait beaucoup ; mais son affection la portait de préférence vers le Blésois , antique berceau de la famille de son mari.
Le réseau féodal étreignait Chartres avec d'autant plus de force que l'autorité de la Comtesse y était moins immédiate.
1 Michaud, Hist. des Croisades, vol. 2, p. 3 4.
a Enfants du comte Etienne-Henri : 1° Guillaume; 2° Thibault , qui devint comte de Chartres ; 3° Etienne , comte de Mortain et de Boulogne , puis roi d'Angleterre ; 4° Henri , évèuuc de \Vilton , en Angleterre { Voir Nécrol. Noire-Dame . 5 des ides d'août; Mss. de la Bibl.); 5° Eudes (Voir Cart. Saint- Père. vol. 2, p. 455); fi» Alix, mariée à Miles de Craies; 7° Mahault, comtesse de Chester, qui périt noyée dans la Wanche-Nef. (Voir Souchcl-EUcnne , vol. 1", p. 450; Mss. de la Bibl. )
3 Lettres d' Yves , n« 91 . Pendant la Croisade , la comtesse Adèle avait promis de donner l'église et le chapitre de Saint-Martin-au-Val à l'abbaye de Marmoutiers (vers! 101) ( Souchel-Etierme , vol. 1er, p. 450. — Doyen f "vol. 1er, p. 80); cependant, après la mort de son époux (vers 1103), elle gratifia Saint-Père d'une prébende dans la même église. (Cart. Saint-Père, vol. 2, p. 309.) Vers cette époque , elle confirma la liberté du bourg Saint-Père , en faveur de ce dernier couvent , et lui fit don de certaines vignes près Saint-Lubin et du chemin allant de la porte Saint-Michel à cet endroit (1102-1 101). iîb., p. 323, 108, IM .)
Le vicomte Hugues , investi peut-être d'une sorte de commandement en l'absence d'Adèle , dominait sur la grande Beauce ; le côté du Drouais était occupé par la famille de Lèves, alliée aux vicomtes de Dreux , et par la maison do Chàteauneuf, dont le représentant , Gênais , descendait de souche royale 1 ; puis venaient les seigneurs de Courville , de Gallardon , de Meslay , d'Alluyes, de Bcville, d'Hliers, de Friaize. Dans l'enceinte même de la cité , les Boël , Guillaume d'Aiguillon , Guillaume de Beauvoir , Yves et Chotard de la porte Morard devenaient de grands personnages. Au-dessous d'eux , surgissaient d'autres familles : les Flaud , les Cheron , les Barbou , les Broutesaule , les Grenct , les Maunoury. La Comtesse entretenait au palais de Chartres une foule d'officiers , parmi lesquels on remarquait Godefroy son grand-maître , Girard son sénéchal , Chotard son prévôt , Hubert-le-Roux , préfet de la ville.
L'église Notre-Dame et l'abbaye de Saint-Père se débattaient incessamment au milieu de ces puissants voisins. D'abord, les gens de la Comtesse se permirent, en invoquant le droit de banlieue , de s'approprier , comme épaves , les hardes de quelques prêtres décédés sans parents ; puis le conseil d'Adèle , se fondant sur des précédents contestés, voulut obliger les chanoines de Notre-Dame à recevoir dans leur compagnie des bâtards ou des affranchis de sa domesticité. Les premières représentations d'Yves furent modérées ; mais la violence des gens de la Comtesse l'engagea bientôt à tenir un autre langage. Par l'ordre d'Adèle, à ce que disaient ses familiers, les pro vendes de l'église avaient été saisies à Bonneval et à Châteaudun , et les caves du chantre Hilduin , situées dans la rue des Corroycurs, avaient été entièrement pillées. « Après cet » outrage , écrivait Yves a la Comtesse , les chanoines me
1 l'e (iervais affectionnait beaucoup le couvent de Saint-Père ; il lui donna , vers 1 107 , le droit de prendre dans la forêt de Tliimert assez de bois mort pour défrayer l<* feux de la cuisine , de la boulangerie et de la maison des infirmes , avec saufconduit pour les gens des moines en cas de guerre. (lb., p. 287. )
» prient de mettre l'interdit sur Chartres et sur tous vos do- » mai nés. Réfléchissez, et au nom de l'attachement que je » vous porte , remettons cette affaire au tribunal du Pape. » L'entremise de Dïmbert, archevêque de Sens, fit adopter ce dernier parti ; mais comme le jugement du Pape n'arrivait pas, les officiers de la Comtesse, se croyant joués, violèrent la liberté du cloître et effrayèrent tellement la majorité du Chapitre opposée à leurs désirs, que presque tous les membres du clergé s'enfuirent de la ville (vers 1 104). Alors Ricard, évêque d' Albe et légat du Pape , ajourna le Chapitre à se trouver à Rlois , par-devant lui , pour discuter l'affaire ; les chanoines refusèrent, sous prétexte qu'ils ne seraient pas en sûreté dans cette ville toute peuplée de la clientèle de la Comtesse. Sur ces entrefaites, Guillaume, fils aîné d'Adèle, fit courir ses hommes d'armes sur les terres de Sainte-Marie et ameuta contre le clergé les habitants de Chartres soumis à son ban ; une menace d'excommunication partit aussitôt de la bouche d'Yves. Pour couper court à ces débats, le pape Pascal, de l'avis de PÉvèque lui-môme , laissa le Chapitre juge de la possibilité d'admettre dans son sein des hommes de la famille des comtes ou des fiscalins royaux nés de légitimes mariages (ilOo). Cette sentence, rendue dans un esprit de conciliation , ne fit qu'irriter la Comtesse, qui défendit aux chanoines le parcours, le pain et l'eau dans toute l'étendue de ses domaines. Cette conduite digne des Turcs lui valut encore la menace des armes ecclésiastiques
Joyeux de se trouver une fois en conformité d'humeur avec sa suzeraine , le vicomte Hugues ne cessait de dévaster le diocèse de Chartres. L'excommunication était son régime habituel ; et les bandits à sa solde interceptaient les chemins de telle sorte qu'Yves ne put se rendre au Concile assemblé d'abord à Sens , puis à Paris , pour réconcilier le Roi avec l'Eglise
■ Lettres* Yves, n"91, 101, 116, 120, 133. 134, 135, 1i7 ol 179.
( M 04) '. l'ne nouvelle croisade vint encore tirer Pévèquc de Chartres des mains de ses ennemis.
Bohémond de Tarente, prince d'Antioche, arrivé en France dans le commencement de l'année H 06 pour ranimer le zèle des chevaliers d'Occident , avait débuté par demander au Roi la main de sa fille Constance, qui, mariée avec Hugues, comte de Champagne, se séparait de lui pour cause de parenté. Yves avait activé de tout son pouvoir cette affaire de divorce * ; aussi Bohémond choisit-il Chartres pour y célébrer son mariage. La comtesse Adèle déploya en cette occasion une magnificence digne de la noble maison de Thibault -le -Tricheur ; la cour de France n'eut qu'à se louer de la veuve d'un Prince qui possédait autant de châteaux que Vannée a de jours. Après la cérémonie nuptiale , le prince d'Antioche , debout sur les marches de l'autel de la Vicrge-aux-Miracles , invita les assistants à suivre l'exemple des premiers croisés , et tous les chevaliers, le vicomte Hugues en tête, prirent le signe de la Croix '.
Avant son déptirt, Hugues fit amende honorable à PÉvêquc et lui légua même le soin de terminer un différend survenu entre lui et Rotrou, comte du Perche. Il s'agissait de la revendication que faisait chacune des parties du droit de protection d'un casement situé près de Courville. Dans l'origine, les chevaliers qui possédaient ce casement devaient le service militaire au Vicomte , pour prix de la protection. Mais Hugues ayant concédé ce droit , ainsi que le service qui en résultait , à Yves , seigneur de Courville , Rotrou , comte du Perche , suzerain de ce dernier , s'arrogea la protection , fit bâtir un fort sur le casement et y mit garnison. Hugues, au moment de
1 Lettres d'Yves, n°* 124 et Hl.
* tb.. n» 158.
* Parmi les Chartrains qui se croisèrent alors , Soucbet cite Simon d'Anet , Robert de Maule , Hugues-sans-Avoir , et Raoul de Pont , qui fut suivi par sa femme . fille dr Goslin de Lèves. ( Souchet-Étienne , vol. 1", p. 459.)